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John Singer Sargent, Les Filles d’Edward Darley Boit [détail], 1882
huile sur toile • 222 x 222,6 cm • Coll. et © Museum of Fine Arts, Boston
La France le connaît mal, et pourtant son histoire est celle d’un Américain à Paris ; celle, surtout, de l’un des plus grands peintres états-uniens du XIXe siècle. John Singer Sargent, une icône pour le monde anglo-saxon, un outsider mondain aux yeux des amateurs d’art français. Le musée d’Orsay s’apprête heureusement à réviser enfin ce préjugé. En éclairant ses années de formation, parisiennes, l’institution permet de plonger dans l’univers de ce nomade qui connut à peine son pays d’origine et, contemporain des impressionnistes, sut allier les influences de Vélasquez et de Manet.
« Cette décennie parisienne s’avère remarquablement diverse et audacieuse, souligne Stephanie L. Herdrich, qui a orchestré l’exposition dévoilée d’abord au Metropolitan Museum of Art de New York au printemps dernier, aux côtés de la conservatrice Caroline Corbeau-Parsons pour le musée d’Orsay. Au-delà de ses talents de portraitiste, Sargent fait preuve d’une incroyable connaissance de la tradition picturale au fil de ces années durant lesquelles il aiguise son œil et sa compréhension du temps présent. »
John Singer Sargent, Capri Girl on a Rooftop [Capri, Rosina Ferrara dansant une tarentelle sur un toit], 1878
À la fin des années 1870, Sargent retourne dans son Italie natale. De Capri et Venise, il revient avec quelques toiles inspirées qui rejouent le pittoresque italien d’une façon singulière et étonnamment moderne.
huile sur toile • 50,8 × 63,5 cm • Coll. et © Crystal Bridges Museum of American Art, Bentonville
Mais c’est à Florence qu’il éduqua d’abord son regard. Il y naît en 1856, au hasard des périples de sa famille américaine. Plutôt bohèmes bien que d’extraction fortunée, ses parents, Fitz William Sargent et Mary Newbold Singer, cherchent, en circulant à travers l’Europe, à surmonter le deuil de leur fille, morte à ses 2 ans. Nice, Rome, la Toscane et les Alpes, ils ne cessent de voyager. Parlant couramment le français, l’italien et l’allemand, ils écument les musées. Dès l’enfance, familiarisé avec les grands maîtres de la Renaissance, le petit John montre de remarquables talents de dessinateur. Sa mère, qui peint en amateur, l’encourage.
Elle lui fait suivre quelques leçons d’aquarelle chez le paysagiste allemand Karl Welsch (1828–1904) avant de l’inscrire aux Beaux-Arts de Florence en 1873. Parmi ses toutes premières œuvres, le croquis d’un Faune dansant, réalisé d’après une sculpture antique vers ses 18 ans, témoigne déjà de la finesse de son trait, de l’infinie délicatesse de ses ombres. En 1874, c’est aux Beaux-Arts de Paris qu’il entre. Durant quatre années, il suit les leçons de Carolus-Duran (1837–1917), remarquable pédagogue qui l’initie à Courbet et à Manet et le pousse à se libérer de « la rigidité du style des anciens maîtres ».
John Singer Sargent, A Gust of Wind (Judith Gautier) [Un coup de vent (Judith Gautier)], vers 1883–1885
De son amie critique musicale et muse de Wagner, Sargent livre une vision d’une grande liberté en quelques coups de brosse qui semblent traverser la toile comme le vent.
huile sur toile • 62,8 × 38,1 cm • Coll. et © Virginia Museum of Fine Arts, Richmond / Photo Travis Fullerton
Conseil qu’il suit quand il s’exerce à la copie dans les musées parisiens. Grâce à son proche ami, le peintre Paul César Helleu (1859–1927), le voilà, à 20 ans à peine, introduit dans les cercles artistiques de la capitale ; il y rencontre Degas et Rodin et, dès 1877, commence à exposer au Salon, où se font et défont les réputations.
Mais il reprend bien vite sa vie de voyages. Après un premier périple aux États-Unis, en juin 1876, il part fin 1879 pour une traversée de l’Europe. Aux Pays-Bas, il admire les larges et libres coups de brosse de Van Dyck ; il retourne en Italie, revient de Capri avec un admirable paysage d’escalier aux mille nuances de blanc ; ses séjours à Venise lui inspirent des toiles dépourvues de tout pittoresque, qui mettent en scène des espaces évocateurs, perdus dans d’énigmatiques narrations et hantés par le souvenir des Ménines de Vélasquez. En Espagne, il a approfondi sa connaissance du maître du siècle d’or hispanique, auquel Carolus-Duran l’a initié, et dont jamais l’influence ne s’estompera. Il poursuit jusqu’en Afrique du Nord, dont il rapporte de nombreux paysages et scènes de genre, marqués d’un exotisme mystérieux.
Durant sa décennie parisienne, Sargent compose une stupéfiante galerie de portraits, miroir d’une société cosmopolite en pleine mutation, où se côtoient aristocrates de l’Ancien Monde et jeunes fortunes.
C’est en paysagiste qu’il rêve alors de s’imposer. Tempête en Atlantique, scène de village breton ou de bord de mer : Orsay rassemble quelques toiles qui attestent d’un sens merveilleux de la lumière et de la composition, dramatique et novatrice. Mais Sargent comprend rapidement que le portrait mondain lui permettra plus facilement d’accélérer sa carrière et d’épater cette scène florissante qu’est le Paris des débuts de la IIIe République. Au Salon, il rencontre son premier succès avec l’effigie de son mentor Carolus-Duran, en 1879. Son portrait de la jeune Chilienne Amalia Errázuriz y Urmeneta, surprise à son piano, saisit tout autant. Il lui vaut une seconde médaille au Salon et lui permet de s’imposer comme l’inventif chroniqueur du chic parisien.
John Singer Sargent, An Out-of-Doors Study ou Paul Helleu Sketching With his Wife [Étude en plein air (Paul Helleu peignant et sa femme)], 1889
Dès ses études aux Beaux-Arts de Paris, le peintre Paul Helleu fut l’un des plus proches amis de Sargent. De toutes ses toiles, ce portrait en plein air est, sans doute, le plus empreint de l’influence de Claude Monet, auprès de qui Sargent a travaillé
à Giverny.
huile sur toile • 65,9 × 80,7 cm • Coll. et © Brooklyn Museum, New York
Au début des années 1880, ses toiles sont exposées aux côtés des sculptures de Rodin, à qui il voue amitié et respect. Il en réalise un merveilleux portrait pour lequel il reçoit en échange un torse en bronze de saint Jean-Baptiste. Pour l’auteur du Penseur, il est « le Van Dyck de notre temps ». Une autre toile le fait remarquer : représentant une femme faisant brûler du parfum, Fumée d’ambre gris est inspiré par son voyage à Tanger mais réalisé à son retour à Paris. Blanc de chaux de l’architecture, coquille d’œuf du voile, blancheur argentée de l’encensoir : c’est un chef-d’œuvre de nuances, somptueux exercice de style autour de la couleur.
John Singer Sargent, Le Verre de porto, 1884
Cette toile évoque dans l’intimité de leur foyer le couple Vickers, mécènes qui l’aidèrent à relancer sa carrière à Londres. L’audace de sa composition (l’homme est coupé par le cadre, à droite) doit beaucoup aux leçons de Manet et Degas.
huile sur toile • 51,4 × 66,7 cm • Coll. et © Photo Fine Arts Museums of San Francisco
« À chaque fois que je réalisais un portrait, je perdais un ami. »
« Chroniqueur plutôt que juge », comme il se définit, ce technicien virtuose trouve soutien auprès d’autres expatriés, tout en se constituant avec brio un réseau d’artistes, d’écrivains et de collectionneurs. Il « offre le spectacle étrangement inquiétant d’un talent qui, au seuil de sa carrière, n’a déjà plus rien à apprendre », commente en 1883 l’écrivain Henry James, lui aussi exilé américain, dont il restera proche jusqu’à la fin. Durant sa décennie parisienne, Sargent compose une stupéfiante galerie de portraits, miroir d’une société cosmopolite en pleine mutation, où se côtoient aristocrates de l’Ancien Monde et jeunes fortunes.
Mais ses portraits d’enfants sont tout aussi troublants. Celui des quatre filles de l’avocat Edward Darley Boit par exemple : « Avec leur placement asymétrique, dans un espace qui n’est pas fait pour des enfants, avec son énorme vase japonais, on les croirait tirées d’un film, très étrange et dramatique, inquiétant comme peut l’être Alice au pays des merveilles », souligne Caroline Corbeau-Parsons. Plus que des gamines surprises en plein jeu, elles semblent encloses dans leurs abîmes de mystères.
John Singer Sargent, A Male Model Standing Before a Stove [Modèle masculin debout devant un poêle], vers 1875–1880
Étonnant de modernité, ce portrait d’homme quasi nu, saisi dans l’intimité domestique, a certainement été réalisé dans l’atelier de Carolus-Duran dont Sargent suivait l’enseignement. Il a été conservé par l’artiste jusqu’à sa mort.
huile sur toile • 71,1 × 55,9 cm • Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York • © GrandPalaisRmn
Son audace frappe ainsi dans chacun de ses portraits, aussi flatteurs soient-ils. « À chaque fois que je réalisais un portrait, je perdais un ami », assurait l’ambitieux peintre. Sentiment sans doute exagéré, car nombre de ses modèles raffolaient de la liberté qu’il prenait à les représenter. Dans ses toiles et esquisses, Judith Gautier, fille de l’écrivain Théophile Gautier et érudite traductrice de poésie chinoise, apparaît dans toute sa spontanéité et sa modernité. Son portrait de Charlotte Louise Burckhardt, fille d’un marchand suisse, avec sa rose blanche à la main qui détonne dans une digression de noirs et ocre, enchante le critique d’art Louis de Fourcaud : c’est « un mystère de jeunesse et d’espoir. Pour qui est cette fleur ? De quoi rêve cette jeune femme ? »
Pour chaque modèle, Sargent se réinvente. Ainsi de celui du docteur Samuel Pozzi, chirurgien d’envergure et figure dandy des cercles d’esthètes. Sargent confère à « cette brillante créature » l’allure d’un cardinal sensuel, qui s’impose dans sa longue robe de chambre rouge. Tout aussi surprenant par son caractère intime, le portrait de Louise Lefèvre, épouse d’un jeune avocat ambitieux, avec son contre-jour qu’atténue la vapeur des rideaux. Ou sa représentation de sa proche amie, la dramaturge et chroniqueuse Emma Allouard-Jouan, décrite par Henry James comme « éminemment sensible et distinguée ».
C’est elle qui, en tant que journaliste, dévoile une nouvelle qui fait bouillir d’impatience tous les mondains, du palais Garnier à Saint-Germain : Sargent serait en train de réaliser un portrait de la sulfureuse Virginie Gautreau. Épouse d’un banquier, la belle Américaine défraie la chronique parisienne. Pour capturer sa « beauté étrange, bizarre, fantastique et curieuse », le peintre multiplie les esquisses préparatoires, dévoilées par Orsay. Il met finalement en scène la serpentine tentatrice dans un intérieur sombre, qui fait, comme sa longue et sensuelle robe noire, ressortir sa troublante pâleur, son profil acéré.
John Singer Sargent dans son atelier du 41, boulevard Berthier, dans le 12e arrondissement de Paris, avec le Portrait de Madame X, 1884. Ce tableau était le plus cher à son cœur, mais le scandale qu’il suscita au Salon cette année-là faillit bien lui coûter sa carrière et le contraignit à quitter la capitale pour Londres.
Photo Adolphe Giraudon
Au Salon de 1884, Sargent présente ce portrait sous le titre de Madame X. Aux yeux du modèle, c’est « un chef-d’œuvre ». Mais sa réception fait scandale : la bretelle de la robe, incrustée de pierres précieuses, glisse sur l’épaule, laissant deviner la naissance d’un sein. Un hommage, pour Sargent, à sa liberté de pensée et de mœurs. « En représentant cette femme, accusée d’infiltrer la haute société en usant de son apparence, décrypte Caroline Corbeau-Parsons, il dépeint ici la vanité, la superficialité de la société parisienne dont elle était l’une des icônes. »
Le microcosme qui l’a, un temps, porté aux nues ne lui pardonne pas de lui avoir tendu ce miroir. Jugeant le peu de moralité de la belle plutôt que la virtuosité du peintre, la critique se déchaîne. Sargent a beau remonter cette bretelle qu’on ne saurait voir, il ne peut « éteindre l’incendie ». Cette toile, dont il ne se sépara que très tardivement, était, à ses yeux, « la meilleure chose qu’il ait jamais faite ». Mais cette femme aurait pu lui être fatale.
John Singer Sargent, Spanish Roma Woman [Gitane], vers 1876–1882
Lors de ses voyages à travers l’Europe, Sargent découvre l’Espagne. Il en rapporte de nombreux croquis évoquant la vie des Roms hispaniques, et ce superbe portrait.
huile sur toile • Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York • © GrandPalaisRmn
Désarmé face à la cabale, Sargent quitte Paris pour Londres en 1886. Dans un premier temps, il pense mettre un terme à sa carrière. Mais, bien vite, grâce notamment au soutien d’Henry James et de la puissante famille Vickers, il devient le portraitiste attitré des femmes du grand monde anglo-saxon et de tous ses puissants : le magnat John D. Rockefeller, le président Theodore Roosevelt ou l’écrivain Robert Louis Stevenson s’arrachent ses services. Il préserve néanmoins des liens forts avec ce Paris qui le propulsa vers le succès.
En 1890, il s’engage avec force en faveur de l’entrée de l’Olympia de Manet dans les collections nationales, menant campagne et levée de fonds aux côtés de l’un de ses modèles, Winnaretta Singer, héritière de l’empire des machines à coudre. Et c’est la France qui lui offre sa première reconnaissance institutionnelle en faisant entrer, en 1892, dans les collections du musée du Luxembourg, son portrait de la danseuse de flamenco Carmencita, « créature superbe et déconcertante ». Bien peu d’Américains, et bien peu de portraitistes, peuvent alors se targuer d’avoir ainsi séduit l’État français. Mais Sargent, lui n’a qu’un regret : que sa Madame X n’ait pas été choisie.
John Singer Sargent. Éblouir Paris
Du 23 septembre 2025 au 11 janvier 2026
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
À voir sur arte.tv du 23 septembre 2025 au 22 mars 2026
"John Singer Sargent, peindre l’élégance"
Documentaire de David Bickerstaff
Royaume-Uni, 2024, 50 mn
Catalogue de l’exposition
Un ouvrage de référence sur les années parisiennes du peintre américain et ses liens avec la France, riche des essais des deux commissaires du musée d’Orsay, Caroline Corbeau-Parsons et Paul Perrin, mais aussi d’Emily Eells, Isabelle Gadoin, Stephanie L. Herdrich, Erica Hirschler, Elaine Kilmurray, Richard Ormond, Charlotte Ribeyrol et Hadrien Viraben.
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Quelle étrange représentation de la famille ! Si Sargent s’est fait connaître par ses portraits mondains, il a également su peindre l’enfance comme peu d’artistes le faisaient à la fin du XIXe siècle. Placées selon une étonnante asymétrie, les filles de l’avocat américain Edward Darley Boit, expatrié à Paris comme Sargent, semblent descendre des Ménines de Vélazquez, que le peintre vénérait.