Article réservé aux abonnés

PHOTOGRAPHIE

Drôle, trash et sensible : Juergen Teller s’empare du Grand Palais éphémère

Par

Publié le , mis à jour le
Attention les yeux ! Photographe star du monde de la mode, adulé pour son regard sans concession et son sens maîtrisé du trash, Juergen Teller débarque au Grand Palais éphémère qui lui consacre une rétrospective XXL jusqu’au 9 janvier : « i need to live ». Une immersion réussie dans l’univers explosif de l’artiste qui sonne comme un hymne à la vie.
Juergen Teller, Self-Portrait with pink shorts and balloons, Paris (détail)
voir toutes les images

Juergen Teller, Self-Portrait with pink shorts and balloons, Paris (détail), 2017

i

© Juergen Teller, All rights Reserved

Il en rêvait depuis des années, voilà son vœu exaucé. En 2019, alors qu’il visite la rétrospective consacrée à Francis Bacon au Centre Pompidou, Juergen Teller découvre que l’artiste britannique avait eu l’honneur, en 1971, d’une exposition au Grand Palais. « Toi aussi, Juergen, tu seras un jour exposé au Grand Palais », lui aurait alors lancé son épouse, comme le raconte le photographe dans le texte d’introduction de « i need to live ».

Cinq ans plus tard, après une pandémie mondiale et des mois de préparation à fouiller dans ses archives, c’est désormais chose faite : Juergen Teller présente, avec la complicité du commissaire Thomas Weski, sa plus grande exposition personnelle organisée à ce jour. Une proposition monumentale, quasi autobiographique : plus de 700 photographies et 300 documents, sans oublier la vidéo, sont ainsi rassemblés dans un Grand Palais éphémère aux allures de vaisseau fantôme, dont les 10 000 m2 sont traversés de part et d’autre par de hautes cimaises en bois brut – une scénographie minimaliste pensée par Tom Emerson du cabinet 6a architects, qui a aussi conçu le studio du photographe à Londres.

Juergen Teller, Self-Portrait with pink shorts and balloons, Paris
voir toutes les images

Juergen Teller, Self-Portrait with pink shorts and balloons, Paris, 2017

i

© Juergen Teller, All rights Reserved

Vertigineuse, l’expérience s’avère aussi troublante pour le visiteur qui connaîtrait peu ou mal l’œuvre du photographe. Ce dernier est invité à se jeter sans filet dans un parcours labyrinthique dénué de textes et de cartels, avec pour seul compagnon de route un livret – franchement illisible – à télécharger sur son smartphone. Il peut toutefois compter sur la présence de figures familières pour le guider, comme l’actrice Charlotte Rampling, l’éternel punk Iggy Pop, la top model préférée des années 1990 Kate Moss, la créatrice de mode Vivienne Westwood, la cinéaste Agnès Varda, qui émergent au beau milieu de ce déluge d’images telles de lointaines connaissances.

Un bavarois à Londres

Les débuts du photographe sont dignes d’un roman. Né en 1964 à Erlangen, une petite ville de Bavière, le jeune Juergen Teller a grandi dans l’ombre d’un père fabricant d’archet, violent et alcoolique. Alors que tout le destine à travailler dans l’entreprise familiale, il décide, contre l’avis de ses parents, de devenir photographe. Après des études à l’Académie d’État de la photographie de Munich, il débarque à Londres en 1986, échappant à la fois au service militaire et au carcan du foyer. Trois ans plus tard, son père met fin à ses jours.

Juergen Teller, Björk and son, Iceland
voir toutes les images

Juergen Teller, Björk and son, Iceland, 1993

i

© Juergen Teller, All rights Reserved

D’une timidité exacerbée, il fait ses premiers pas aux côtés des jeunes pousses de la scène musicale underground. Leur nom : Kurt Cobain (Nirvana), Sinéad O’Connor, Morissey (The Smiths) ou encore Björk qu’il immortalise avec son fils nageant dans un lagon turquoise – un cliché devenu culte. L’approche frontale et sans artifice du photographe séduit une jeune garde de magazines (i-D, The Face, Purple…) qui entend bien dynamiter les codes de la photo de mode lisse et retouchée. Face à son objectif défilent alors les plus grands tops de l’époque (Kate Moss, irrésistible en Méduse à cheveux roses en 1997, Kristen McMenamy clope au bec, arborant un logo Versace dessiné à la va-vite sur son corps nu…) comme d’aspirantes mannequins qui lui inspirent l’une de ses premières grandes séries, « Go-Sees » (1998–1999).

Une référence incontournable de la mode

Alors que l’esthétique « Porno chic », fait souffler un vent de révolution dans les pages des plus prestigieux magazines de mode, les marques de luxe (Marc Jacobs, Celine, Yves Saint Laurent…), elles aussi, s’arrachent ce jeune photographe qui manipule avec brio l’art subtil de la provocation, entre grotesque parfaitement assumé et chic maîtrisé. Lui-même n’hésite pas à se mettre en scène, souvent dans la posture du bouffon magnifique, comme lorsqu’il pose nu et recroquevillé dans les bras de Charlotte Rampling dans une chambre de l’hôtel de Crillon. Quelques années plus tard, Teller retrouve l’actrice posant en tenue d’Ève au côté de la mannequin brésilienne Raquel Zimmermann parmi les chefs d’œuvre du Louvre. Une série acquise depuis par le célèbre musée.

Juergen Teller, À gauche, “Vivienne Westwood No.1, London” 2009. À droite, “Paradis XVIII, Musée du Louvre, Paris” 2009
voir toutes les images

Juergen Teller, À gauche, “Vivienne Westwood No.1, London” 2009. À droite, “Paradis XVIII, Musée du Louvre, Paris” 2009

i

© Juergen Teller, All rights Reserved

« Juergen Teller veut juste des choses compliquées. Les autres veulent des belles choses. »

 Contrairement aux images léchées qui inondent les pages des magazines (et désormais les réseaux sociaux), les photographies de Teller célèbrent avec une joie communicative les imperfections, les poils pubiens, les peaux flasques, ridées, les corps vieillis : le sien, qu’il met en scène dans des autoportraits forcément trash, mais aussi ceux de ses muses, comme Vivienne Westwood, qu’il immortalise en Olympia du XXIe siècle, ou Suzanne Tarasieve, sa galeriste rock’n’roll disparue l’année dernière.

Plus les années passent et plus le photographe a recours à l’autofiction, mettant par exemple en scène sa propre mère dans une touchante série, « Irene im Wald », réalisée en 2017 dans la forêt près de laquelle il a grandi. La même année, il retourne dans son ancienne école primaire pour un projet collaboratif avec des enfants, invités à s’exprimer sans filtre sur son œuvre (certaines remarques sont particulièrement irrésistibles : « Juergen Teller veut juste des choses compliquées. Les autres veulent des belles choses »).

Juergen Teller, The Myth No.50, Grand Hotel Villa Serbelloni, Bellagio
voir toutes les images

Juergen Teller, The Myth No.50, Grand Hotel Villa Serbelloni, Bellagio, 2022

i

© Juergen Teller, All rights Reserved

Son épouse et fidèle collaboratrice, Dovile Drizyte, n’hésite pas non plus à prendre part à ses séries les plus personnelles à l’image de « The Myth », illustrant avec humour et tendresse une légende selon laquelle surélever ses jambes après un rapport sexuel permettrait aux femmes d’augmenter leur chance de tomber enceinte. Quant à leur fille Iggy, née au printemps dernier, elle tient le premier rôle de sa dernière série, assurément la plus autobiographique de toutes, en rejouant quelques-uns des plus grands clichés de son père. La relève semble assurée !

Arrow

Juergen Teller. I need to live

Du 16 décembre 2023 au 9 janvier 2024

www.grandpalais.fr

Arrow

Juergen Teller - The Myth

Du 1 décembre 2023 au 20 janvier 2024

www.suzanne-tarasieve.com

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi