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Philippe Beaufils, Liens, 2006
Verre soufflé et sculpté à chaud • © Cédric Arnould / Département du Nord
A priori, quoi de plus éloigné de la chair que le verre ? L’une est douce et chaude, l’autre froid et cassant. Mais en fin de compte, le corps humain ne se rapproche-t-il pas du verre par sa fragilité ? 25 artistes verriers ont fait le pari d’explorer notre enveloppe charnelle uniquement à travers ce matériau, obtenu en chauffant à haute température du dioxyde de silicium (principal composant du sable) et transformable de mille façons grâce à des techniques délicates…
Dans le hall du musée, trois grands cœurs humains en verre soufflé, suspendus au plafond et reliés entre eux par des tubes et des mains en verre, conçus par l’artiste allemande Simone Fezer, nous plongent d’emblée dans l’étrangeté de l’organique. À l’entrée de l’exposition, sacré et profane s’entremêlent avec deux vitraux colorés de l’artiste belge Wim Delvoye, qui de loin ressemblent à des décors d’église mais représentent en réalité des images radiographiques révélant les entrailles du corps humain. Une œuvre cousine de Cloaca (2000), sa fameuse (et provocatrice) machine géante qui produit des excréments en imitant le processus naturel de notre système digestif.
Wim Delvoye, Days of the Week (Wednesday, Saturday), 2008
Verre, acier, plomb, verre gravé dans du plomb • © Studio Wim Delvoye, Belgique / © Adagp, Paris, 2025
« Le parcours commence par une évocation du corps trivial, organique, avant d’opérer un cheminement vers le sublime », explique Laura Bouvard, co-commissaire de l’exposition avec Éleonore Peretti, ex-directrice du MusVerre. Plongée dans la pénombre, la première moitié de l’exposition explore donc la fragilité du corps humain, vue comme une métaphore du temps qui passe et de notre finitude.
Des vanités impliquant des crânes en verre moulé y côtoient notamment un squelette humain grandeur nature d’une transparence et d’une légèreté cristalline, entièrement en verre soufflé – une impressionnante prouesse technique réalisée par l’artiste Philippe Beaufils, qui l’a suspendu dans les airs avec de fins fils transparents pour évoquer l’équilibre précaire de la vie [ill. en Une].
Michal Macků, Glass Gellage # XIX, 5/12, 2008
Verre, pigment, impression carbone sur le verre • © Cédric Arnould / Département du Nord
Dans la seconde partie du parcours, retour à la lumière naturelle, pour d’autres découvertes captivantes. Libéré de sa matérialité triviale, voici le corps idéal, sublimé. Un personnage aux cheveux bleus et à l’androgynie antique nous accueille, nu et serein, nonchalamment contorsionné dans un grand médaillon en verre à deux faces – une œuvre aux couleurs douces obtenue par l’artiste polonais Janusz Walentynowicz grâce à une technique difficile, la « peinture sur verre inversé ». À ses côtés, le Tchèque Michal Macku, inventeur du « gellage » (un procédé d’impression carbone permettant de transférer des photographies en noir et blanc sur du verre en obtenant de mystérieux effets d’ombres et de transparence), présente une image de son torse traversée de lignes mathématiques évoquant la perfection de L’Homme de Vitruve.
Plus loin, le même artiste signe une autre œuvre saisissante : emprisonnées dans une grande stèle verticale faite d’un millefeuille de plaques de verres, des silhouettes grises et translucides tendent les bras vers le ciel, comme si elles tentaient désespérément de se libérer de cet espace étroit et suffocant. Une vision bouleversante qui peut évoquer (même si l’interprétation reste totalement ouverte) l’enfer des chambres à gaz, ou bien les affres de la condition humaine…
Mari Meszaros, Annonciation, 1997
Verre thermoformé, pierre et métal • Coll. MusVerre • © Paul Louis
À deux pas, s’avance, telle une figure de proue aux yeux clos, une femme morcelée en peau de verre craquelée créée par l’artiste hongroise Mari Meszaros. Conçue grâce à une étonnante technique de moulage et d’impression, cette œuvre de 1997, qui fait partie des collections du musée et a été restaurée pour l’occasion, évoque l’équilibre mystérieux entre force et fragilité féminines. Un dialogue s’établit entre elle et une curieuse spirale tribale composée de dizaines de seins de femme moulés dans du verre par l’artiste féministe belge Sandra De Clerck.
« Vanité au repos XXII, Kairos-chao », d’Antoine Leperlier, 2009 et « CÆLUM CAPITIS » d’Olivier Juteau, 2024
Tirage n°5/8, pâte de verre et acier (à gauche) / Crâne Janus transparent, inclusion Chaos blanc sur fond noir, sur bloc transparent bordé noir bleu (à droite) • ©Cédric Arnould – Département du Nord
Puis, peu à peu, le corps s’efface, s’évanouit sous forme de bulles transparentes. Chez l’artiste Florian Lechner, des empreintes fantomatiques affleurent à la surface du matériau, comme d’insaisissables gisants qui explorent la notion de trace et d’empreinte. Après la disparition de notre enveloppe corporelle, que reste-t-il ? À la sortie de l’exposition, l’artiste nantais Sofiane M’Sadek nous répond avec un cerveau en verre soufflé, emporté dans les airs par un bouquet de ballons de baudruche colorés, eux aussi en verre. Une évocation de la légèreté comme de la beauté du rêve et de l’imagination, qui permettent de nous extraire de nos limites physiques, et de survivre à travers notre esprit…
L’exposition n’est pas grande, mais l’expérience se prolonge dans les autres espaces du musée. Une fois explorées ses belles collections permanentes, direction la chaleur de l’atelier pour assister à une démonstration de soufflage du verre – après celles réalisées du 11 au 16 février par Sofiane M’Sadek, rendez-vous les 5 et 6 avril prochain de 14h à 18h pour assister gratuitement à celles de Fabienne Picaud, à l’occasion de la semaine des métiers d’art. Un spectacle toujours impressionnant qui rappelle toute la difficulté de cette technique millénaire, inventée au Proche-Orient par les Babyloniens ou les Phéniciens entre le IIIe et le Ier siècle avant J.-C. Un art qui exige autant de patience que de concentration et de dextérité, au rythme des allers-retours vers le four rougeoyant, chauffé à environ 1 200 degrés Celsius – la température nécessaire pour rendre le verre malléable comme du miel.
À corps
Du 21 février 2025 au 4 janvier 2026
MusVerre • 76, rue du Général de Gaulle • 59216 Sars-Poteries
musverre.fr
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