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Giuseppe Penone, Tre Pietre 15082006 (Trois Pierres 15082006), 2006
© F.L.C. / Adagp, Paris, 2022 / © ADAGP, Paris / Photo Jonathan Letoublon
Giuseppe Penone, Missel Dominicain de la Tourette, 2022
© F.L.C. / Adagp, Paris, 2022 / © ADAGP, Paris / Photo Jonathan Letoublon
C’est la deuxième fois que Marc Chauveau, frère dominicain et commissaire d’expositions au Couvent de la Tourette, invite Giuseppe Penone (né en 1947) à s’emparer de ces murs – le monument historique livré par Le Corbusier en 1960 étant toujours un couvent en activité et, depuis une douzaine d’années, un important et singulier lieu d’art contemporain. En 2012, l’Italien, professeur aux Beaux-Arts de Paris, était venu avec ses élèves, et les avait invités à s’imprégner des lieux pour produire des œuvres réunies sous un titre révélateur : « Silences ». En 2022, le voilà qui revient seul, en artiste superstar quoique infiniment modeste, face au grand œuvre du Corbu. « Giuseppe Penone a comparé le couvent à un grand arbre », explique en préambule le frère Marc, qui l’a rencontré dans son atelier à Turin ; l’artiste, venu sur place, a même enlacé l’une de ses colonnes de béton… Et reçu l’accueil étonnant d’une écharde de bois piquant sa peau – rappelons que le béton est coffré à l’aide de planches de bois, qui y laissent une trace et, parfois, un petit souvenir. « Elle m’attendait », aurait-il déclaré alors, malicieux.
Giuseppe Penone, Verde Del Bosco (Vert du bois), 1983
© F.L.C. / Adagp, Paris, 2022 / © ADAGP, Paris / Photo Jonathan Letoublon
De cet événement minuscule, l’artiste italien a tiré la sève de son projet : « révéler la présence discrète de la nature dans l’architecture de Le Corbusier », résume le frère Marc. Un projet inattendu, pourrait-on penser superficiellement face à cet immense bâtiment moderniste tout de béton, ce matériau étant très connoté « urbain » (les néo-ruraux ayant quitté les villes ne répètent-ils pas qu’ils ont « fui le béton » ?). Pourtant, Le Corbusier n’a cessé de travailler avec le paysage boisé du site et sa forte inclinaison, avec le rythme de la lumière au fil du jour – il avait d’ailleurs confié le dessin des fenêtres à un jeune architecte et musicien, un dénommé Iannis Xenakis (1922–2001) –, ainsi qu’avec le vivant, en portant une grande attention aux habitants et à leur bonne santé, travaillant les proportions du bâtiment à partir de la taille des corps humains. Penone ajoute : « Tout le béton qui a été travaillé ici a été fait à partir de planches de bois assemblées pour faire le coffrage du béton. Le Corbusier a gardé son aspect brut avec toutes les empreintes de chaque morceau de bois. Ça donne une vie, une vibration aux murs. C’est comme une boiserie minérale. »
Giuseppe Penone, Albero In Torsione Sinistra (Arbre en torsion gauche), 1988
© F.L.C. / Adagp, Paris, 2022 / © ADAGP, Paris / Photo Jonathan Letoublon
Toute cette vie intrinsèque, qu’on pourrait oublier, Giuseppe Penone en réactive l’esprit et la met en mouvement. Comment ? Avec de simples dessins sur feuilles colorées (couleurs uniquement issues du nuancier de 63 teintes de l’architecte). Plus exactement, ses feuilles sont des « frottages » réalisés in situ : l’artiste a passé quatre jours dans le bâtiment à appliquer des feuilles sur les murs et les piliers, les frottant avec des pastels pour y faire apparaître l’empreinte des veines et des défauts du bois dans le béton. En résulte 189 feuilles de format carré, qu’il assemble ou expose seules, sorte de puzzle sensible de l’architecture du bâtiment. Le tout aux côtés d’œuvres plus anciennes, qui résonnent avec l’aura religieuse du couvent – tel cet immense tronc sculpté, placé dans l’église, un « arbre de vie » qui entre en résonance avec la croix du Christ et émeut le frère Marc : « c’est parce qu’il est humblement couché qu’il acquiert une force dans cette église. »
Giuseppe Penone, Avvolgere La Terra, 2014
© F.L.C. / Adagp, Paris, 2022 / © ADAGP, Paris / Photo Jonathan Letoublon
À cette exposition magistrale, qui démontre la capacité de Giuseppe Penone à produire encore aujourd’hui des œuvres simples mais riches de sens, bien d’autres s’ajoutent. Citons, sans être exhaustifs, celle du musée de Grenoble, où il a été invité à investir une salle toute entière huit ans après sa grande rétrospective. Il y montre de très grandes toile libres (c’est-à-dire sans cadre) où il a frotté des feuilles et des pigments végétaux pour faire apparaître des arbres et des branchages, ainsi qu’une spectaculaire installation de pots emplis de terre et de silhouettes humaines en écorces de bronze, qui lie dans un geste onirique l’humain et le végétal.
Au Centre Pompidou, ce sont ses dessins qui font l’objet d’un bel accrochage, œuvres dont la modestie touche au cœur et dit l’amplitude d’un travail qui va du monumental aux simples traces de doigts, empreintes simplissimes du vivant. Au Jeu de Paume, aux côtés de nombreux confrères et consœurs de l’arte povera, c’est en photographe qu’il se montre, face à l’objectif, les yeux troqués contre deux miroirs du monde (Rovesciare i propri occhi – progetto, 1970)… Et c’est cette image précoce, de loin la plus connue de son travail, qui résume pour nous sa démarche : par le frottage ou l’empreinte, par l’imitation hyperréaliste ou par l’évocation minimaliste, Giuseppe Penone n’a cessé de regarder le monde pour s’en faire le reflet. Il sait s’effacer, réduire ses gestes, pour que la nature, les arbres et les feuilles, restent reines. Une précieuse leçon.
Giuseppe Penone à la Tourette
Du 6 septembre 2022 au 24 décembre 2022
Couvent de la Tourette • Route de la Tourette • 69210 Éveux
www.couventdelatourette.fr
De la nature
Du 22 octobre 2022 au 19 mars 2023
Musée de Grenoble • 5 Place de Lavalette • 38000 Grenoble
www.museedegrenoble.fr
Giuseppe Penone. Dessins
Du 20 octobre 2022 au 6 mars 2023
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
Renverser ses yeux. Autour de l'Arte Povera 1960-1975 : photographie, film, vidéo - au Jeu de Paume
Du 11 octobre 2022 au 29 janvier 2023
De l'Arte povera (ou « art pauvre »), le plus célèbre mouvement d'art contemporain italien, on connaît surtout les installations de Mario Merz ou les dessins de Giuseppe Penone. Cet automne, le Jeu de Paume s'unit au Bal pour une exposition en deux volets autour des pratiques photographiques et filmiques des artistes italiens. Avec Giulio Paolini, Giovanni Anselmo, Michelangelo Pistoletto...
Jeu de Paume • 1, place de la Concorde • 75008 Paris
www.jeudepaume.org
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