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EXPOSITION

Du journal intime aux réseaux sociaux, le musée des Arts décoratifs explore l’histoire de l’intimité

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Le musée des Arts décoratifs met en scène, à travers pléthore d’objets aussi divers qu’un lit clos ou un sex-toy, un bidet ou un journal intime, les méandres tortueux de l’intimité et de son évolution depuis le XVIIIe siècle jusqu’à l’ère de la surexposition aux réseaux sociaux. Entre histoire et sociologie, nous voici sans pudeur devant une certaine face de nous-mêmes que l’on ne saurait trop regarder.
Willy Ronis, Le Nu provençal, Gordes
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Willy Ronis, Le Nu provençal, Gordes, 1949

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S’il fallait une icône pour représenter l’intime, ce serait peut-être cette célèbre photographie humaniste signée Willy Ronis.

tirage moderne jet d’encre • Coll. Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Charenton-le-Pont, ministère de la Culture, Dist. GrandPalaisRmn / Willy Ronis • © Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Charenton-le-Pont, ministère de la Culture, Dist. GrandPalaisRmn / Willy Ronis

Proposer une histoire des sensibilités, plutôt que des objets. Une histoire de l’intime, par les objets ; à travers eux et à travers les âges… C’est le défi que s’est lancé le MAD cet automne : nous faire regarder par le petit trou de la serrure, qui vire au gigantisme à l’entrée de l’exposition, pour évoquer des siècles d’intimité. Et comprendre comment nos pairs d’antan vivaient en leur for le plus intérieur ; comment nous, aujourd’hui, vivons notre propre entre-soi.

Difficile d’évoquer les circonvolutions d’une conscience, les éclats des ego, les doutes narcissiques, le secret des corps, les contraintes imposées par l’ordre social sur la sphère privée, au gré d’ustensiles et d’usages quotidiens. Mais le musée mise sur le pouvoir évocateur des meubles en tant que spectateurs des tribulations de nos âmes, sur celui des stratagèmes d’apparat qui nous permettent de nous cacher / révéler et sur celui des décors que hantaient les anciens pour raconter l’évolution d’une notion qui s’est vue davantage bouleversée dans les décennies passées qu’en trois ou quatre siècles.

Eugène Atget, Petite chambre d’une ouvrière rue de Belleville, Paris
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Eugène Atget, Petite chambre d’une ouvrière rue de Belleville, Paris, 1910

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Au XIXe siècle, pour la classe ouvrière, l’intimité est encore un luxe, que seuls les bourgeois peuvent s’offrir.

photographie • Coll. Paris musées / musée Carnavalet, Paris. • CC01 Paris musées / musée Carnavalet, Paris.

« Les trente dernières années ont été marquées par des changements majeurs dans la délimitation des sphères publiques et privées, ou encore professionnelles et familiales, telles qu’elles s’étaient mises en place au XIXe siècle avec l’émergence de la classe bourgeoise, rappelle ainsi Christine Macel, commissaire de l’exposition. Les nouvelles technologies de communication, l’Internet au début des années 1990, le Minitel, les téléphones mobiles, les applications, les techniques de surveillance et de protection, la téléréalité, la presse voyeuriste, l’exposition de soi, notamment de la part des responsables politiques : tout cela a complètement changé la donne et brouillé les limites, redéfinissant totalement la notion d’intime. »

Éric Berthes X Sonia Rykiel, Sex-toy « Oh My God »
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Éric Berthes X Sonia Rykiel, Sex-toy « Oh My God », 2006

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étain • Coll. musée des Arts décoratifs, Paris • © Photo Les Arts Décoratifs

À chaque période, donc, ses luttes, ses contraintes, ses sublimations narcissiques, ses privations et ses privautés. Boîtes à mouches et poudriers, rouges à lèvres et sex-toys, les vitrines jouent les objets en litanie, racontant à la fois une histoire du goût et une évolution sociologique de l’intime. Quitte à laisser parfois le visiteur paradoxalement extérieur à ces évocations. Finalement, c’est sans doute le pouvoir évocateur des mots qui nous aide à pénétrer au mieux au cœur de ce concept. Car, comme le rappelle Christine Macel en se référant à son étymologie, « intimus est le superlatif de interioret désigne ce qui est le plus à l’intérieur, donc ce qui s’oppose à l’extérieur, et aussi ce qui est le plus profond ; ce qui est caché mais qui peut être partagé, et ce qui définit le sujet, dans un sens plus métaphysique ».

Une plongée dans la psyché humaine

L’exposition s’achève ainsi sur une série de journaux intimes qui, mieux que tout lit clos ou toute tabatière frappée de scènes érotiques, nous plongent au cœur du sujet. La plupart ont été recensés par l’Association pour l’autobiographie (APA), créée en 1992 à Ambérieu-en-Bugey (Ain) autour d’un singulier projet : réunir des personnes intéressées par la démarche autobiographique et surtout collecter des textes inédits. Les conserver, les offrir aux yeux des chercheurs, les valoriser.

Récits et mémoires, journaux, carnets, correspondances… L’APA a réuni en trente ans plus de 4 500 archives, du XIXe siècle à nos jours. Rédigés par des hommes et des femmes de toutes origines géographiques et classes sociales, ces textes dessinent au gré de leur infinie singularité deux siècles d’intimité. Une plongée dans la psyché humaine, qui propose de saisissantes rencontres. Le musée des Arts décoratifs dévoile ainsi les envolées spirituelles de Claire Pic, jeune fille de 16 ans qui relate son quotidien et nous fait voyager dans un XIXe siècle à la fois pieux et prosaïque. Son journal est son seul lieu de liberté, à une époque où les femmes en manquaient tant.

Paul Jamin, Journal intime
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Paul Jamin, Journal intime, 1869–1870

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© Paul Jamin/Association pour l’Autobiographie et le patrimoine Autobiographique, Ambérieu-en-Bugey

Jusqu’à sa disparition tragique, dans un accident de moto, à ses 18 ans, elle fait de ses cahiers ses amis imaginaires, leur donnant des petits noms, « Or », « Banana » ou « Pop Corn ».

Paul Jamin évoque, lui, l’autre versant de ce temps, et une forme différente de lutte pour sa liberté. De ses études en sciences à son entrée aux Beaux-Arts, celui qui se destinait à une carrière de peintre n’y cache rien de ses querelles avec son père, ni de ses relations amoureuses. C’est une Éducation sentimentale sans Flaubert, vue de l’intérieur. Dans cette même salle, on rencontre aussi Simone, jeune femme de 20 ans, étudiante en lettres en 1944–1945. Du bouleversement opéré par la guerre sur sa vie, elle ne dit pas un mot, concentrant toute son attention sur ses émotions et ses états d’âme.

Autant de traversées de flux de conscience et d’occasions qui sont si rarement offertes de s’en faire les bienveillants voyeurs. L’un des récits les plus déchirants est celui d’Ariane Grimm, dévoilé cet automne par M – Le magazine du Monde. « Je vous raconte ma vie qui va être très aventurée », confie à son journal la petite diariste, âgée de 7 ans et demi. Jusqu’à sa disparition tragique, dans un accident de moto, à ses 18 ans, elle fait de ses cahiers ses amis imaginaires, leur donnant des petits noms, « Or », « Banana » ou « Pop Corn »…

Ariane Grimm, Cahiers de mémoires
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Ariane Grimm, Cahiers de mémoires, 1977-1983

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Pendant dix ans, la jeune Ariane Grimm a tout confié à son journal intime. Morte dans un accident de moto à 18 ans, elle survit aujourd’hui au fil de ces pages, publiées par sa mère.

sélection de neuf cahiers • Coll. Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique, Ambérieu-en-Bugey • © Ariane Grimm

« Si quelqu’un lisait ce que j’écris… à ma mort… Il est évident que je suis enfant prodige », clame-t-elle à 11 ans. J’aime, j’aime pas, elle couche sur le papier ses goûts et ses dégoûts, son amour pour les pâtisseries et les chiens, puis ses rêves de « mecs », de « moto », de « pognon ». Peu avant sa disparition, elle a cette vision : « Quand je pense à ma future moto, je pense systématiquement à la mort. C’est incroyable, merde. »

C’est notamment cette dernière phrase qui a donné à sa mère, Gisèle Grimm, le désir d’éditer et de promouvoir les écrits de celle qui aurait pu devenir écrivaine. En 2012, elle fait don à l’APA de tous les manuscrits. Pourtant, surnommée la « conne », « la Grimm », cette maman n’est guère épargnée au fil des pages. Troublant dévoilement d’une double intimité en miroir….

Résister contre l’oppression patriarcale

Les psychologues en feront leur miel. Mais nombre de ces journaux intimes sont aussi des trésors pour historiens et sociologues, leur permettant de reconstruire par bribes une histoire des sensibilités. « Ainsi, au XIXe siècle, le journal intime a été pour les femmes de la bourgeoisie européenne une pratique de résistance contre l’oppression patriarcale et le culte de la domesticité », rappelle Caroline Ibos, sociologue et professeure à l’université Paris 8, dans le hors-série publié par Beaux Arts Magazine.

Cahiers de mémoires
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Cahiers de mémoires, 1977–1983

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Sélection de 9 cahiers • © Ariane Grimm/Association pour l’Autobiographie et le patrimoine Autobiographique, Ambérieu-en-Bugey

Elle se passionne particulièrement pour les journaux intimes des travailleuses domestiques, longtemps négligés par rapport à ceux que pouvaient tenir les jeunes bourgeoises. À ses yeux, ils racontent au plus près « l’ordinaire de la vie et l’extraordinaire d’une révolte montante ». Beaucoup d’entre eux furent détruits, oubliés ou égarés à jamais. Mais, « bien que disséminés, ceux qui restent documentent, depuis la fin du XIXe siècle, une phénoménologie de l’intime comme mode de résistance à la désubjectivation, souligne-t-elle.

Des questions sociologiques et politiques

Par l’auto analyse de leur assujettissement ordinaire, des femmes ont métabolisé la déshumanisation en affirmant leur singularité. Pour rester vivantes. » Ou le journal intime « comme pratique de conquête et d’affirmation de soi » de sujets constamment rabaissés par la société. Il en est ainsi des 148 carnets de Laura Francis, retrouvés en 2001 dans une benne à ordures de Cambridge : « J’espère que mes carnets ne seront pas détruits avant que quelqu’un les lise. Ils ont une valeur immortelle », confie-t-elle. Ou des sept cahiers noircis par Lizzie A. Wilson, née en 1844 dans le Vermont. Ils retracent sa carrière vagabonde de place en place, son épuisement à la tâche et ses victoires quotidiennes pour surmonter la fatigue.

Ellen Montgomery, Side Trip
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Ellen Montgomery, Side Trip, 2001–2004

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Avoir (au moins) une chambre à soi… C’est par l’espace domestique que se construit aussi la notion d’intime.

Coll. Association pour l’autobiographie et le Patrimoine autobiographique, Ambérieu-en-Bugey • © Ellen Montgomery

Aux yeux de l’historienne de l’art Laura Baker Shearer, « Lizzie Wilson avait besoin d’une maison pour se protéger du monde hostile qui était le sien, alors elle en a écrit une ». Le journal intime, seule et unique « chambre à soi », suggère Caroline Ibos… « De ces journaux si précieux émerge une expérience politique de l’intime qui n’a pas grand-chose à voir avec la sensibilité, la sexualité ou le secret des « chagrins nerveux » de patrons parfois désemparés, poursuit la chercheuse. Pour ces femmes, l’intime, c’est ce qui maintient ou répare la conviction d’exister, que les autres le veuillent ou ne le veuillent pas. Le crayon qui écrit le « je » est l’arme de leur lutte. »

Car il n’est pas d’intime sans « extime », pas de soi sans société. C’est le fil conducteur de toute l’exposition, qui aborde en conclusion la déflagration des réseaux sociaux et la montée en puissance de mille Big Brothers. « Ce qui m’a frappée, c’est cette opposition avec d’un côté une sphère intime de plus en plus valorisée parallèlement à la montée de l’individualisme et d’un certain narcissisme – au risque de perdre de vue le rôle du citoyen et la responsabilité de chacun envers la respublica – et de l’autre les menaces qui peuvent peser sur elle en raison des traçages, contrôles ou expositions qui la menacent, analyse Christine Macel. Ce sont aussi ces questions à la fois sociologiques et politiques que j’ai voulu poser pour que chacun s’empare de cette réflexion. » En toute intimité.

L'intime, de la chambre aux réseaux sociaux

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