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Theo Jansen, Suspendisse, 2014
Tubes en plastique • 11 x 4 x 4 m • © Theo Jansen
L’air et l’art ? On pourrait les croire frères ennemis. D’un côté, les forces de l’invisible, de l’autre, la toute-puissance du regard. Un insaisissable fluide gazeux, la tentation de fixer à jamais l’image. L’élémentaire primordial versus la sophistication suprême. Et pourtant, l’air de rien, l’art prend parfois son souffle pour tutoyer l’éther ; l’apprivoiser, même. Au fil de l’histoire de l’art, c’est gaz à tous les étages. Éole maniériste aux joues gonflées de zef, bulle de savon irisée par le pinceau de Chardin, nébuleuses abstraites de William Turner, utopies architecturales gonflées à bloc dans leur rêve de plastique sixties : nombre de courants d’art se sont ouverts aux courants d’air. Dire le nuage, traduire le ciel, faire aria de rien… Pour un artiste, peut-on imaginer inspiration plus vitale, défi plus métaphysique, que de s’emparer de la délétère substance pour en faire œuvre éternelle ?
Jean Siméon Chardin, La Bulle de savon, vers 1733–1734
Plus que le visage, c’est la bulle qui magnétise le regard. Suspendue aux lèvres de l’adolescent, elle le prévient de la vanité de toute chose et de la fragilité de l’existence.
Huile sur toile • 93 × 74,6 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington
C’est dans un souffle que le dieu de la Bible a donné vie au monde. « Par la parole de Dieu, les cieux se sont formés, et par le souffle de Sa bouche, toutes Ses légions », énonce le Psaume XXXIII. « L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant », divulgue la Genèse. Qu’ils croient au Ciel ou qu’ils n’y croient pas, nombre d’artistes se saisissent de la parabole. Se vouloir démiurge, c’est forcément se frotter à l’imaginaire d’un créateur suprême. Capturer l’air, encager l’oxygène : la métaphore est transparente pour dire le mystère de l’inspiration, qui glisse ici en un souffle du sens propre au sens figuré. Et les plus enragés des anars n’échappent pas à l’emprise de cet inconscient collectif. Pour preuve, Marcel Duchamp et son avatar Rrose Sélavy. Éros, c’est la vie, ont facilement traduit ses exégètes. Pourrait-on aussi écrire Airros ? À plusieurs reprises, Duchamp s’est frotté à l’élément, en digne alchimiste qu’il était.
Marcel Duchamp, Air de Paris, 1919
Cette précieuse ampoule est censée contenir 50 cm3 de l’air de Paris. Le facétieux inventeur du ready-made ne l’aurait-il pas plutôt remplie de l’air du Havre, d’où partit le transatlantique qui le mena à New York ? Peu importe la réalité : l’œuvre a désormais des airs de légende.
Verre et bois • 14,5 × 8,5 × 8,5 cm • Coll. Mnam, Centre Pompidou, Paris / © RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI
En 1919, il offre à sa sœur Suzanne, en guise de cadeau de mariage, le plus aérien des ready-made. Il est alors en Argentine et lui envoie (via l’aéropostale) une série d’instructions : elle doit fixer un traité de géométrie sur son balcon et le soumettre aux aléas du temps. Le vent fait son œuvre. La même année, Duchamp crée une « précieuse ampoule de 50 cm3 d’air de Paris » pour ses fidèles collectionneurs, les Américains Louise et Walter Arensberg. Vidée de son contenu et insufflée de tout l’esprit de la capitale, l’ampoule pharmaceutique traverse l’océan en même temps que son créateur. Chargée de millions de molécules de zeitgeist (« esprit du temps »). « Avec cette œuvre, Duchamp nous dit que l’art est transnational, transgéographique, partageable avec d’autres », analysait la conservatrice Christine Macel quand elle s’est inspirée de l’œuvre pour son exposition « Airs de Paris », en 2007, au Centre Pompidou. Mais au-delà de la métaphore de l’exil, Duchamp nous assure bel et bien que le souffle de l’artiste suffit à déterminer ce qui fait art. Toute sa vie, ne s’est-il d’ailleurs pas défini comme simple « respirateur » ?
Giuseppe Penone, Souffle 6, 1978
Tentative de saisie de son propre souffle, cette série des Soffi s’offre comme une parabole de l’adage du philosophe grec Héraclite, dont l’artiste italien se sent l’héritier : panta rhei, « tout coule », rien ne reste. Jamais on ne respire le même air…
Terre cuite • 158 × 75 × 79 cm • Coll. Mnam, Centre Pompidou, Paris / © RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI
La définition siérait tout autant à Giuseppe Penone. En 1978, le maestro de l’arte povera s’efforce de donner forme à la plus impalpable des matières : dans des vases de terre glaise, il tente d’enchâsser son souffle. Ses Soffi, ou Souffles, sont de hautes amphores dont un pan est ouvert ; elles gardent l’empreinte du corps du sculpteur et, en leur partie supérieure, le moule de l’intérieur de sa bouche. « Je voulais réaliser quelque chose de mythique, explique-t-il. Rendre solide ce qui est immatériel, comme le souffle, c’est une contradiction, et la contradiction est toujours un élément excitant, qui stimule l’imagination. » À ses yeux, ces Souffles composent « une figure sans l’idée de représentation ».
Autre magnifique prise d’air, son installation Respirer l’ombre, datée de 2000. Tapissée de feuilles de laurier, c’est une crypte dont l’odeur envoûte. Une cage thoracique sculptée dans le bronze doré forme le coeur de cet hommage vibrant à la Laure du poète italien Pétrarque, « cheveux d’or et dénoués dans le vent ». De l’or pour Laure, l’aube d’une sensation… Nul doute que l’artiste s’est aussi souvenu de leur racine commune, indo-européenne : aure, ainsi se disait dans les temps anciens le souffle originel. Donner forme à l’informe, faire image d’un fluide gazeux…
Étienne-Jules Marey, Trois surfaces concaves associées, angle de 30 degrés, quatrième et dernière version de la machine à fumée, équipée de 57 canaux, 1901
Le pionnier de la photographie scientifique passa la fin de sa vie à étudier la mécanique de l’air dans sa soufflerie maison.
Agrandissement moderne d’après la plaque négative au gélatino-bromure sur verre. • Coll. & © Cinémathèque française, Paris
Plus d’un artiste s’y est essayé, depuis Botticelli et sa Vénus qui naît sous le souffle d’Éole, belle hiératique prise dans la parenthèse des vents qui soulèvent chevelures et voiles. Pionnier de la photographie, le physiologiste Étienne-Jules Marey a passé les trois dernières années de sa vie à tenter le miracle : donner à voir l’invisible. En 1899, il met au point une soufflerie d’où sortent 57 rais de fumée. Au moindre frémissement, leur verticalité est perturbée. Naissent alors de somptueuses volutes, qu’il ne se lasse pas de photographier. Fervent défenseur de l’aéroplane, il n’a pour but que d’étudier l’écoulement de l’air autour d’une surface, afin d’enrichir la science aérodynamique. Mais ces images nous apparaissent aujourd’hui comme de stupéfiantes abstractions futuristes. Henri Langlois les célébrait ainsi, à l’occasion de leur première exposition, à la Cinémathèque française en 1963 : « Rien n’est plus secret, rien n’est plus lyrique, rien n’est plus explosif, rien n’est plus actuel que le silence de ses noirs et la légèreté de ses blancs. »
Juste quelques lignes aussi, et un même frémissement cosmique, avec notre contemporain Tomás Saraceno. Pour capturer l’air, il fait appel à un complice prédateur : l’araignée. Son installation Sounding the Air, aussi ténue que splendide, est composée de longs fils de soie d’araignée, tendus à l’horizontale. Ils ondulent de façon singulière, telle une vague contrainte par le caprice des fonds marins, ou un algorithme languissant. En réalité, seuls les mouvements de l’air sont responsables de cette danse, traduite en direct sous la forme d’une musique : c’est la partition d’« un état des lieux de l’air », résume l’artiste. Héritier en droite ligne des utopistes des années 1960 et 1970, qui rêvaient de cités gonflables, il pousse chaque jour plus loin son rêve d’enfant : devenir un Homo flottantus.
Tomás Saraceno, Fly with Aerocene Pacha, 21–28 janvier 2020 aux Salinas Grandes de Jujuy, en Argentine
Et si l’avenir de l’homme se jouait dans les airs ? Tomás Saraceno y croit dur comme fer et tente d’ouvrir la voie à travers ses expériences de ballon solaire, 100 % écolo, chargé d’annoncer l’advenue d’une nouvelle ère : celle de l’aérocène.
Montgolfière solaire D-OAEC connectée avec un humain • © Studio Tomás Saraceno / Courtesy Esther Schipper gallery, Berlin / DaeHyung Lee / Aerocene Foundation / Licensed under CC BY-SA 4.0 by Aerocene Foundation
Pour cet homme flottant, il prône l’avènement d’une nouvelle ère, l’aérocène. Il en est convaincu, l’avenir de la planète se joue dans les airs plutôt que sur terre. Pour mettre en œuvre cette révolution, il construit toutes sortes de ballons gonflables, expériences pilotes destinées à permettre, espère-t-il, une navigation aérienne zéro carbone. Élucubrations ? Les plus grands experts, du Cnes (Centre national d’études spatiales) au MIT (Massachusetts Institute of Technology), se passionnent pour les périples du ballon solaire qu’il a mis au point. « Dans les années 1970, la Nasa a imaginé un ballon qui, la nuit, se chargerait de la chaleur de la terre et se stabiliserait à 20 km dans les airs, une vraie chorégraphie entre terre et soleil. » Il s’en inspire aujourd’hui, pour repousser un peu plus les limites de la terre.
Nuage, fumée, ballon… Pour dompter l’air, l’artiste a besoin de médiateurs. C’est Andy Warhol qui célèbre sa propre évanescence, en balançant une nuée de ballons argentés gonflés à l’hélium dans sa Factory. Ou Céleste Boursier-Mougnot, qui transforme en musique et ballets d’objets les invisibles rayons cosmiques qui nous traversent en permanence. C’est Theo Jansen, qui invente d’étranges mécaniques de bambou, insectes géants soumis à la seule volonté du vent, ou Dennis Oppenheim, qui durant l’été 1973, au-dessus du désertique El Mirage Dry Lake, en Californie du sud, dessine dans l’air, avec la fumée d’un avion, des cercles en tornade éphémère (Whirlpool: Eye of the Storm). Ou encore Bernard Moninot, qui compose dans la Mémoire du vent une véritable Éolethèque, confiant aux plantes du Jardin botanique de Genève le soin de transcrire les mouvements des vents, de leurs pointes dessinant à la surface de boîtes de verre recouvertes de noir de fumée.
Yves Klein, Le Saut dans le vide, octobre 1960
Peu d’artistes ont autant flirté avec le vide et l’azur. Klein est allé jusqu’à imaginer avec Claude Parent de véritables architectures d’air : parois et toits seraient constitués d’air soufflé, au-dessus d’un sol transparent, autour de fontaines d’eau et de feu. Un paradis élémentaire.
Action artistique d’Yves Klein, 5, rue Gentil Bernard, Fontenay-aux-Roses, photographie de Harry Shunk and Janos Kender • © Harry Shunk and Janos Kender J. Paul Getty Trust. The Getty Research Institute, Los Angeles / © Succession Yves Klein c/o ADAGP Paris 2020.
Saisir l’insaisissable… Quelques intrépides ont fait le grand saut dans le vide, sans filet. En se faisant aérienne, l’œuvre d’art relève l’ultime défi. En touchant du doigt le grand vide, l’artiste s’offre à l’absolu vertige. Métaphysique. Yves Klein est de ceux qui se sont penchés au plus près au bord du gouffre. En 1958, à la galerie Iris Clert, il vernit son exposition « La spécialisation de la sensibilité à l’état matière première en sensibilité picturale stabilisée ». Elle restera dans les annales sous l’intitulé « Le vide » et donnera naissance aux « zones de sensibilité picturales immatérielles » qu’il met sur le marché : les acquéreurs, parmi lesquels se trouve l’écrivain Dino Buzzati, achètent rien de moins qu’une parcelle de vide. Chargée jusqu’au moindre photon de l’esprit de l’artiste. Mais, dès l’adolescence, sur la plage de Nice, Klein avait signé son nom « de l’autre côté du ciel, durant un fantastique voyage réalistico-imaginaire ».
« Dans le domaine de l’air bleu plus qu’ailleurs, on sent que le monde est perméable à la rêverie la plus indéterminée. »
Yves Klein
Dix ans plus tard, il célébrera l’avènement de sa période bleue par un lâcher de 1001 ballons azur. Une Sculpture aérostatique qui paraît comme une revanche sur ce premier jour initiatique durant lequel, raconte-t-il, « je me mis à éprouver de la haine pour les oiseaux qui volaient de-ci, de-là, dans mon beau ciel bleu sans nuage, parce qu’ils essayaient de faire des trous dans la plus belle et la plus grande de mes œuvres ». Il rejoint alors l’intuition du philosophe Gaston Bachelard, qui explore dans l’Air et les Songes – Essai sur l’imagination du mouvement, la puissance poétique de l’élément aérien, après avoir abordé le feu et l’eau. Écrites en 1943, ces lignes semblent prédire l’advenue de l’IKB, l’International Klein Blue : « Dans le domaine de l’air bleu plus qu’ailleurs, on sent que le monde est perméable à la rêverie la plus indéterminée, analyse-t-il. C’est alors que la rêverie a vraiment de la profondeur. Le ciel bleu se creuse sous le rêve. Le rêve échappe à l’image plane. […] Le monde est alors vraiment de l’autre côté de la glace sans tain. […] D’abord il n’y a rien, puis il y a un rien profond, ensuite il y a une profondeur bleue. » Et de citer le poète Coleridge, qui, en plein siècle romantique, livre une clé essentielle à la fascination des artistes pour l’éther : « La vue du ciel profond est, de toutes les impressions, la plus rapprochée d’un sentiment. C’est plutôt un sentiment qu’une chose visuelle, ou plutôt c’est la fusion définitive, l’union entière du sentiment et de la vue. »
Fujiko Nakaya, Sculpture de brume, 2013
L’artiste aime « converser avec le vent ». Si bien qu’elle parvient à apprivoiser le brouillard. « L’atmosphère est le moule, le vent le burin », dit-elle.
Installation pour le Domaine de Chaumont-sur-Loire • © Éric Sander
Le lieu d’une réconciliation entre l’homme et son monde ? Bachelard célèbre la puissance poétique des « nuages, ces merveilleux nuages », qui envoûtent Baudelaire au gré des études météorologiques de Boudin. Et plus encore de la nébuleuse, « cette pâte d’une blancheur nocturne – plus maniable encore que le nuage – avec quoi on peut, sans fin, faire des mondes ». La magicienne Fujiko Nakaya pourrait être l’enfant de ces mots, elle qui parvient, en grande prêtresse de l’impondérable, à maîtriser la brume. De places publiques en pièces de théâtre, elle noie le réel sous des nuées d’artifices, réglées comme une armée de particules, offertes au combat contre le vent.
Il est cependant impossible, aujourd’hui, pour les artistes comme pour nous, d’oublier que l’air est désormais terriblement chargé : désastre écologique et pollution ont remplacé les envolées métaphysiques au rang des préoccupations artistiques. Les installations de la jeune Croate Dora Budor pourraient, à première vue, s’apparenter à de romantiques digressions sur l’air ? Ce sont en effet les toiles embrumées de Turner qui inspirent ces vivariums sans vie, où la plasticienne compose à base de pigments en suspension de crépusculaires nuées. Mais ces paraboles de poussière sont en fait destinées à nous rappeler que ces images doivent leur ténébreuse beauté à la pollution née de la révolution industrielle du XIXe siècle.
Christo et Jeanne-Claude, Big Air Package, Gasometer Oberhausen, 2010–2013
Ni objet ni monument au cœur de cet empaquetage monumental de Christo, mais juste de l’air, qu’il magnifie dans une toile translucide.
Installation intérieure • Haut. 90 m, diam. 50 m et 177 000 m3 d’air • Photo Wolfgang Volz / © Christo / Laif / Réa Photo / la plus grande oeuvre d’art gonflée, enveloppée sans structure
Prendre l’air, c’est aussi faire son deuil de la matière, et du monde : juste après le décès de sa complice de toujours, Christo a décidé d’empaqueter le vide en doublant d’un immense linceul blanc les 90 mètres de haut de l’ancien gazomètre d’Oberhausen, en Allemagne. Big Air Package, comme un dernier souffle. Un colossal fantôme, qui rappelle les orgues éoliens utilisés par les habitants des îles Salomon (Papouasie-Nouvelle-Guinée) pour leurs rites funéraires. Quand le vent s’engouffre dans ces bambous entaillés, plantés dans le sol, survient un chant. Il accompagne le mort dans son dernier voyage dans les airs. Comme Éluard nous le rappelle, « il n’y a pas loin, par l’oiseau, du nuage à l’homme ».
Le ciel comme atelier. Yves Klein et ses contemporains
Du 18 juillet 2020 au 1 février 2021
Centre Pompidou-Metz • 1 Parvis des Droits de l'Homme • 57020 Metz
www.centrepompidou-metz.fr
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C’est grâce au vent, et à lui seul, que se meuvent les étranges créatures de l’artiste, mi-animal, mi-vaisseau amiral.