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Détail de l’installation “Barriere [Obstacles]” de Clemen Parrocchetti (1978) à l’exposition “Dévorer la vie” au Frac Lorraine, Metz, 2025
Courtesy ChertLüdde, Berlin / Clemen Parrocchetti Archive, Borgo Ado
Des insectes méticuleusement dessinés et sculptés, réunis dans un petit cabinet de bois au cœur d’une foire d’art contemporain. Voilà ce qui a attiré l’attention de l’équipe (féminine) du Frac Lorraine lors de la dernière édition d’Art Basel, attirée par l’univers méconnu de Clemen Parrocchetti (1923–2016) sur le stand de la galerie allemande ChertLüdde. Rapidement, l’institution de Metz se décide à remettre en lumière cette figure oubliée, en organisant sa première exposition française – et ce seulement quelques mois plus tard.
Fille d’une famille aristocrate, la Lombarde commence sa vie par une trajectoire classique : elle se marie, fait quatre enfants, mais se forme tout de même à l’Académie des beaux-arts de Brera à Milan. Ses premières œuvres, réalistes, ne sont pas montrées dans l’exposition. On sait toutefois qu’elle peint des scènes de genre et des portraits de famille. Le Frac, explique sa directrice Fanny Gonella, a choisi de se concentrer sur une période « foisonnante » débutant dans les années 70, alors que l’artiste, âgée d’une cinquantaine d’années, voit sa vie bouleversée par sa rencontre avec le mouvement féministe.
« On retrouve dans son œuvre beaucoup de questionnements sur le rôle de la femme, avec une certaine violence larvée dans les objets », précise la directrice en introduction. Empruntés au domestique, le travail du tissu et la broderie s’invitent dans ses œuvres qui demeurent picturales, où surgissent des inscriptions, « À moi, à toi, à vous, à nous, à eux » (Sans titre, 1978). Et déjà apparaissent les bouches dodues, très sexuelles, qui reviendront sans cesse dans son œuvre jusqu’aux années 2000 : formées par deux petits boudins de tissu rouge, elles étouffent parfois sous une vitrine de plexiglas, comme empêchées dans leur sensualité.
Clemen Parrocchetti, Lamento del sesso [Lamentation du sexe], 1974
Courtesy ChertLüdde, Berlin / Clemen Parrocchetti Archive, Borgo Adorno / Photo Andrea Rossetti
Elle va jusqu’à broder une plaque d’aluminium, faisant dialoguer le doux et le dur, le souple et le tranchant.
Clemen Parrocchetti inclue dans ses compositions de petits jouets en plastique, des seringues, des épingles, des bobines de fil. Elle va jusqu’à broder une plaque d’aluminium, faisant dialoguer le doux et le dur, le souple et le tranchant. Fanny Gonella s’arrête parfois de parler, regardant les œuvres : « Il y a quelque chose d’évident dans ses œuvres, qui se passe de mots. » Dans cet univers douillet et tendre, on lit en effet aisément une critique de la condition des femmes, recluses à l’intérieur du foyer mais confrontées à la violence de la vie matérielle, à l’aiguille qui coud mais pique le doigt. Et puis, aussi, à l’ambiguïté du soin, ses seringues pointues rappelant la menace froide de certains outils qui fouillent le corps des femmes…
« Elle est pleine d’ambivalences, entre une joie apparente et un côté obscur, sans aucune résignation. » L’artiste va du petit format (de simples dessins) à la sculpture monumentale en bois et tissu (Obstacles, 1978) avec une fluidité absolue, déployant ses motifs avec obstination. Observant avec curiosité les mites qui s’invitent dans son atelier et grignotent ses œuvres en tissu, elle prend le parti de la fascination et de l’empathie, et se met à dessiner des insectes attendrissants, comme ce « scorpion presque mignon avec ses petits yeux rouges », sourit Fanny Gonella (Scorpion, 2000).
Clemen Parrocchetti, Metamorfosi di una processione (Sveglia !) [Métamorphose d’un cortège (Réveille-toi !)], 1978
Courtesy ChertLüdde, Berlin / Clemen Parrocchetti Archive, Borgo Adorno / Photo Andrea Rossetti
Ces représentations d’insectes disent quelque chose d’une empathie inter-espèces ; puisque ce sont les femmes (le plus souvent) qui s’occupent de balayer les toiles d’araignées ou de retirer un à un les poux des cheveux des enfants, ce sont peut-être elles qui en sont le plus proches, voisines des coins et des replis secrets. Mais l’artiste est aussi du côté de l’Histoire, celle qui détruit : dans Métamorphose d’un cortège (Réveillez-vous !) (1978), elle met en scène de petites poupées tournées vers un réveil, fragiles êtres humains face aux bombes qui explosent à répétition dans les attentats en Italie.
Clemen Parrocchetti en train de peindre une fresque murale à l’intérieur de l’usine Alfa-Romeo occupée, Milan, 1978
Courtesy Clemen Parrocchetti Archive, Borgo Adorno
Si Clemen Parrocchetti passe du temps dans son atelier, installé dans le château familial de Borgo Adorno non loin de Turin (il se visite aujourd’hui), elle rejoint aussi le collectif Immagine de Varèse en 1978. Et prend part à la première réunion nationale regroupant des travailleuses des arts et de la culture, la Woman Art Society, où elle explique lors d’un discours puissant : « La colère liée à la marginalisation, accumulée depuis des années, a déclenché en moi une recherche plus analytique, minutieuse et serrée qui m’a libérée d’une grande part de la culture masculine qui m’étouffait jusqu’alors. »
« Je suis sortie de la souffrance de la marginalisation grâce à mon discours prenant ses racines dans la créativité féminine, poursuit-elle. Depuis quelques années, avec les outils les plus simples et les matériaux les plus modestes, jamais traditionnels dans la culture masculine, grâce à mes objets issus de la culture féminine, je raconte sur le mode ironique l’histoire de la femme, en la critiquant et en l’excusant s’il y a lieu, sans jamais la plaindre, mais au contraire en l’invitant à réagir, à se rebeller et à renverser les règles du jeu… » Dont acte.
Clemen Parrocchetti - Dévorer la vie
Du 14 mars 2025 au 7 septembre 2025
Frac Lorraine • 1 Rue des Trinitaires • 57000 Metz
www.fraclorraine.org
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