Article réservé aux abonnés

Centre Pompidou

Au Centre Pompidou, Suzanne Valadon ou la vérité toute nue

Par

Publié le , mis à jour le
Il aura fallu soixante ans pour que Suzanne Valadon (1865–1938) retrouve la faveur et les cimaises du musée national d’Art moderne. Entretemps, l’histoire de l’art s’est redessinée et la reconnaissance des artistes femmes est enfin advenue, permettant un nouveau regard sur l’œuvre singulière et follement libre de cette artiste résolument moderne au destin unique.
Suzanne Valadon, Adam et Ève (détail)
voir toutes les images

Suzanne Valadon, Adam et Ève (détail), 1909

i

Peint l’année où Suzanne Valadon rencontre André Utter, ce tableau, véritable déclaration d’amour, propose une version moderne du thème biblique : elle est Ève, il est Adam.
A l’origine, le sexe de ce dernier était visible – une première dans l’histoire de l’art pour une artiste femme -, mais une feuille de vigne est venue le recouvrir pour l’exposition au Salon d’Automne en 1920.

Huile sur toile • 162 x 131 cm • Coll. Centre Pompidou, MNAM-CCI • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Bertrand Prevost / Dist. GrandPalaisRmn / presse

La vie et l’œuvre de Suzanne Valadon sont profondément entremêlées, toutes deux intensément originales. Impossible de revenir sur les moments clés de la première sans mesurer comment ils ont forgé le vocabulaire artistique de la seconde. Impossible d’étudier et d’admirer ses tableaux et dessins sans comprendre comment ils témoignent du destin d’une artiste à nulle autre pareille. Liberté, sincérité, passion, ténacité, audace voire scandale sont des termes qui qualifient aussi bien ses choix personnels, en rupture avec les bienséances de son époque, que les solutions formelles et chromatiques inédites qu’elle met au point tout au long de sa carrière.

La récurrence des autoportraits, depuis celui qui inaugure son œuvre avec puissance en 1883 jusqu’à celui de 1931 où elle se représente sans fard à l’âge de 66 ans, le démontre bien. Ils constituent autant de jalons d’une vie riche d’un fils devenu peintre célèbre, Maurice Utrillo, de deux maris, Paul Mousis puis André Utter, de 800 œuvres répertoriées et d’une pleine reconnaissance de son vivant. Suzanne Valadon n’a cessé de se peindre, de se mettre en scène, elle et ses proches, pour exprimer la vérité des corps, des visages, des regards, de la nature. La vérité d’une vie dédiée à l’art, au défi des conventions et de l’histoire de l’art, commencée dans la pauvreté et aujourd’hui célébrée.

Simultanément artiste et modèle

Née le 23 septembre 1865 à Bessines-sur-Gartempe, bourgade du Limousin, Suzanne Valadon se prénomme d’abord Marie Clémentine et doit son nom de famille à sa mère Madeleine. L’identité de son père, malgré les recherches des historiens et les légendes entretenues par l’artiste elle-même ou des tiers plus ou moins informés, demeure inconnue. Blanchisseuse, Madeleine Valadon s’installe à Paris peu après la naissance de sa fille, alors que la capitale française vient de connaître un bouleversement urbain majeur avec les travaux du baron Haussmann et requiert l’arrivée d’une main-d’œuvre provinciale conséquente pour accompagner sa modernisation.

Suzanne Valadon, Fillette nue assise
voir toutes les images

Suzanne Valadon, Fillette nue assise, 1894

i

Grande dessinatrice, l’artiste sait saisir en peu de traits la vérité des corps. Ce dessin est l’un de ceux que remarqua Edgar Degas en 1894, avant qu’ils ne deviennent amis.

Fusain et gouache blanche sur papier • 22,7 × 28,9 cm • Coll. Centre Pompidou, MNAM-CCI • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Dist. GrandPalaisRmn / Philippe Migeat

La famille Valadon rejoint ainsi le petit peuple de Paris et s’installe, par chance, dans le quartier de Montmartre, épicentre de la vie artistique. La future peintre ne le quittera quasiment plus et s’y épanouira en tant que femme et artiste avant d’y mourir en 1938, à l’âge de 72 ans. En attendant, après des études dans une école religieuse, Marie Clémentine suit la voie des filles de sa condition. Elle est successivement serveuse, marchande des quatre saisons, apprentie modiste, bonne d’enfants… Il faut gagner sa vie.

C’est à partir de 1880 que son destin se met en marche et que les dessins au charbon de bois et à la craie réalisés, enfant, sur les murs de sa chambre vont prendre un autre tour. En très peu d’années, et après un éphémère passage dans un cirque, la jeune femme se fait un nouveau prénom, Maria, et une réputation : celle d’un modèle doué, endurant, capable de poser de longues heures aussi bien pour des sujets féminins que masculins. Son visage et son corps deviennent ceux de tableaux emblématiques des grands maîtres de l’époque : le Bois sacré cher aux arts et aux muses (1884) de Pierre Puvis de Chavannes, Danse à la ville (1883) d’Auguste Renoir, certains portraits iconiques de Toulouse-Lautrec.

Henri De Toulouse Lautrec, La Gueule de bois
voir toutes les images

Henri De Toulouse Lautrec, La Gueule de bois, 1887–1889

i

Huile sur toile • Fogg Art Museum, Harvard University / photo Wikimedia Commons

Cette activité lui permet non seulement de gagner son indépendance mais surtout d’apprendre à dessiner par l’observation et la fréquentation des ateliers. Elle pose, enregistre, discute avec ces maîtres qui deviennent ses amis. Simultanément artiste et modèle – et non modèle puis artiste, comme il a longtemps été dit –, la jeune adulte se choisit un troisième prénom, Suzanne, que la légende dit inspiré de l’épisode biblique de Suzanne et les Vieillards. Il est vrai que la jeune femme, tout juste sortie de l’adolescence, côtoie des peintres beaucoup plus âgés qu’elle et que leurs relations ont longtemps fait l’objet de rumeurs.

Une véritable autodidacte

Parmi ces rencontres de la butte Montmartre, l’une se révèle capitale. En 1894, l’année où elle expose au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts des dessins qui la font remarquer, Suzanne Valadon fait la connaissance d’Edgar Degas. Celui-ci la considère immédiatement comme une artiste (il ne la fera jamais poser), lui achète des œuvres et lui montre la voie quant à certains sujets qu’elle explorera ensuite inlassablement, notamment la femme au bain.

Suzanne Valadon dans son atelier de Montmartre en 1919
voir toutes les images

Suzanne Valadon dans son atelier de Montmartre en 1919

i

© Fine Art Images / Heritage Images / aurimages

Degas lui enseigne aussi la seule chose qu’elle aura apprise de manière officielle, en lui prêtant sa propre presse : la technique du vernis mou. Suzanne Valadon est en effet une autodidacte dont le style se forge dans les années 1880 et 1890, d’abord par le dessin puis par la gravure et la peinture. Il lui faudra encore quelques années pour que son œuvre atteigne sa pleine maturité. Entre 1896 et 1909, elle se consacre à son art dans une relative discrétion après avoir épousé Paul Mousis, un représentant de commerce qui lui offre, à elle, sa mère et son fils, né en 1883 et reconnu par l’artiste catalan Miquel Utrillo, un mode de vie bourgeois qu’elle ne pouvait que désirer.

Des œuvres qui sont des manifestes

Grâce à son passé de modèle et son présent d’artiste, elle réussit à saisir les corps dans toutes leurs dimensions, favorisant les nus et les scènes d’intérieur pour lesquels elle fait poser ses proches.

En 1909, la vie de Suzanne Valadon prend un nouveau tournant. Elle rencontre André Utter, de 21 ans son cadet, et quitte son mari pour s’installer avec lui au 12, rue Cortot, où elle crée quelques-uns de ses chefs-d’œuvre : la Petite Fille au miroir, Nu au miroir, Adam et Ève et Deux figures. Le début des années 1910 prolonge ce moment magistral de création avec l’Avenir dévoilé ou la Tireuse de cartes (1912), Portraits de famille (1912), la Joie de vivre (1912), Marie Coca et sa fille Gilberte (1913) et, enfin, le monumental Lancement du filet. Autant d’œuvres à considérer comme des manifestes de la liberté et de la créativité de Suzanne Valadon.

Suzanne Valadon, Le Lancement du filet
voir toutes les images

Suzanne Valadon, Le Lancement du filet, 1914

i

Ce tableau monumental, où elle représente trois fois André Utter, emprunte autant aux expériences photographiques à la Muybridge qu’à la peinture d’histoire. Hymne au corps et à la jeunesse, il démontre à quel point l’artiste à été l’un des grands peintres de nu du premier XXe siècle

Huile sur toile • 201 × 301 cm • Coll. Centre Pompidou, NMAM-CCI • © Centre Pompidou, NMAM-CCI / Jaqueline Hyde / Dist. GrandPalaisRmn / presse

Pour la première fois, une artiste femme peint des hommes entièrement nus. Pour la première fois, elle démontre qu’il est possible de représenter le corps féminin dénudé sans le sexualiser. Comme elle seule peut le faire, elle témoigne de la découverte de leur corps par des jeunes femmes adolescentes sans créer aucun sentiment de malaise ni de voyeurisme. Comme elle seule peut le faire, elle propose des représentations renouvelées des relations familiales et amicales. Grâce à son passé de modèle et son présent d’artiste, elle réussit à saisir les corps dans toutes leurs dimensions, favorisant les nus et les scènes d’intérieur pour lesquels elle fait poser ses proches, notamment André Utter qu’elle immortalise en Adam ou ses domestiques dont elle saisit l’intimité et la lassitude.

Après la Première Guerre mondiale, s’ouvre une période faste de vingt années. Élue sociétaire du Salon d’Automne en 1920, présentée par certaines des galeries les plus importantes de l’époque – la pionnière Berthe Weill, également sa complice et amie ; les très installées Georges Petit et Bernheim-Jeune –, proche de nombreux artistes et d’hommes politiques de premier plan comme Édouard Herriot, célébrée par des monographies signées de critiques éminents, Suzanne Valadon peint des tableaux importants dont la Chambre bleue est le fer de lance.

Aucune concession au joli et au flatteur

De modèle femme, elle est devenue femme modèle.

S’il est une œuvre qui résume la liberté sociale et la maestria picturale de l’artiste, c’est bien celle-là, autoportrait symbolique et réponse artistique « féministe » à toutes les odalisques et femmes nues des XIXe et XXe siècles – d’Ingres à Matisse. Allongée dans un intérieur saturé de couleurs et de motifs, une femme habillée s’apprête à fumer, absorbée dans ses pensées, des livres à ses pieds. Elle ne nous regarde pas, confiante dans la force tranquille de son émancipation.

Suzanne Valadon, La Chambre bleue
voir toutes les images

Suzanne Valadon, La Chambre bleue, 1923

i

Oeuvre iconique, la Chambre bleue est un manifeste pour l’émancipation des femmes.
Elle témoigne également du dialogue de l’artiste avec l’art de son temps. Comment ne pas y voir une réponse « féministe » aux odalisques d’un Henri Matisse, dont Suzanne Valadon partage l’amour pour les textiles et les couleurs ?

huile sur toile • 90 × 116 cm • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacqueline Hyde

Dans les mêmes années, Suzanne Valadon réalise également un certain nombre de portraits de commande, signe de sa reconnaissance, et se rapproche, à partir de 1933, du Salon des femmes artistes modernes où elle expose à de nombreuses reprises, figure tutélaire pour la jeune génération. De modèle femme, elle est devenue femme modèle.

Suzanne Valadon, Vénus noire
voir toutes les images

Suzanne Valadon, Vénus noire, 1919

i

Relecture du thème classique de la Vénus pudique, cette œuvre souligne la volonté de Suzanne Valadon d’interroger l’histoire de l’art, ici la représentation exotisante des corps noirs dans la peinture occidentale.

Huile sur toile • 162 × 97 cm • © Centre Pompidou, NMAM-CCI / Philippe Migeat / Dist. GrandPalaisRmn / presse

À cheval entre deux siècles, née sous le second Empire et décédée à la veille de la Seconde Guerre mondiale, célébrée de son vivant puis négligée parce que son art ne correspondait pas à la manière dont l’histoire de l’art s’est écrite au XXe siècle, laquelle a favorisé la succession des avant-gardes – cubisme, Dada, surréalisme – et invisibilisé les artistes femmes, Suzanne Valadon est un cas à part. Elle a inventé sa propre définition de la modernité, aussi bien par les sujets qu’elle a choisi de représenter, intimement liés à ses expériences de vie, que par sa manière de les traiter avec un art puissant de la composition, un sens audacieux des couleurs et une volonté de dire la vérité de la nature et des corps qui ne fait aucune concession au joli et au flatteur.

Longtemps, sa vie, indéniablement romanesque, a relégué ses œuvres au second plan. Aujourd’hui, le regard contemporain comprend qu’elle est à la fois moderne et atemporelle. Que sa volonté de peindre l’intériorité féminine, la sphère intime, les corps, le temps qui marque les chairs et le regard résonne fortement aujourd’hui. Que son choix de mettre en scène des questions de représentations féminines et les liens entre le tableau et le regardeur, l’artiste et son modèle – elle qui fut l’une des rares peintres à avoir été les deux de manière professionnelle –, constitue une leçon de peinture inégalée.

Suzanne Valadon

Je prends mon billet !

Billetterie Beaux Arts présentée par Come to Paris.

Retrouvez dans l’Encyclo : Suzanne Valadon
Retrouvez l'article dans la sélection Les meilleures expos du moment à voir à Paris

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi