Article réservé aux abonnés
Johann Heinrich Füssli, La Folie de Kate, 1806-1807
Huile sur toile • 91,8 x 71,5 cm • Coll. Goethehaus, Francfort • © Freies Deutsches Hochstift / Frankfurter Goethe-Museum / Photo Ursula Edelmann
Bien que né à Zurich, en 1741, Johann Heinrich Füssli est souvent considéré comme un peintre britannique. C’est en effet à Londres que cet autodidacte féru de littérature et de poésie élit domicile en 1763 et, sous le nom de Henry Fuseli, poursuit une carrière auréolée de succès, allant jusqu’à enseigner à la Royal Academy of Arts. Le Kunstmuseum de Bâle lui consacre aujourd’hui sa toute première exposition monographique, axée autour des sources d’inspiration littéraires et théâtrales qui sont à l’origine de la popularité de l’artiste dans son pays d’adoption. Si la tradition de l’époque voulait que les peintres anglais puisent dans la littérature nationale les sujets de leurs tableaux d’histoire, Füssli se démarque dans sa manière de les traiter, se faisant une spécialité des mises en scène dramatiques et exaltées.
Johann Heinrich Füssli, Perceval délivrant Balisante de l’enchantement d’Irma, 1783
Huile sur toile • 99,1 × 125,7 cm • Coll. & © Tate, Londres
À son arrivée en Angleterre, le jeune Suisse s’est trouvé au bon endroit, au bon moment. Le pays est sur le point de succomber à la mode du roman gothique, une déferlante que d’aucuns décrivent comme le volet obscur du siècle des Lumières. Très vite intégré dans les cercles littéraires et artistiques, il fréquente avec assiduité les théâtres de Covent Garden et Drury Lane, où Shakespeare règne en maître. Écoutant les encouragements du célébré Joshua Reynolds, il décide de se consacrer à la peinture et part à Rome en 1770 étudier sous le regard des maîtres anciens. Revenu à Londres neuf ans plus tard, Füssli retrouve l’engouement britannique pour le mystère, le macabre, l’irrationnel et, cette fois, il saura y faire écho.
Johann Heinrich Füssli, Lady Macbeth somnambule, vers 1783
Huile sur toile • 221 × 160 cm • Coll. & © musée du Louvre, Paris / Photo RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski
Ce passionné d’Homère, de la poésie de John Milton, des drames de William Shakespeare et des légendes mythologiques antiques et nordiques choisit d’illustrer des moments-clés de ces œuvres, chargés d’intensité dramatique. Contrairement à l’écrit ou au théâtre, le sujet d’un tableau ne se développe pas dans le temps ; aussi faut-il décupler sa puissance narrative.
Le parcours de l’exposition bâloise prend un parti thématique, regroupant les œuvres par sources et par auteurs. Qu’il dépeigne Thésée affrontant le Minotaure sous le regard inquiet d’Ariane, Hamlet interdit devant le fantôme de son père ou Satan s’enfuyant du Paradis, le style de Füssli ne varie pas. Le réalisme, les détails ne l’intéressent guère ; c’est l’émotion qui est son fer de lance. Les corps sont contraints, parfois traités à la manière de poupées de chiffon. L’expression des visages est exacerbée, au point que les personnages semblent porter des masques, poussant à son paroxysme la dimension théâtrale de la scène. Füssli veut surprendre, impressionner, marquer les esprits.
Sur les 70 toiles ici réunies, dont une majeure partie empruntée au Kunsthaus de Zürich, où se trouve conservée la plus grande collection des œuvres du peintre, rares sont les moments de calme, d’apaisement. La dernière section, consacrée aux portraits des inspirateurs de Füssli (Milton, Cowper et Shakespeare), aussi intéressante soit-elle, aurait pu être placée en début de parcours pour mieux laisser éclater l’ultime coup de théâtre de l’accrochage : une version rare du célèbre et terrifiant Cauchemar !
Vue de l’exposition. « Le Cauchemar » de Füssli, 1781
Huile sur toile • 101,6 × 127,7 cm • Coll. Detroit Institute of Arts • Photo Julian Salinas
Devant cette démultiplication d’images en clair-obscur – pour ne pas dire en noir et blanc – peuplées de chairs marmoréennes émergeant des ténèbres, le visiteur pourra être surpris par la blancheur spectrale des corps et la difficulté à déceler les détails des décors plongés dans l’obscurité. Füssli recherche bien entendu l’effet dramatique obtenu par le chiaroscuro, mais, comme le rappelle le catalogue de l’exposition, le peintre s’avouait piètre coloriste, disant même qu’il avait « courtisé et courtisait encore la Couleur, tel un amoureux désespéré courtise une maîtresse dédaigneuse ».
Johann Heinrich Füssli, Le Réveil de Titania, vers 1810
Huile sur toile • 125 × 100 cm • Coll. & © Kunsthaus Zürich
Une récente étude, menée sur une dizaine de tableaux, sur sa technique révèle par ailleurs que son usage du bitume de Judée et de laque de carmin en dit beaucoup sur l’état actuel de conservation des œuvres. Tandis que le premier s’assombrit avec le temps et fragilise les couches de peinture qui l’entourent, le second, utilisé pour modeler et donner un ton rosé aux chairs, est un pigment si instable qu’il finit par s’effacer. Certes, le visiteur du Kunstmuseum de Bâle ne voit pas les mêmes tableaux que les contemporains de Füssli. Mais l’émotion et le panache qu’ils dégagent sont bien intacts.
Füssli. Drame et théâtre
Du 20 octobre 2018 au 10 février 2019
Kunstmuseum Basel • 16 Sankt Alban-Graben • 4051 Bâle
kunstmuseumbasel.ch
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique