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Erwin Blumenfeld, Red Cross (Croix Rouge), 1945
© The Estate Erwin Blumenfeld
Erwin Blumenfeld, Autoportrait, New York, 1950
© The Estate Erwin Blumenfeld
Amsterdam, 1936. Une jeune femme s’arrête devant la vitrine d’un magasin de maroquinerie, fascinée. Là, sous ses yeux, sont exposées d’étranges photographies en clair-obscur… Ni une, ni deux, elle entre, bien décidée à se faire, elle aussi, tirer le portrait par ce curieux commerçant sur le déclin qui, pour éviter de mettre la clé sous la porte, fait poser ses clientes moyennant quelques sous, à l’arrière de sa boutique. La jeune femme, alors en voyage de noces aux Pays-Bas, se nomme Geneviève Rouault. Notre photographe du dimanche, qui a quitté Berlin pour rejoindre sa fiancée à Amsterdam, Erwin Blumenfeld ; et cette rencontre providentielle allait bouleverser son destin. Fille du célèbre peintre Georges Rouault, Geneviève présente son nouvel ami au milieu artistique parisien. Rouault bien sûr, mais aussi Henri Matisse, Léonor Fini, Chana Orloff et même Django Reinhardt défilent sans tarder devant l’objectif du photographe.
Erwin Blumenfeld, Saintes-Maries-de-la-Mer, 1928
© The Estate Erwin Blumenfeld
Ici commence l’exposition du MAHJ, qui se concentre sur vingt années de création, de la fin des années 1920 aux années 1940. Si le parcours montre d’abord comment le talent de Blumenfeld (né en 1897 à Berlin) s’est révélé, il témoigne aussi de l’ampleur de l’œuvre de ce photographe prolifique. Car Erwin Blumenfeld n’a pas été qu’un grand photographe de mode. C’est ce que montrent des séries plus méconnues, voire inédites, à l’image d’un reportage dédié à la communauté tzigane réalisé aux Saintes-Maries-de-la-Mer en 1928, d’une incursion dans l’atelier de Maillol publiée dans la revue Verve en 1937, ou encore d’une série dédiée aux cérémonies des peuples autochtones du Nouveau-Mexique, où Blumenfeld s’est rendu en 1947.
Erwin Blumenfeld, Autoportrait dans le studio de la rue Delambre, Paris, 1939
© The Estate Erwin Blumenfeld
Photographe autodidacte (c’est en trouvant par hasard, dans son arrière-boutique, un vieil appareil à soufflet qu’il s’essaie à la photographie), Erwin Blumenfeld montre dès le début des années 1930 un goût prononcé pour l’expérimentation, marchant dans les pas de Man Ray. À Paris, où il s’installe définitivement avec sa famille en 1936, son atelier se mue en véritable laboratoire de l’image. Le photographe y travaille toutes sortes de procédés de manipulation des formes et du regard. Il constitue d’abord une collection d’accessoires variés (miroirs, voiles, verres dépolis…), puis opte pour des cadrages audacieux qui confinent parfois à l’abstraction. Blumenfeld puise aussi son inspiration dans la statuaire antique comme chez les grands maîtres de la peinture, essaimant dans son œuvre, toute sa vie durant, des références plus ou moins cachées à Vermeer, Botticelli, Raphaël…
Erwin Blumenfeld, À gauche : Sans titre (Margarethe) Paris, 1937 ; à droite : Sans titre (Margarethe) Paris, 1936
© The Estate Erwin Blumenfeld© The Estate Erwin Blumenfeld
Le corps féminin, tantôt solarisé, tantôt couvert de voiles mouillés, devient très tôt son sujet de prédilection. Notamment celui de sa propre fille alors âgée de 15 ans, qui se trouve soit démembré, soit érotisé par toutes sortes de procédés d’inspiration surréaliste (et l’on ne peut que déplorer l’absence de propos développé dans cette partie de l’exposition, simplement éclairée par cette citation franchement glaçante au regard des clichés de l’adolescente nue : « J’avais en secret à la fois le désir de voir des femmes nues et celui d’avoir un ‘atelier d’artiste’. ») Le photographe fait non seulement du corps de ses modèles le support de ses recherches artistiques, mais aussi l’écran de projection de ses propres désirs et fantasmes.
Erwin Blumenfeld, Lisa Fonssagrives sur la tour Eiffel, pour Vogue, 1939
© The Estate Erwin Blumenfeld
Grand admirateur de son œuvre, Cecil Beaton – le « Lord Byron de la caméra », comme le décrit Blumenfeld dans ses mémoires – présente le photographe autodidacte à Michel de Brunhoff, rédacteur en chef de Vogue Paris. Celui-ci, sous le charme de ses images à la beauté magnétique, l’engage sur-le-champ en 1938. Ainsi Erwin Blumenfeld fait-il ses premiers pas dans l’univers de la mode. Il réalise pour le célèbre magazine des clichés devenus mythiques, comme celui du mannequin Lisa Fonssagrives qui, dans une robe d’Edward Molyneux, semble prendre son envol du haut de la tour Eiffel. Mais la guerre sonne bientôt le glas de cet âge d’or. Devenu « étranger indésirable » pour le gouvernement de Daladier, le photographe fuit avec sa famille dans l’Yonne, avant de finalement se faire interner, en tant que citoyen du Reich né à Berlin, dans un camp en Côte-d’Or. Commence alors une longue série d’internements dans des camps de la Drôme, de l’Ariège et du Lot. En 1941, il obtient finalement un visa et embarque pour les États-Unis.
Erwin Blumenfeld, À droite : Photographie pour la couverture de Harper’s Bazaar, décembre 1941, New York ; à gauche : Sans titre (Natalia) New York, 1942
© The Estate Erwin Blumenfeld © The Estate Erwin Blumenfeld
À New York, Blumenfeld reprend sa carrière là où il l’avait laissée et rejoint les équipes de Harper’s Bazaar. Dans son studio, à quelques pas de Central Park, il poursuit ses expérimentations parisiennes et perfectionne encore sa technique. La couleur offre à son œuvre un nouvel élan. Le photographe se lance alors dans une grande quête de simplification des formes et signe quelques-unes des plus belles couvertures du magazine, qu’il quitte en 1944 avant d’officier pour de nombreux titres de presse et autres campagnes publicitaires. Disparu à l’aube des années 1970, Erwin Blumenfeld, devenu finalement célèbre à plus cinquante ans, a laissé derrière lui non seulement un corpus d’images mythiques, mais aussi des écrits remarquables, à l’image de ses mémoires au titre savoureux Jadis et Daguerre. Le photographe y fait la démonstration d’un autre de ses talents : un sens du verbe et de l’autodérision, irrésistible. Jugez plutôt : « Comme il ne me restait pas d’autre solution, je devins photographe. Tout le monde m’en dissuadait. Les peintres ratés devenaient étalagistes. Les étalagistes ratés devenaient photographes. Mais photographe, quelle déchéance ! »
Les Tribulations d'Erwin Blumenfeld, 1930-1950
Du 13 octobre 2022 au 5 mars 2023
Musée d'art et d'histoire du Judaïsme • 71 Rue du Temple • 75003 Paris
www.mahj.org
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