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Hilma af Klint, Swan, The SUW Series, Group IX, No.2, 1914
Huile sur toile • Courtesy Hilma af Klint Foundation / © Photo The Moderna Museet, Stockholm, Sweden
Un pays stable et paisible, solide et rationnel : telle est l’image que la Suède renvoie à l’étranger. Mais cette contrée est aussi celle des contes et légendes, des forêts denses et mystérieuses, des lacs insondables et des joiks, ces étranges chants traditionnels qui semblent invoquer les puissances invisibles de la nature. Au XIXe siècle, elle se révèle donc un terreau fertile pour les nouvelles doctrines ésotériques…
Officiellement, Hilma af Klint est une peintre classique formée à l’Académie Royale des beaux-arts de Stockholm – la Suède étant l’un des premiers pays au monde à accueillir des femmes dans ses académies. Mais l’artiste produit en secret des œuvres d’un tout autre genre… À la tête d’un groupe spirituel de cinq femmes baptisé « De Fem » (« Les Cinq »), elle organise avec elles des séances médiumniques pour entrer dans un état de transe et d’extase permettant de communiquer avec des entités supérieures, puis retranscrire leurs messages à l’aide du dessin et de l’écriture automatiques. Résultat ? Des œuvres épurées, cryptiques et d’une modernité surprenante qui marquent les débuts de l’abstraction, plusieurs années avant Mondrian, Kandinsky et Malevitch !
À gauche : Hilma Af Klint, The Swan, The SUW Series, Group IX, No.2, 1914 ; à droite : Anna Cassel, No. 7, 1913
Huiles sur toiles • Courtesy Hilma af Klint Foundation / © Photo The Moderna Museet, Stockholm, Sweden / © Photo Anders Fredriksén
L’artiste cherche ainsi à exprimer son rêve : le passage d’une vision polarisée du monde à une forme d’unicité originelle.
Une première salle éblouissante réunit l’intégralité de la série « Chaos Primordial » (1906–1907) d’Hilma af Klint, ainsi que plusieurs peintures de sa série « Le Cygne » (1914–1915). Cette dernière commence par une œuvre figurative : le combat d’un cygne blanc et d’un cygne noir dans un paysage nocturne enneigé. Au fil de la série, les toiles deviennent de plus en plus épurées, abstraites et dominées par des formes géométriques. L’artiste cherche ainsi à exprimer son rêve : le passage d’une vision polarisée du monde (le bien et le mal, la femme et l’homme, la matière et l’esprit…) à une forme d’unicité originelle, idéale, où tout fusionne et rayonne en harmonie…
Hilma af Klint s’intéresse aux mouvements spiritualistes en vogue, tels que l’anthroposophie de Rudolf Steiner, et la théosophie. Fondée sur la contemplation de l’univers et l’illumination intérieure, cette science-religion éclectique attire des milliers d’adeptes suite à la création en 1875 de la Société théosophique par l’occultiste russe Helena Blavatsky. Chez l’artiste suédoise, la géométrie et les mathématiques sont au service de cet ésotérisme, et son abstraction prend une forme biomorphique. Ses spirales évoquent des coquillages, ses faisceaux de lignes rappellent les rayons du soleil, ou les rangées de plumes d’une aile déployée… Comme Léonard de Vinci, elle s’intéresse à la suite mathématique de Fibonacci et au nombre d’or, considéré comme la clé de l’harmonie universelle car on le retrouve partout, aussi bien dans les proportions du corps humain, que d’un nautile ou d’une pomme de pin.
À gauche : Ernst Josephson, Portrait of a Lady, 1915 ; à droite : Carl Fredrik Hill, The Blossoming Fruit Tree in the Cave, ap. 1878
© Nationalmuseum / © Per-Åke Persson / Nationalmuseum
Intéressés par l’écriture automatique et les séances d’occultisme, tous deux ont créé des mondes extraordinaires.
L’exposition met en lumière d’autres artistes de son époque, comme Ernst Josephson (1851–1906) et Carl Fredrik Hill (1849–1911). Figures rayonnantes, paysages mystiques… Intéressés par l’écriture automatique – concept développé dans les années 1860–1870 dans le cadre de pratiques spirites et qui sera repris par les surréalistes dans les années 1920 – et les séances d’occultisme, tous deux ont créé des mondes extraordinaires à travers leurs étranges tableaux, mais ont peu à peu sombré dans la folie, et ont été hospitalisés, victimes d’hallucinations et d’épisodes psychotiques…
August Strindberg, Wonderland, 1894
Huile sur carton • © Erik Cornelius / Nationalmuseum 2008
Vient ensuite l’écrivain et peintre August Strindberg (1849–1912), dont onze peintures (un record !) sont ici réunies. En relation avec des scientifiques et lui-même auteur d’un ouvrage sur le phosphore, il se passionne pour la photographie ésotérique, point de rencontre de la science et du mysticisme. Gagné progressivement par la folie, il brosse avec fougue des tempêtes de neige, des ciels d’orage et des mers agitées qui, elles aussi, préfigurent l’abstraction. Certaines, réduites à une texture tourmentée en camaïeu de gris travaillée au couteau à palette, ne permettent pas de deviner si nous regardons la mer ou le ciel. Parmi elles surgit un chef-d’œuvre, Pays merveilleux (1894) : dans un paysage de verdure magique, évoquant les nymphéas de Monet, s’ouvre une trouée de lumière irréelle figurant, peut-être, l’atteinte de l’illumination !
Au côté du tableau le plus célèbre d’Hilma af Klint (Retables, Groupe X, n°1, 1915) – une pyramide graduée tel un nuancier de couleurs et pointant vers un soleil d’or –, la dernière salle réserve une surprise passionnante : des œuvres d’Anna Cassel (1860–1937), amie et alter ego artistique d’Hilma af Klint, présentées en exclusivité mondiale – car son travail, récemment redécouvert, n’avait jamais été montré ! Croix rayonnantes, comètes à tête humaine tourbillonnant pour échanger un baiser, poisson fantastique, yeux mystérieux perçant l’obscurité, symboles occultes, pluie de feu… Elles aussi pionnières du surréalisme et de l’abstraction, ces œuvres de 1913 évoquent, entre autres, certaines peintures de Paul Klee (1879–1940) et de Georgia O’Keeffe (1887–1986).
À gauche : Anna Cassel, No. 8, 1913 ; à droite : Christine Ödlund, Psychedelic Botanist IV (Emanuel Swedenborg), 2022
Courtesy Hilma af Klint Foundation / © Photo Anders Fredriksén // Courtesy CF HILL
Un voyage cosmique et planant de douze minutes dans l’univers de l’artiste.
Parmi ces figures se glissent des artistes contemporains suédois : Cecilia Edefalk (née en 1954), qui fait surgir d’étranges visions angéliques sur de grandes toiles, ou encore Christine Ödlund (née en 1963), passionnée par la façon dont les plantes interagissent et communiquent – une botanique spirituelle dont elle tire de surprenantes toiles surréalistes. Mais aussi Carsten Höller (né en 1961), docteur en microbiologie à Stockholm, que les états extatiques et les effets des drogues fascinent. Ses sculptures de champignons hybrides en témoignent, tout comme son installation Light Wall (2002) : des lampes émettant des flashs lumineux clignotant à 7,8 Hz pour agir sur le cerveau (en fermant les yeux, on voit pulser et danser sous ses paupières des formes colorées) jusqu’à parfois créer des états hallucinatoires !
Vue de l’exposition « Swedish Ecstasy. Hilma af Klint, August Strindberg et autres visionnaires »
© Philippe De Gobert
En bonus, une expérience VR créée par Stolpe Publishing et Acute Art permet de se projeter dans un temple imaginaire en forme de spirale contenant les œuvres d’Hilma af Klint. Un voyage cosmique et planant de douze minutes dans l’univers de l’artiste, en référence au grand musée ésotérique dont elle rêvait, et qui pourrait bientôt voir le jour, des architectes étant actuellement en compétition pour l’inventer…
Swedish Ecstasy. Hilma af Klint, August Strindberg et autres visionnaires
Du 17 mars 2023 au 21 mai 2023
Bozar • 16 Rue Ravenstein • 1000 Bruxelles
www.bozar.be
Pour aller plus loin
L’exposition s’accompagne de tout un programme sur le thème de l’art suédois, avec notamment une projection du film Hilma de Lasse Hallström, une rencontre avec le réalisateur Ruben Östlund (The Square), et avec des écrivains suédois, ainsi qu’une interprétation du Concerto pour violon de Sibelius par Johan Dalene et le Gothenburg Symphony Orchestra.
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