En partenariat avec Visitflanders

“The Fall of the Damned”, Dieric Bouts, ca. 1450, Palais des Beaux-Arts, Lille et “Republic Attack Gunships on Geonosis” Star Wars : Attack of the Clones (2002), digital concept art, Ryan Church
© RMN-Grand Palais (PBA, Lille) / Stéphane Maréchalle et © Lucas Museum of Narrative Art, Los Angeles
Il y a de quoi être surpris : sur les cimaises, des tableaux du maître flamand du XVe siècle Dieric Bouts dépeignent des scènes religieuses dans des paysages bleutés. Au fond de la salle d’exposition, sur un écran, des extraits de la saga Star Wars montrent des vaisseaux spatiaux planant au milieu de contrées fantastiques…
C’est le parti pris du commissaire de l’exposition, Peter Carpreau : proposer une double lecture des œuvres de Bouts. La première, plutôt classique, est une approche historique où l’étude des tableaux s’inscrit dans leur contexte de création. La seconde grille de lecture, en revanche, est plus surprenante… Faisant le constat que la compréhension de l’iconographie du XVe siècle échappe à la plupart des spectateurs du XXIe siècle, et que ces derniers sont par ailleurs plus à l’aise avec la lecture d’images contemporaines, l’exposition propose des rapprochements entre ces époques différentes.
Vue de l’exposition « Dieric Bouts – Créateur d’images » au M Leuven, 2023
© Useful Art Services voor M Leuven
Le commissaire, volontiers iconoclaste, demande aux visiteurs de ne plus regarder les tableaux de Bouts comme des œuvres d’art, mais comme de simples images. De les observer de manière plus intuitive, plus émotionnelle, et de se laisser porter par leur rhétorique visuelle : le cadrage, les ambiances, la construction des espaces… Autant d’éléments qui s’apparentent, pour Peter Carpreau, à un langage universel qui traverserait les siècles et parlerait aux émotions du spectateur, même si ce dernier ne possède pas les références nécessaires à la compréhension intellectuelle des tableaux.
Au XVe siècle à Louvain, le statut d’artiste tel que nous le connaissons n’existait pas encore. Un Bouts, si génial soit-il, était considéré comme un faiseur d’images qui créait en suivant les demandes de ses clients et s’inscrivait dans une industrie créative. Des contraintes qui ne l’ont pas empêché de peindre des chefs-d’œuvre, comme sa « Cène », mais qui ne sont pas si éloignées de celles que rencontrent les créateurs d’images actuels, que le commissaire invite dans son exposition : graphiste, cinéaste, directeur artistique dans la publicité, photographe sportif…
Dieric Bouts, Last Supper Triptych, 1464-1468
© M Leuven / Saint Peter's Church, photo: artinflanders.be, Dominique Provost
Chaque salle thématique présente ainsi deux discours : une approche d’historien de l’art plutôt classique, et une lecture parallèle, transhistorique, assurée par un commissaire invité et lui-même créateur d’images, afin de montrer la pérennité du vocabulaire visuel utilisé par Bouts dans des créations plus contemporaines.
Par exemple, la photographe Charlotte Abramow et le styliste Tom Eerebout imaginent des ponts entre les Vierge à l’enfant de Bouts avec des photographies de stars de la musique ou de la mode. Une Beyoncé enceinte et auréolée ou une Jane Birkin entourée de ses enfants ponctuent la salle d’exposition, sur des petits écrans évoquant les smartphones. L’influence de l’iconographie mariale sur ces images contemporaines est palpable, avec ces représentations d’une féminité maternelle, puissante, quasiment divine.
Vue de l’exposition « Dieric Bouts – Créateur d’images » au M Leuven, 2023
© Ralph Vankrinkelveldt
Dans la salle consacrée au paysage, le commissaire Peter Carpreau a sollicité le studio Lucasfilm. Pour ces derniers, la parenté visuelle était limpide : des paysages inventés et des ambiances fantastiques, mais qui doivent néanmoins être suffisamment crédibles et cohérents pour que le spectateur accepte de suspendre son incrédulité… Les superbes perspectives atmosphériques de Bouts sont ainsi mises en relation avec une sélection d’extraits de Star Wars qui, de manière surprenante, explorent les mêmes recettes visuelles.
Ailleurs, les parallèles se tissent avec plus ou moins d’évidence entre des photos de sportifs, capturés dans la souffrance de leur effort surhumain, et des Saintes Faces du Christ ; ou entre les perspectives élaborées par Bouts et les espaces conçus par des créateurs de jeux vidéo.
Vue de l’exposition « Dieric Bouts – Créateur d’images » au M Leuven, 2023
© Tom Herbots
En filigrane, en nous confrontant à ce qui provoque la dévotion aujourd’hui (les stars, les sportifs, les films à grand spectacle…), l’exposition tente de rendre palpable l’aura que pouvaient avoir les images peintes par Bouts pour des croyants du XVe siècle, et dont la dimension divine s’est estompée avec le temps.
L’exposition, avec son parti pris iconoclaste, risque de diviser. Mais elle a le mérite de questionner la manière dont on perçoit les images, d’hier comme d’aujourd’hui, et de nous inviter à porter sur elles un regard plus critique et attentif.
Dieric Bouts – Créateur d’images
Du 20 octobre 2023 au 14 janvier 2024
Pour cette exposition événement, la première d’une telle ampleur consacrée au peintre dans la ville où il fit toute sa carrière, une trentaine d’oeuvres ont été réunies, y compris celles d’ordinaire conservées dans la collégiale Saint-Pierre. Où une installation sonore vient compenser l’absence du "Triptyque de la Cène : The Migration of Wings", qui raconte la destinée rocambolesque de ce précieux retable, dont les panneaux extérieurs avaient été volés par les occupants pendant la Première Guerre mondiale – puis rendus à la suite du traité de Versailles – et la Cène saisie par les nazis en 1942…
Musée M Leuven • 28 Leopold Vanderkelenstraat • 3000 Leuven
www.mleuven.be
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