En partenariat avec Visitflanders

Rembrandt van Rijn, L’homme riant
© Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers - KMSKA
Trogne : nom féminin, ayant souvent une connotation péjorative. Mais qui, en histoire de l’art, désigne un genre artistique bien à part… Aussi appelé tronie (du mot « visage » en ancien flamand) la trogne est à distinguer du genre du portrait. Car l’identité, contrairement à un portrait, n’est pas précisée. Ou, plutôt, elle n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est le « type » incarné par ce visage, grâce à certaines caractéristiques parfois stéréotypées : le vieillard, le buveur, l’homme hilare, la jeune fille timide…
L’exposition du KMSKA d’Anvers retrace les origines de ce genre, qui puise ses racines dans les dessins de Léonard de Vinci. Ses recherches, où l’expressivité des visages est poussée jusqu’à la laideur la plus grotesque, influencent profondément les peintres du Nord.
La première salle illustre d’ailleurs ce passage de relai à travers des œuvres magistrales de Dürer et Bosch. Dans le Portement de croix attribué à ce dernier, le visage idéal du Christ s’oppose aux têtes repoussantes de ses bourreaux, servant un discours moral où l’apparence physique reflèterait le bien et le mal…
Jérôme Bosch, Le Portement de Croix
© MSK Gent. Photo : Dominique Provost, domaine public
Rapidement, la trogne se développe dans les ateliers des peintres flamands, Rubens et Jordaens en tête. Elle y est utilisée comme outil, pour préparer les grandes peintures d’histoire. L’exposition présente d’ailleurs des dessins surprenants, véritables compilations de têtes qui servaient probablement aux maîtres pour désigner à leurs collaborateurs quelle trogne utiliser pour tel apôtre ou telle paysanne. Tout un peuple de figurants attendant patiemment son tour pour être copié-collé dans une toile mythologique ou biblique…
Les trognes en question, des petits formats virtuoses d’expressivité qui n’étaient pas destinés à sortir de l’atelier, offrent aux visiteurs des tête-à-tête troublants, parfois émouvants. Il y a cette vieille femme à l’œil vif peinte par Jordaens, cette jeune fille inquiète du méconnu Sweerts, ou encore cet impressionnant roi mage saisi par Rubens sur une ancienne page de compatibilité dont il n’a pas pris la peine de recouvrir l’écriture.
À gauche : « Portrait d’une fille », Michael Sweerts et à droite : « Étude pour Balthazar », Peter Paul Rubens
© Leicester Museum & Art Gallery et © The J. Paul Getty Museum
Mais, bien vite, le marché de l’art en pleine explosion comprend l’intérêt de ces œuvres d’ateliers. Vendues à la mort de Rubens, parfois redécoupées pour augmenter les profits, elles deviennent un genre très apprécié des collectionneurs. Aussi, les peintres commencent à créer des trognes spécifiquement destinées à la vente.
Johannes Vermeer, Jeune femme au chapeau rouge, 1665–1669
23 cm x 18 cm • © Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers – KMSKA
C’est bien sûr Rembrandt qui a le plus associé son nom au genre de la tronie, multipliant les visages et les expérimentations sur la lumière, les expressions… L’exposition présente d’ailleurs quelques prêts spectaculaires, comme l’Homme au casque d’or. Clôturant en beauté la dernière salle, la Jeune femme au chapeau rouge de Vermeer rappelle que le peintre de Delft s’est lui aussi illustré dans la peinture de trogne, la plus célèbre n’étant autre qu’une certaine jeune fille à la perle !
L’exposition d’Anvers, spacieuse, déploie chaque facette du genre au fil de salles thématiques : la lumière, les émotions, les couvre-chefs… Et si ces thèmes frôlent parfois le simple prétexte, ils sont introduits par des dispositifs pédagogiques extrêmement bien pensés. Face à des miroirs, des chapeaux ou des boîtes lumineuses, les visiteurs sont invités à étudier leur propre visage dans des pauses aussi ludiques que didactiques.
L’épilogue de l’exposition, qui synthétise l’approche créative des commissaires, est cette fois alimenté par de l’intelligence artificielle. Les visiteurs sélectionnent une dizaine de critères (âge, genre, expression, couvre-chef…) pour générer une trogne artificielle. Loin d’être gadget, le dispositif illustre à quel point la trogne est avant tout un faisceau de caractéristiques stéréotypées qui permettent, paradoxalement, de représenter l’humanité dans toutes ses nuances.
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