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Fondation de l’Hermitage

Délices et caprices de la peinture victorienne

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Publié le , mis à jour le
Entre les curiosités fantasy, les anecdotes charmantes, les panoramas sensationnels et les éblouissements inouïs de Joseph M. W. Turner, la peinture anglaise sous l’ère victorienne (1837–1901), longtemps ignorée en France, voire méprisée, réserve bien des surprises. L’exposition organisée par la fondation de l’Hermitage à Lausanne révèle, à travers une sélection aussi éclectique qu’inégale, quelques pépites tout en offrant un aperçu de cette école pleine de contradictions, tiraillée entre conventions et excentricités. So British !
Alfred Edward Emslie, Voile enverguée après un coup de vent
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Alfred Edward Emslie, Voile enverguée après un coup de vent, 1881

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En pleine tempête

Le regard qui tangue, l’agitation sur le pont, l’air empli d’embruns et la vague qui se soulève, menaçante… Ce pourrait être une scène de film catastrophe ! Grâce à une exécution précise alliée à une audacieuse composition désaxée, le spectateur – à l’image de la femme calmement installée au premier plan – est immergé dans cette toile à sensation. Passé par les Beaux-Arts de Paris et la Royal Academy, l’artiste, aujourd’hui tombé dans l’oubli, produit une œuvre conforme au goût anglais pour une peinture narrative qui, de surcroît, exalte ici le courage de la marine britannique. Ce sens aigu de la mise en scène valut à l’artiste d’être admiré par Vincent Van Gogh !

Huile sur toile • 61 x 102 cm • Coll. particulière • © TDR

George William Joy, L’Omnibus de Bayswater
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George William Joy, L’Omnibus de Bayswater, 1895

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Deux minutes d’arrêt

La scène de la vie moderne devient un genre à part entière autour des années 1850, alors que la population anglaise s’urbanise à grands pas. Dans cette imposante toile, un voyage en omnibus, moyen de transport moderne et bourgeois par excellence, est le prétexte idéal à la description minutieuse d’une galerie de citadins : une jeune dame portant une boîte à chapeau qui entre dans la voiture, une infirmière en uniforme, un gentleman absorbé dans son journal, une élégante demoiselle portant une brassée de fleurs et qui porte un regard attendri sur une humble mère de famille (en réalité la femme et la fille du peintre)… La lumière, la touche tantôt libre tantôt précise, et les affiches publicitaires concourent à la vivacité de la scène. Pour plus de naturalisme, le peintre irlandais – élève des préraphaélites puis d’artistes académiques français – alla jusqu’à emprunter une voiture à l’administration des transports de Londres.

Huile sur toile • 120,6 x 172,5 cm • Coll. Museum of London • © George William Joy / Museum of London

Sir Joseph Noël Paton, Songe d’une nuit d’été (La Réconciliation d’Obéron et Titania)
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Sir Joseph Noël Paton, Songe d’une nuit d’été (La Réconciliation d’Obéron et Titania), 1847

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Féérie shakespearienne

L’Angleterre victorienne raffole des fées, gnomes, elfes, géants et autres dragons ! Toute une faune fantastique envahit la peinture sous l’impulsion de la littérature romantique qui, dès la fin du XVIIIe siècle, avait ressuscité le folklore médiéval et redécouvert l’œuvre de William Shakespeare. C’est avec Songe d’une nuit d’été que Sir Joseph Noel Paton connaîtra le succès en 1847, une toile qui représente la réconciliation du roi des elfes, Obéron, et de la reine des fées, Titania, pendant le sommeil d’un couple d’humains. Tout autour, c’est une débauche de scénettes érotiques ou fantastiques grouillant de personnages nus, idéalisés à l’Antique. La technique d’orfèvre du peintre invite à plonger dans ce monde foisonnant, délicieusement kitsch.

Huile sur toile • 76,2 x 122,6 cm • Coll. National Galleries of Scotland, Edimbourgh • © National Galleries of Scotland, Dist. RMN-Grand Palais / Scottish National Gallery Photographic Department

Richard Dadd, Sir Alexander Morrisson
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Richard Dadd, Sir Alexander Morrisson, 1852

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L’art-thérapie avant la lettre

Ce portrait plein de bizarreries est à l’image de l’incroyable destin de son auteur, Richard Dadd. Ce talentueux élève de la Royal Academy de Londres, spécialisé dans les illustrations de Shakespeare, révèle en 1843 de graves troubles psychotiques à la suite d’un « grand tour » en Europe et au Moyen-Orient. De retour à Londres, il assassine son père et s’enfuit en France, où il est finalement arrêté. Interné à 27 ans, il demeurera à l’hôpital psychiatrique jusqu’à sa mort et continuera à y peindre, notamment un chef-d’œuvre de l’art britannique : The Fairy Feller’s Master-Stroke, peinture féérique d’une virtuosité stupéfiante. Ici, il rend un hommage poignant à son médecin aliéniste qui fait ses adieux, forcé de prendre sa retraite après la mort de sa femme.

Huile sur toile • 51,1 x 61,3 cm • Coll. National Galleries of Scotland, Edimbourgh • © National Galleries of Scotland, Dist. RMN-Grand Palais / Scottish National Gallery Photographic Department

Joseph M. W. Turner, Landscape With Water
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Joseph M. W. Turner, Landscape With Water, 1840-1845

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Turner, le génie rénovateur

La tradition du paysage anglais est, au XIXe siècle, profondément bouleversée par l’art audacieux et radical de Joseph M. W. Turner. Loin de retranscrire la topographie précise d’un lieu, c’est un effet atmosphérique qu’il traduit dans ses toiles. L’eau, l’air et la lumière semblent matérialisés par les touches vaporeuses qui caractérisent particulièrement les dernières années du peintre, mort en 1851. S’affranchissant de la notion d’achèvement chère aux Britanniques, la peinture de Joseph M. W. Turner confine à l’abstraction. Alors que cette œuvre est réalisée d’après des croquis exécutés sur le motif en 1817 à Tivoli, aucun élément du paysage n’est reconnaissable, seule une impression d’éblouissement demeure.

Huile sur toile • 121,9 x 182,2 cm • Coll. Tate, Londres • © Tate, London 2019

Walter Hugh Paton, Le Quiraing
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Walter Hugh Paton, Le Quiraing, 1873

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Le théâtre de la nature

Si l’influence de Joseph M. W. Turner est notable chez quelques paysagistes anglais, rares seront ceux qui poursuivront dans cette voie résolument avant-gardiste. La plupart préfère offrir des panoramas spectaculaires à la gloire de l’empire Britannique. C’est le cas de cette vue du massif volcanique, Le Quiraing, sur l’île de Skye en Écosse, dont la nature sauvage est magnifiée par une lumière crépusculaire qui en accentue les reliefs. L’artiste (frère de Joseph Noel Paton) se plaît à retranscrire l’atmosphère mystérieuse qui règne sur cette île isolée que l’on dit hantée, notamment à travers le petit personnage perdu en bas, à gauche du tableau.

Huile sur toile • Coll. National Galleries of Scotland, Edimbourgh • © National Galleries of Scotland, Dist. RMN-Grand Palais / Scottish National Gallery Photographic Department

James Abbott McNeill Whistler, Brown and Gold
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James Abbott McNeill Whistler, Brown and Gold, 1895-1900

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Le scandaleux Mr. Whistler

Si un autre peintre rompt de façon aussi radicale que Joseph M. W. Turner avec les conventions de l’école anglaise, il s’agit bien de James A. McNeill Whistler. Bien que né aux États-Unis, il passera une grande partie de sa vie à Londres, après avoir étudié un temps en France et fréquenté les modernes, comme Édouard Manet. Considéré en Angleterre comme un excentrique, l’aspect inachevé et confus de ses toiles, évacuant toute anecdote, scandalise profondément, jusqu’à provoquer un procès retentissant qui l’opposa au maître de la critique, John Ruskin. Dans les années 1890 cependant, alors qu’il peint cet autoportrait en pied, James A. McNeill Whistler est un artiste respecté. Dans son titre, c’est l’harmonie colorée qui est mise en avant, à la manière d’une partition musicale. Après la mort de sa femme, l’homme, en proie au doute, apparaît nerveux et inquiet.

Huile sur toile • 95,8 x 51,5 cm • Coll. The Hunterian, University of Glasgow • © Bridgeman Images

Frederick Sandys, Vivien
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Frederick Sandys, Vivien, 1863

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Le triomphe de la femme fatale

La peinture de l’ère victorienne porte l’empreinte des préraphaélites, confrérie de jeunes artistes fondée en 1848 afin de réformer la peinture anglaise en retrouvant la pureté de l’art des primitifs italiens. Parmi eux, Dante Gabriel Rossetti est une des figures les plus charismatiques, dont les iconiques portraits de femmes vont influencer de nombreux peintres, comme son ami Frederick Sandys. Celui-ci peint également de fières héroïnes mythiques : ici, la puissante fée Viviane, vue par le poète Alfred Tennyson comme une sorcière qui séduit puis emprisonne Merlin, dans la légende du roi Arthur. De la même manière que Dante Gabriel Rossetti, Frederick Sandys prend pour modèle sa maîtresse, Keomi Gray, et la peint avec une chevelure luxuriante, symbole de pouvoir, et dotée de nombreux attributs de femme fatale : les plumes de paon, la pomme, la rose fanée, le pavot… Le tout dans un décor aussi chatoyant que sophistiqué.

Huile sur toile • 64 x 52,5 cm • Coll. Manchester Art Gallery • © Manchester Art Gallery / Bridgeman images / presse

Jane Morris pose pour Dante Gabriel Rosseti
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Jane Morris pose pour Dante Gabriel Rosseti, 1865

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Jane Morris l’envoûtante

Si les préraphaélites cultivent un idéal de beauté incarné dans la poésie et la peinture, ils n’en sont pas moins insensibles à ce médium révolutionnaire et naissant qu’est la photographie. Ainsi, Dante Gabriel Rossetti commande au photographe John Robert Parsons, en guise d’études préparatoires, une série de clichés de la belle Jane Burden, épouse de William Morris, figure du mouvement Arts & Craft. Sa beauté farouche et androgyne, sa chevelure épaisse et son sens de la mise en scène donnent lieu à des images magnétiques, d’une folle modernité. Elle deviendra par la suite la muse ultime et, probablement, l’amante de Dante Gabriel Rossetti.

Coll. particulière • © Bridgeman Images

George Frederic Watts, Après le Deluge
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George Frederic Watts, Après le Deluge, 1885-1886

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L’aube d’un monde nouveau

Ce vaste panorama de l’art anglais sous l’ère victorienne, qui prend fin en 1901, se clôt avec une toile stupéfiante de George Frederic Watts. D’abord auteur d’une œuvre narrative épique, il deviendra à la fin de sa vie, notamment sous l’influence du darwinisme, un artiste mystique visionnaire, voire métaphysique. « Je peins des idées, pas des choses », revendiquera-t-il. Cette œuvre va encore plus loin, puisqu’elle ne représente que l’éblouissement du soleil après le Déluge, vu comme une régénérescence divine. Dans le sillage de Joseph M. W. Turner, le peintre, tout en s’inquiétant du déclin de la société moderne, préfigure l’art abstrait qui apparaîtra quelques décennies plus tard.

Huile sur toile • 106 x1 79,5 cm • Coll. Watts Gallery Trust • © Watts Gallery Trust

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La peinture anglaise de Turner à Whistler

Du 1 février 2019 au 2 juin 2019

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