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Corneille, Une beauté convulsive, 1971
Acrylique sur toile • 81 x 100 cm • Coll. particulière • © Arteos, Paris - Corneille van Beverloo / Adagp, Paris, 2020
Interrogé en 1976 par un journaliste d’Antenne 2, Corneille (1922 – 2010) se souvient de la création de CoBrA, près de trente ans auparavant, comme de la « redécouverte d’un art élémentaire, sauvage, populaire ». Au moment de l’interview, le peintre sature ses toiles de couleurs vives, de chats et de femmes alanguies qui rencontrent un étonnant (mais indéniable !) succès commercial, tout en laissant sceptiques les critiques et les historiens d’art – sans compter les produits dérivés qu’il a laissé produire en nombre…
Corneille dans l’atelier de la rue Santeuil à Paris, vers 1955
© Henny Riemens / Maria Austria Institute, Amsterdam
Mais pour retrouver l’artiste inventif qui a contribué à CoBrA, il faut remonter aux années 40. Corneille est alors un jeune homme beau comme un acteur de cinéma, déjà riche de nombreux voyages à Paris, en Hongrie, aux Pays-Bas et en Belgique, et d’une amitié solide avec un jeune artiste rencontré sur les bancs de l’Académie des Beaux-Arts d’Amsterdam : Karel Appel. Corneille n’a pas aimé l’enseignement qui y était dispensé ; il rechignait devant les poses à l’Antique des modèles vivants et préférait la spontanéité d’Henri Matisse, de Paul Gauguin et de Vincent van Gogh – son préféré, auprès de qui il exigera être enterré à Auvers-sur-Oise.
CoBrA (pour Copenhague, Bruxelles et Amsterdam, mais aussi pour le « serpent dangereux, agressif », souligne-t-il dans l’archive de 1976) dure de 1948 à 1951, et réunit une trentaine d’artistes internationaux. Tous regardent du côté de l’art populaire, des arts dits « primitifs » et des dessins d’enfants. Corneille, qui avait jusque là exploré toutes sortes de styles abstraits et figuratifs (les œuvres de jeunesse réunies dans les premières salles de l’exposition sont aussi disparates que si elles étaient nées des mains d’artistes différents !), pose les bases d’un style plus net.
Corneille, Fête Nocturne, 1950
Huile sur toile • 93 × 104 cm • © Cobra Museum voor Moderne Kunst, Amstelveen – Corneille van Beverloo / Adagp, Paris 2020
Il s’amuse avec des compositions où seuls quelques clins d’œil figuratifs viennent troubler de parfaites abstractions, et transforme des ronds et des triangles en personnages et paysages. Sa Fête nocturne de 1950 est sans doute sa toile la plus réjouissante : des personnages évoquant tout à la fois des masques africains et les monstres de Pablo Picasso (qu’il a vu et adoré un peu plus tôt à Paris), qui se réjouissent de concert, les bras en l’air, dans une symphonie harmonieuse de couleurs et de spirales. Même spontanéité, mais plus épurée, dans L’Œil voyage de 1948, rythmé de traits noirs.
« Le meilleur tableau est celui que la raison ne peut admettre. »
Corneille
Il témoigne dès lors d’un goût pour les contours qui marquera son travail jusque dans les années 60 – on retiendra le beau Habitants du désert de 1951, dont le camaïeu d’ocres n’est scandé que par d’épais cernes sombres, et ponctué d’une étoile (un souvenir de Joan Miró ?). L’artiste apprécie les signes, et les fait apparaître en nombre dans ses peintures. Il est aussi poète, et publie en 1948 son premier recueil dans la revue Reflex, créée par le groupe CoBrA. Corneille inclue alors des vers dans ses peintures, illustre ceux de poètes amis, sans compter ceux de Charles Baudelaire, d’Edgar Allan Poe, d’Arthur Rimbaud…
Mur de la maison du truiticulteur et céramiste Erik Nyholm, près de Silkeborg, Danemark, peint par Karel Appel, Constant et Corneille et signé de leurs trois noms accolés au-dessus de la porte, 30 novembre 1949
La période CoBrA est décidément pour lui d’une très grande richesse : en 1950, il dessine dans les marges du catalogue Psychopathological Art, édité à l’occasion du premier congrès mondial de psychanalyse. Ce document poignant, entièrement numérisé pour l’exposition qui en présente les pages dans un diaporama, est à l’image du plaisir débordant de son auteur. Il écrit « L’art, c’est du désir brut », ou encore : « Le meilleur tableau est celui que la raison ne peut admettre » dans la revue publiée à l’occasion de la première Exposition internationale d’art expérimental qu’il co-organise en 1949 à Amsterdam. Il y a dans ses toiles une générosité, qui se retrouve dans un goût pour l’expérimentation : il fait un peu de céramique en 1954 et, surtout, voyage énormément.
« Corneille est cet oiseau à qui on ne peut pas demander de rester à un endroit », glisse malicieusement le commissaire de l’exposition, Victor Vanoosten, évoquant ses très nombreux déplacements. Car après avoir exploré l’Europe, l’artiste découvre stupéfait le désert du Hoggar en 1951 en Algérie – qui lui inspire des paysages abstraits –, se rend au Brésil en 1965, à Cuba en 1967, au Mexique en 1970… La liste est longue ! Il en va de même pour les styles qu’il aborde, allant (nous semble-t-il) jusqu’à se perdre. À New York, il s’essaie en 1958–59 à quelques dessins spontanés, et écrit : « J’ai voulu, traçant ces lignes sur du papier (moyen simple, direct, mais combien difficile !), faire surgir le New York que j’ai vécu, que j’ai vu de mes yeux de peintre ». La facture est rapide, presque indolente.
Corneille, Mexicain, 1970
Gouache sur papier • 50 × 65 cm • Coll. particulière • © Adagp, Paris, 2020 / © Corneille van Beverloo
Puis, au milieu des années 60, il laisse la figuration s’emparer à nouveau complètement de lui, tout inspiré par les décors et la nature luxuriante de l’Amérique du Sud. Les couleurs sont vives, les formes sensuelles, les perroquets gras comme des poules, les chats schématiques… Et les femmes, omniprésentes, objectivées, décoratives. Son propos s’est appauvri, sa vivacité s’est travestie – tout ce qui faisait le sel et la vie de ses peintures CoBrA est devenu outrancier… Mais il peindra jusqu’au bout, et gardera toute sa vie cette joie et cette générosité caractéristiques de son indéfectible attachement à la pratique de la peinture.
Corneille, un CoBrA dans le sillage de Gauguin
Du 1 février 2020 au 20 septembre 2020
Musée de Pont-Aven • Place Julia • 29930 Pont-Aven
www.museepontaven.fr
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