Article réservé aux abonnés
Le travail minutieux de Daniel Brush exigeait des milliers d’heures de patience et de silence qu’il passait dans son atelier, entouré d’outils qu’il pouvait aussi fabriquer lui-même.
© Nathan Crooker
1. Quand on prend conscience qu’il existe des artistes extraordinaires que personne ne connaît.
Ou presque. Je n’ai jamais rencontré Daniel Brush et je ne le rencontrerai jamais. Il est mort en novembre 2022, à l’âge de 75 ans. Son corps, sa matière comme il dirait sans doute, s’est désagrégé en poussière. Comme lorsqu’il travaillait : contemplatif, il façonnait l’or pour en faire jaillir de la lumière et quelques poussières dorées. Et il a disparu. Mais une énergie subsiste quand on est face aux objets qu’il a créés. Des objets…
On parle de peintures qui sont des infinis, de bijoux totem et de sculptures qui semblent des pierres cosmiques. Pendant cinquante ans, Daniel Brush a consacré sa vie au travail et ne sortait presque jamais de son atelier. Il a vécu pour créer quelque chose d’indéfinissable, comme un yogi cherche l’illumination et la sagesse. Tel un moine, il avait chaque matin un rituel qui lui permettait de ne penser à rien, de vider sa tête de la gigantesque encyclopédie poétique, scientifique, technique qu’il ingurgitait depuis tant d’années, de ce qu’il dénommait ses « cercles de confusion » : pendant près de trois heures, il balayait minutieusement son atelier rempli de milliers de plaques de métaux différents, d’une myriade de vieux tours, de machines à guillocher.
Daniel Brush, Poppies
L’artiste aimait transformer des matériaux durs comme l’Inox, utilisé ici pour cette broche de coquelicots sertie de diamants.
Vue de l’exposition « Thinking About Monet ». • © Daniel Brush / L’École des Arts Joailliers.
Il déjeunait chaque jour de la même soupe de pois, puis pendant des secondes infinies, de jour comme de nuit, il transformait, avec ses outils chinés ou inventés, l’acier, l’or et l’encre pour fabriquer, comme un chamane, ses objets. Daniel Brush n’avait pas de galerie, vendait ses œuvres essentiellement à des invités dans son atelier, a produit peu (quelques centaines de pièces) et a peu exposé, même si de grandes institutions comme le Smithsonian American Art Museum de Washington ou le Metropolitan Museum of Art de New York l’ont célébré.
Portrait de Tadao Ando
© Tadao Ando Architect & Associates / Kazumi Kurigami
2. À Tokyo, le 18 janvier, au 21_21 Design Sight, où l’on découvre les peintures et les sculptures en acier et en or de Daniel Brush dont émanent d’étranges lumières…
Tadao Andō est un architecte japonais fou et punk, un ancien boxeur professionnel dont les bâtiments, paradoxalement, expriment une quiétude et une beauté minimalistes. Dans un parc de Tokyo, il a créé deux énormes triangles de métal sans soudure qui fendent les arbres : le 21_21 Design Sight. Un geste architectural radical qui pourtant s’intègre parfaitement dans son environnement. C’est un hommage à Issey Miyake (1938–2022), le créateur de mode qui a cofondé en 2007 le 21_21 Design Sight. Car Miyake a bâti sa création sur une idée : la mode ne doit être qu’un morceau de tissu dupliqué sur le corps. Juste un morceau de tissu, juste deux triangles de métal.
« Il est toujours resté peintre. Depuis ses études, la peinture a été l’objet de toute sa vie. »
C’est dans ce musée, joyau de l’architecture de Tokyo, que l’exposition « Daniel Brush – Thinking About Monet » est présentée, aussi minimale que l’est l’architecture de Tadao Andō. Daniel Brush l’a conçue dans les moindres détails avec l’équipe de L’École des Arts Joailliers de Van Cleef & Arpels, qui l’organise. Il n’aura malheureusement pas pu la voir terminée. Comme si lui, passionné de théâtre nô et qui n’était jamais allé au Japon, avait été interdit par une force supérieure de confronter son idée du pays du Soleil levant avec la réalité.
Daniel Brush, Second Dome
La granulation consiste à appliquer de minuscules granules d’or sur une surface. Une technique qui a fait la renommée des Étrusques et que Daniel Brush a réussi à réinventer. Pour cette pièce, il a posé les 72 000 billes une par une avec un petit pinceau à deux poils.
© Daniel Brush / L’École des Arts Joailliers.
L’exposition montre la diversité inouïe des pratiques de l’artiste américain. D’abord ses dessins et ses peintures aériennes, constituées de milliers de traits, qui font penser à des estampes japonaises. « Il est toujours resté peintre. Depuis ses études, la peinture a été l’objet de toute sa vie », me confie Olivia son épouse, qui l’a accompagné dans ses travaux pendant plus de cinquante ans.
Mais ce qui obsédait Daniel Brush et a fait sa notoriété, c’est son travail sur l’or. « Cela a commencé à l’âge de 13 ans lors d’un voyage à Londres où, au Victoria & Albert Museum, il s’est retrouvé face à un bol étrusque dont la beauté de la granulation en or sur la surface lui a coupé le souffle. Vers 20 ans, il a commencé ses premières recherches et quand il a fait chauffer une once d’or, il a vu les couleurs et la lumière qui s’en dégageaient… l’éclat du violet, le bleu quand la matière fond. Un moment décisif. Il a su dès lors qu’il voulait travailler le métal, qu’il s’agisse de l’or, de l’aluminium ou de l’acier, pour générer de la lumière.
Daniel Brush, Rings of Infinity
« Je fais tout ce que je fais parce que je veux le faire. Je n’ai aucune notion au-delà. En fait je ne sais pas quoi faire de ces choses. Mais je veux être là au bord du vent froid qui me souffle dessus. » Daniel Brush
Vue de l’exposition « Thinking About Monet ». • © Daniel Brush / L’École des Arts Joailliers.
« Même avec toutes les techniques de vernissage classique, les tableaux n’avaient pas la majesté de la lumière naturelle baignant les meules de foin que nous avions vues dans les champs. »
Ce qui relie toutes ses œuvres, c’est cette recherche-là. Pour lui, un joyau était un « vecteur des dieux ». C’est d’ailleurs l’origine des talismans, censés relier les humains aux êtres supérieurs », ajoute Olivia. Et qu’il s’agisse des étranges sculptures en or qui irradient littéralement, ou des bracelets aux mille stries en aluminium ornés de diamants, en passant par des broches en forme de coquelicot présentées comme une installation, on est frappé par les lumières qui émanent de chaque objet, différentes selon les heures de la journée. Des objets sans âge – ils pourraient dater d’aujourd’hui comme du temps des Étrusques. De la beauté pure.
Vue de la série « Thinking About Monet »
© Daniel Brush / L’École des Arts Joailliers. © Takaaki Matsumoto.
3. Quand Daniel Brush fait réfléchir les lumières de Monet…
Daniel Brush n’aimait pas la peinture de Monet – ou plutôt il n’aimait pas l’aspect pâteux de la peinture à l’huile –, tout en étant fasciné par sa quête permanente pour capter la lumière de la cathédrale de Rouen, des meules de foin ou bien sûr des nymphéas. Après s’être rendu avec Olivia sur chacun des sites peints par Monet, il avait conclu : « Même avec toutes les techniques de vernissage classique, les tableaux n’avaient pas la majesté de la lumière naturelle baignant les meules de foin que nous avions vues dans les champs. » Plus tard, un ami collectionneur leur montra un transparent de 8 × 10 pouces d’un tableau de Monet qu’il venait d’acquérir. C’est devant ce transparent exposé au jour que Daniel a aimé le travail de Monet, grâce à la lumière qui brillait au travers.
C’est vraisemblablement ce qui lui a inspiré la série des 65 petits formats d’acier d’origine différente (il en possédait plus de 5 000 variétés) qu’il a gravés ligne après ligne, de gauche à droite et de haut en bas, comme on écrit un poème. Une multitude de lignes, fines et ciselées à des angles si minutieusement calculés qu’elles « cassent » la lumière, de sorte que des couleurs passant du rouge au bleu ou au vert foncé apparaissent, alors que le métal n’a été ni chauffé ni recouvert de pigments ou de peinture. De la magie, tout simplement.
Daniel Brush, Pour la série “Thinking About Monet”, Daniel Brush a travaillé la lumière comme une pierre précieuse et retrouvé les roses, les bleus et les jaunes impressionnistes en sculptant méticuleusement sur l’acier ou l’aluminium des multitudes de lignes.
© Daniel Brush / L’École des Arts Joailliers. © Takaaki Matsumoto.
On pense à l’Outrenoir de Pierre Soulages ou aux blancs qui n’en sont jamais de Robert Ryman. Nicolas Bos, président de Van Cleef & Arpels et directeur artistique, grand admirateur de Daniel Brush dont il a organisé plusieurs expositions dans le monde avec L’École des Arts Joailliers, répète souvent à son propos : « Certains pourraient estimer que ses réalisations sont impossibles. » Olivia a beau répéter lors du vernissage que ses tableaux, ces icônes de lumière et de couleur, sont nés sans ajout de pigments ou sans que l’acier soit chauffé, beaucoup continuent de s’interroger. L’impossible n’a pas d’explication. Daniel Brush était comme un maître zen : habité par le travail et l’effort, nourri par une énergie cosmique.
Daniel Brush – Thinking About Monet
Du 19 janvier 2024 au 15 avril 2024
21_21 Design Sight • Tokyo
www.2121designsight.jp
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique