Hokusai, Série des Trente-six vues du Mont Fuji, 1831-1833
Estampe • Coll. particulière
Chaque année, des millions de touristes affluent au Japon. Qu’il s’agisse de ses paysages, de sa culture ou de son art, le succès de ce fabuleux archipel semble ne jamais se démentir… Imprimées grâce à des plaques de bois gravées, ses estampes, notamment, continuent de fasciner l’Europe (et surtout la France) depuis qu’elles y ont été importées durant la seconde moitié du XIXe siècle, dans les boutiques de Paris et de Londres, à la faveur de l’ouverture historique du pays au monde extérieur après 150 ans d’isolement.
C’est de cette passion toujours vivace dont témoigne cette exposition, composée uniquement de prêts de collectionneurs privés français, parmi lesquels plus de 100 estampes originales et plus de 100 artefacts datant des XVIIIe, XIXe et XXe siècles. « Les objets et les œuvres montrés ici font partie de ceux que le Japon a utilisés pour se faire connaître à partir de la seconde moitié du XIXe siècle en les envoyant à l’étranger, notamment à Paris lors de quatre Expositions universelles entre 1855 et 1900 », explique l’historien de l’art Jean-Christophe Hubert, commissaire de l’exposition.
Ancienne fabrique de plaques de gravure en métal, l’atelier Grognard, avec sa verrière et ses poutres de l’époque Eiffel, se prête bien à cette plongée dans le XIXe siècle et l’univers de l’estampe. Dès l’entrée, le dialogue entre œuvres sur papier et objets raffinés, ponctué de cloisons translucides sur lesquelles ont été imprimées des photographies, immerge le visiteur dans la diversité des merveilles nipponnes.
Kimono en soie brodée polychrome, Japon, époque Meiji – fin du XIXe siècle
Coll. particulière
Comme dans une boutique parisienne de la Belle Époque, on y trouve pêle-mêle des trésors de l’époque d’Edo (1600–1868) – pipes à opium, brûle-parfums, matériel destiné au noircissement des dents (signe de beauté chez les dames huppées), miroir en bronze décoré de grues et de tortues, sandales de geishas (geta) à clochettes, peignes ouvragés en écaille et bois laqué… – et de l’ère Meiji (1868–1912), comme un éventail, un kimono pour enfant et un masque de théâtre nô. On découvre encore des porcelaines peintes, des pinceaux de calligraphie, des armures de samouraï et une surprenante cagoule de samouraï-pompier…
Suspendus au plafond, des lanternes de papier et de petits parasols anciens, ainsi qu’une nuée de grues dorées en origami, sur fond de cimaises bleu de Prusse (en hommage au fameux pigment européen utilisé par Hokusai) viennent parfaire le décor. Sans oublier de méticuleuses maquettes de constructions traditionnelles en bois, réalisées par le commissaire en personne pour faire écho aux ponts et pavillons visibles dans les estampes.
L’exposition constitue une bonne introduction à l’art japonais.
S’ils sont postérieurs aux premières éditions, et si la date de leur réalisation reste inconnue, les tirages présentés sont néanmoins anciens et de très belle qualité, avec des couleurs si vibrantes qu’elles semblent fraîchement imprimées. L’exposition constitue une bonne introduction à l’art japonais, en rassemblant notamment l’intégralité de la célèbre série des « Trente-Six Vues du mont Fuji » (1829–1833) de Katsushika Hokusai (1760–1849), qui y représente la montagne sacrée du Japon depuis de multiples points de vue, tantôt en gros plan, tantôt sous la forme d’un petit cône enneigé posé à l’horizon.
Hokusai, Série Trente-six vues du Mont Fuji – La passe d’Inume dans la Province de Kai, 1831-1833
Estampe • Coll. particulière
L’ensemble inclut son chef-d’œuvre, La Grande Vague de Kanagawa, montrant une immense vague bleue s’apprêtant à engloutir de frêles embarcations, l’impassible sommet en arrière-plan. Une image qui fascine par sa composition habile et sa simplicité frappante, digne d’un logo contemporain.
Le parcours présente d’autres grands classiques, dont des œuvres d’Utagawa Hiroshige (1797–1858) – le deuxième maître incontesté du paysage avec Hokusai, dont il est en quelque sorte l’héritier, et qui sera le plus collectionné par les impressionnistes français.
Hiroshige, Série Les Cinquante-trois Stations du Tokaido – 39e station Chiryu-juku, 1833–1834
Estampe • Coll. particulière
On se délecte d’estampes mythiques issues de sa série des « Cinquante-Trois Stations du Tōkaidō » (1833–1834), et de celle des « Cent Vues célèbres d’Edo » (1856–1858) : une succession de vues pittoresques de l’ancêtre de Tokyo, représentée sous tous les angles, depuis des points de vue originaux et par tous les temps, animée d’activités variées. Des panoramas qui s’étendent jusqu’à l’horizon en multiples strates successives, et dont les couleurs et les compositions asymétriques, truffées de vides et de diagonales, ont immensément inspiré les impressionnistes.
Utamaro, La Courtisane Komokasaki de Tamaya, 1794
Estampe • Coll. particulière
Des portraits d’acteurs de kabuki, par l’énigmatique Tōshūsai Sharaku (actif de 1794 à 1795), et de jolies filles par Kitagawa Utamaro (1753–1806) – le troisième maître de l’estampe japonaise le plus célébré en Occident avec Hokusai et Hiroshige –, issus de sa série « Les Fleurs d’Edo », enrichissent également le parcours. Ces œuvres innovent en représentant les femmes en plan serré, de manière originale (l’une d’elles est ainsi dépeinte en train de s’admirer dans un miroir, le reflet de son visage complétant la vue de sa nuque au premier plan) et dans des couleurs éclatantes qui tranchent avec le noir intense de leurs coiffures, détaillées avec virtuosité.
À ces estampes très connues s’ajoutent quelques raretés : un dessin à l’encre d’Hokusai (1795) ainsi que certains de ses mangas (gravures en noir et blanc publiées dans des recueils) des années 1830, une aquarelle de la peintre Shōen Uemura (1875–1949), et surtout une superbe série de 28 dessins à l’encre et peinture sur papier de Yashima Gakutei (1786–1868). Datant de 1836, cette dernière représente avec une incroyable poésie des paysages montagneux ou marins, animés d’éclaboussures de peinture blanche figurant des explosions d’écume.
Yashima Gakutei, Vague déferlant sur un rocher, 1838
Projet d’estampe pour un livre de Kikuya Kōzaburō • Peinture sur papier • Coll. particulière
Cet « ensemble exceptionnel », « le plus rare et précieux de l’exposition », est une véritable découverte. Certaines des œuvres figurant la mer agitée en gros plan rappellent que cet artiste, surtout connu pour ses poèmes et ses estampes précieuses (surimono), fut l’élève du père de la Grande Vague et anticipent le Tourbillon de Naruto d’Hiroshige (1853).
Au cœur de l’exposition se glissent également une trentaine d’œuvres européennes du XIXe siècle inspirées de l’art nippon, dont un portrait gravé du docteur Gachet par Vincent van Gogh, un pastel de Claude Monet, des monotypes d’Edgar Degas et une série de lithographies d’Henri de Toulouse-Lautrec. Dans ces dernières se lisent particulièrement l’influence des aplats de noir et de couleurs vives, des compositions en diagonale, des formes simplifiées et de l’usage des avant-plans.
Claude Monet, Étretat : Falaise d’Aval, 1885
Pastel sur carton • Coll. particulière
Suivi d’un atelier de dessin et de jeux, un espace final consacré aux mangas modernes et contemporains montre comment les auteurs de Dragon Ball, Naruto ou One Piece, dont les ouvrages et produits dérivés font aujourd’hui fureur, s’inscrivent dans la continuité des emakimono (rouleaux alliant textes et images nés au XIIe siècle) et des estampes anciennes, dont l’esthétique (ligne, asymétrie, stylisation…) les inspirent autant que les thèmes, des héros guerriers aux créatures surnaturelles. Particulièrement amusantes, les œuvres de l’artiste français Ads Libitum (David Redon, né en 1984) détournent des estampes d’Hokusai en y introduisant des éléments issus de mangas contemporains – tels un robot géant surgissant des flots et le Nimbus volant de Dragon Ball – au-dessus d’une paisible vue d’Edo. Succès garanti auprès du jeune public !
Rêves de Japon. De l’estampe au manga
Du 28 mars 2025 au 6 juillet 2025
Atelier Grognard • 6 Avenue du Château de la Malmaison • 92500 Rueil-Malmaison
www.villederueil.fr
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