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Vue extérieure de l’exposition “L’école des mondes” de Mircea Cantor présentée par la Galerie Nathan Chiche dans l’ancienne école Jean-Prouvé
Photo Rémi Villaggi_Metz
Qu’y a-t-il dans une salle de classe ? Un abécédaire, de grandes cartes du monde, un tapis de jeux, des cahiers… Tous ces repères, Mircea Cantor (né en 1977) s’en empare à sa façon, accrochant aux murs ici une carte dont les frontières ont été dessinées avec de la fumée, là un abécédaire illustrant différents termes roumains. Il repeuple avec génie la toute jeune galerie Nathan Chiche, installée depuis quelques mois dans une école primaire – avec vue panoramique sur le village de Vantoux, en Moselle.
Le contexte architectural n’est pas banal. L’école fut commandée à l’architecte Jean Prouvé (1901–1984) juste après la Seconde Guerre mondiale. Spécialiste de la construction d’urgence, le Nancéien a conçu un bâtiment pouvant être élevé en deux semaines par deux ouvriers. Extrêmement légère, la structure est d’une parfaite élégance : l’école se compose d’un petit préau, par lequel on entre dans un couloir où les enfants peuvent accrocher leurs manteaux et filer vers la salle de classe, elle-même donnant sur une salle annexe.
L’école avait ouvert ses portes en 1950
Photo archives RL
L’école fut utilisée de 1950 à 2014, avant que son bâtiment ne soit racheté par la Ville, qui a pris ensuite soin de le rénover (il a été pour ce faire intégralement démonté et remonté) et de lancer un appel d’offres afin d’ouvrir son espace à d’autres usages. Nathan Chiche, jeune galeriste de 24 ans, l’a emporté, et inauguré les lieux aux beaux jours avec une expositions consacrée au Français Jean-Pierre Raynaud (né en 1939). Cet automne, il enchaîne donc avec le plasticien d’origine roumaine Mircea Cantor, lauréat du prix Marcel Duchamp en 2011.
Si Raynaud avait souhaité garder tous les pupitres de l’ancienne salle de classe pour l’évoquer pleinement (et émouvoir les premiers visiteurs, heureux de revoir l’école où ils avaient tant souffert du froid comme de la chaleur, nous souffle le galeriste), Mircea Cantor a préféré, quant à lui, conserver un seul pupitre, où sont posés quelques-uns de ses vieux cahiers. Première œuvre majeure : dans le préau, un avion de métal, comme un jouet immense (Fishing Fly (Pêche à la mouche), 2011). Sculpté à partir de barils de pétrole, « symboles de ce qu’est la matière première aujourd’hui » précise l’artiste, celui-ci évoque la guerre et sa menace, non sans douceur pourtant.
Les anciens cahiers d’élève de l’artiste Mircea Cantor au sein de l’expositon “L’école des mondes” présentée par la galerie Nathan Chiche à l’école Jean-Prouvé
Photo Rémi Villaggi_Metz
« Notre tâche, en tant qu’artiste, c’est de camoufler la réalité pour en montrer une autre. »
Mircea Cantor
Il en va de même pour la peinture créée par l’artiste sur la baie vitrée de la salle de classe, des fils barbelés en arc-en-ciel arborant les couleurs du drapeau de la paix (Rainbow, 2024)… Mais aussi pour ces évanescents dessins de branches d’oliviers, dont les couleurs évoquent le camouflage des uniformes de soldats (Peintures Oliviers, 2024). Car, rappelle Mircea Cantor, ce sont des artistes qui ont développé les motifs de camouflage tout en confiant : « c’est notre tâche, en tant que créateur, de camoufler la réalité pour en montrer une autre ».
Vue de l’exposition « L’école des mondes » de Mircea Cantor présentée par la Galerie Nathan Chiche à l’école Jean-Prouvé
Photo Rémi Villaggi_Metz
Autre œuvre importante : une carte du monde monumentale, accrochée face à la grande baie vitrée donnant sur le village, orchestre comme un face-à-face entre le global et le local (The World Belongs to Those Who Set it On Fire, 2016). Mircea Cantor a créé de très nombreuses cartes avec une même technique, dessinant les pays avec de la fumée. On songe évidemment, de prime abord, à notre monde qui brûle, en proie aux incendies. Mais, pour Cantor, utiliser de la fumée sur du papier blanc est d’abord un geste expérimental : « L’artiste peut faire de l’art même s’il n’a rien. » Ensuite, la volubilité de la fumée interroge les frontières, et ramène « du flux, de la circulation, du mouvement » dans un monde aux contours dessinés avec violence.
Vues des œuvres en papier brûlé de Mircea Cantor à l’exposition « L’école des mondes » présentée par la Galerie Nathan Chiche à l’école Jean-Prouvé
Photo Rémi Villaggi_Metz
Enfin, il évoque Prométhée et envisage le feu comme une force vitale, « le feu de la pensée humaine ». Ce qui invite à envisager différemment ses cartes, animées tout à coup d’une lumière inouïe, comme si chaque pays étincelait du feu qui anime ses hommes et ses femmes. D’autres dessins réalisés en fumée, aux motifs plus énigmatiques, sont également exposés : l’artiste les a retrouvés récemment – « chez ma mère, je les avais complètement oubliés ». Il les présente pour se souvenir de l’origine d’une pratique qui lui est chère.
Outre cet ensemble de cartes, l’artiste répond au lieu en montrant 29 dessins à l’encre, lesquels composent un abécédaire aussi tendre que grave de 29 lettres (Alphabet, 2023), dont des caractères roumains : noix, sanglier, bébé, xylophone, hélicoptère… Au plafond, une tapisserie forme un ciel inquiétant, peuplé d’anges et d’avions noirs (Airplanes and Angels, 2016). Pouvant travailler avec une feuille et un crayon comme avec du métal ou du bronze, Mircea Cantor oscille donc toujours entre la légèreté et la gravité, entre sa vision du monde et son expérience d’artiste. Un exercice d’équilibriste qui trouve ici un écrin de choix, dans cette école construite par nécessité, après la guerre, mais imprégnée de rires d’enfants et de savoir.
L'École des mondes. Mircea Cantor
Du 2 novembre 2024 au 31 janvier 2025
Galerie Nathan Chiche. École Jean Prouvé
www.nathanchiche.com
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