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Walter Sickert, Little Dot Harrington At The Old Bedford, entre 1888 et 1889
© Photo James Mann. Collection Particulière
Walter Sickert n’est pas facile à aborder. Au risque de rebuter, l’artiste emploie souvent des couleurs sombres et boueuses, des gris et des bruns qu’il écrase grossièrement pour créer des amas de pâte épaisse… ou applique au contraire une quantité très maigre de matière, qui laisse la toile nue par endroits. Le public n’est pas toujours prêt à affronter l’ambiance glauque de certains de ses tableaux, qu’il s’agisse de carcasses de viande suspendues dans une boucherie de Dieppe, étouffant dans un brouillard sale, ou d’un portrait déformé jusqu’au monstrueux – celui de l’artiste Cicely Hey, saisie près d’un feu de cheminée dont les jeux de lumière la défigurent.
Walter Sickert, Autoportrait, 1896
© Leeds Museums And Galleries (Leeds Art Gallery), U.K. Bridgeman Images
Ses autoportraits ne sont pas plus rassurants : ici, le peintre, tête baissée, nous lance un regard torve ; là, il semble s’être énucléé d’un coup de pinceau sombre. Toujours, son visage se dérobe. Un jour en costume élégant de gentleman anglais, le lendemain en guenilles, l’excentrique, qui fut un temps acteur, ne cesse de jouer des rôles pour demeurer insaisissable…
Le malaise atteint son point culminant dans les années 1900 avec sa série de nus inquiétants peints à Londres dans des chambres sordides : sur un petit lit de fer gisent des femmes nues au visage brouillé dont on ne sait si elles sont mortes ou vivantes, le corps tordu et déformé par des angles étranges, annonçant la chair triturée des toiles de Francis Bacon (La Hollandaise, 1906). Le tout parfois aggravé par la présence d’un homme habillé, en position de domination ou l’air coupable – ce monsieur assis, prostré, vient-il d’étrangler la femme allongée derrière lui ?
Walter Sickert, The Iron Bedstead, 1906
Collection Particulière Courtesy Hazlitt Holland Hibbert • © Hazlitt Holland Hibbert
L’artiste a même été soupçonné d’être l’auteur du terrible meurtre d’une prostituée commis en 1907 dans le quartier de Camden Town.
La série a tant déstabilisé que l’artiste a même été soupçonné par plusieurs enquêteurs amateurs d’être l’auteur du terrible meurtre d’une prostituée commis en 1907 dans le quartier ouvrier de Camden Town, où ces nus ont justement été peints… et, par extension, le sinistre Jack l’Éventreur en personne, ce crime ayant été envisagé comme pouvant être de la main du fameux tueur en série londonien, qui avait sévi vingt ans plus tôt à Whitechapel. Il faut dire que Sickert, par goût du frisson et du scandale, joue avec le feu en réintitulant certains de ces nus Le Meurtre de Camden Town… et en peignant une pièce sombre qu’il nomme La Chambre de Jack l’Éventreur (1906–1907) !
Walter Sickert, The Studio : The Painting of a Nude, Vers 1906
Huile sur toile • 76 × 50 cm • Coll. particulière, Londres • © Property of a European Collector, image courtesy of PIANO NOBILE
Durant longtemps, ses toiles ne rapportent ni argent, ni critiques positives. Lorsqu’on parle d’elles, c’est en général pour crier au scandale ! Présent au Salon des indépendants et au Salon d’automne, il est cependant représenté en France par les galeristes Bernheim-Jeune et Paul Durand-Ruel, qui lui consacre sa première exposition monographique parisienne en 1900. En 1911, il initie la création du Camden Town Group, qui rassemble des peintres traitant de la vie moderne dans une veine postimpressionniste. Mais la notoriété ne viendra véritablement qu’à ses soixante-dix ans, par le biais d’œuvres plus conventionnelles telles que Hamlet, acheté par le Louvre en 1932. L’Angleterre le reconnaît alors comme l’un de ses artistes phares : élu président de la Royal Society of British Artists en 1928, puis membre de la Royal Academy en 1933, il a droit en 1941 (quelques mois avant sa mort) à une grande rétrospective présentée à la National Gallery. Un départ en beauté dans son pays de cœur pour ce peintre élevé en Grande-Bretagne par un père d’origine danoise et une mère anglo-irlandaise.
Walter Sickert, The Music Hall, 1889
© C. Lancien, C. Loisel Réunion Des Musées Métropolitains Rouen Normandie
L’œuvre de Sickert est aussi contrastée que ce parcours de l’ombre à la lumière : complexe et changeante, elle se fait tantôt repoussante, tantôt attirante. Ainsi, c’est un autre univers que celui des nus de Camden Town qu’offrent ses peintures du milieu du spectacle, très influencées par son ami Edgar Degas (rencontré à Paris en 1883), dont il partage le goût pour les coulisses et les points de vue décalés. Sa chanteuse de music-hall en robe blanche debout sur une scène à l’arrière plan, tandis qu’au premier figurent des têtes de spectateurs de dos coiffées de chapeaux (Little Dot Hetherington au Bedford Music Hall, 1888–1889) [ill. en Une] n’est pas sans rappeler les danseuses de Degas saisies audacieusement depuis la fosse d’orchestre. Sauf que Sickert livre des compositions encore plus complexes qui perturbent nos sens : sans tout de suite le comprendre, c’est le reflet d’Hetherington dans un miroir que nous observons. Ce sens aigu du cadrage, inspiré par la photographie, se retrouve dans toute son œuvre. Dans L’Atelier : peinture d’un nu (1906) [ill. plus haut], une femme nue pose pour un artiste dont le bras surgit au premier plan pour barrer la composition, pinceau à la main. Tandis qu’à l’arrière plan, un miroir coquin ajoute à la confusion de la scène…
Walter Sickert, À gauche : « The Facade of St Jacques » ; À droite : « Bathers, Dieppe », 1902
Huile sur toile • 131 x 105 cm ; 131,5 x 104,6 cm • Coll. particulière, Londres ; Walker Art Gallery, Liverpool • © Lefevre Fine Art Ltd., London / Bridgeman Images ; © National Museums Liverpool / Bridgeman Image
Différente encore est sa série consacrée à l’église Saint-Jacques de Dieppe (où il s’installe de 1889 à 1905), qui rappelle l’obsession de Monet (qu’il a rencontré) pour la cathédrale de Rouen. Quant à ses portraits, leur style change constamment : coups de pinceau expressifs en feu d’artifice pour Merle noir de paradis (1892), agrégation de petites touches pâteuses pour Jacques-Emile Blanche (1910), plages de couleurs sourdes et compositions mélancoliques inspirées de son ami Whistler (dont il a intégré l’atelier en 1882) pour Le Châle vénitien (1903–1904) et La Fin de l’acte ou La Directrice de théâtre (1885–1886)…
Walter Sickert, Brighton Pierrots, 1915
Huile sur toile • 63,5 × 76,2 cm • Coll. Tate Gallery, Londres • © Bridgeman Images
Puis vient une scène de bord de mer à la touche impressionniste, avec baigneurs en maillots rayés s’élançant dans l’écume [ill. plus haut]. Mouvement auquel succède l’immobilisme de vues urbaines resserrées, presque abstraites – des visions solitaires annonçant parfois Edward Hopper. Parfois, l’artiste adopte des couleurs vives et acidulées aux antipodes du reste de son œuvre, comme pour ses Pierrots de Brighton (1915) ou son soldat observant un champ de bataille avec des jumelles (L’intégrité de la Belgique, 1914). À la fin de sa carrière, Sickert déstabilise encore le milieu de l’art avec des peintures grand format inspirées d’images de presse. Étrange et innovant jusqu’à son dernier souffle !
Walter Sickert (1860-1942). Peindre et transgresser
Du 14 octobre 2022 au 29 janvier 2023
Petit Palais • Avenue Winston Churchill • 75008 Paris
www.petitpalais.paris.fr
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