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Analyse

Le romantisme hanté par le fantôme de Shakespeare

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Publié le , mis à jour le
Le Musée de l’hôtel Sandelin de Saint-Omer convoque, à partir du 24 mai, une horde d’artistes romantiques qui, de Füssli à Delacroix, ont trouvé dans l’univers de William Shakespeare, une source d’inspiration nouvelle. Retour sur une passion qui devint révolution.
Johann Heinrich Füssli, Les Trois sorcières
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Johann Heinrich Füssli, Les Trois sorcières, 1783

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Peintre du fantastique et du surnaturel, précurseur du romantisme, Füssli met en image les scènes les plus saisissantes de Shakespeare comme cet instant où les sorcières questionnées par Macbeth invoquent les esprits et prédisent au roi son avenir.

Huile sur toile • 65 x 91,5 cm • Coll. Kunsthaus, Zürich • © Bridgeman Images

Tout commence par une découverte, ou plutôt une redécouverte. Celle, en 2014, de volumes oubliés dans les rayonnages de la bibliothèque d’agglomération de Saint-Omer. Derrière le très anonyme « numéro 2227 d’inventaire », se cache l’un des 233 exemplaires de la première compilation de toutes les œuvres théâtrales de William Shakespeare, imprimée à Londres en 1623, soit sept ans après sa mort. Plus communément appelé Shakespeare’s First Folio, ce trésor exhumé donne à la jolie petite ville du nord une nouvelle identité qu’elle semble vouloir cultiver.  L’exposition Shakespeare romantique au Musée de l’hôtel Sandelin en est la première démonstration. De Füssli à Gustave Moreau en passant par Delacroix ou encore Chassériau, William Shakespeare y est élevé au rang d’icône.

Quant à ses personnages, Macbeth, Othello, Hamlet, devenus de véritables mythes romantiques, ils sont les héros de cette exposition consacrée au dramaturge et à sa place dans le monde de la création picturale du XIXe siècle. C’est au XVIIIe siècle, en Angleterre, que remonte l’histoire du culte voué à Shakespeare. L’époque connaît alors le développement de la gravure et des éditions à bas prix, rendant le texte et les illustrations plus accessibles. Dans les deux théâtres officiels de Londres, Drury Lane et Covent Garden, Shakespeare est le dramaturge le plus joué. Un événement achève de transformer le culte en religion : la célébration du Shakespeare Jubilee en septembre 1769 à Stratford-upon-Avon. La peinture suit le mouvement et devient un outil de promotion à la gloire de Shakespeare et de ses serviteurs. William Hogarth lance la mode du theatrical portrait, ou portrait d’acteur, en représentant David Garrick qui triomphe sur la scène anglaise en Richard III.

« Premier Folio » des œuvres de Shakespeare, avec le célèbre portrait gravé par Martin Droeshout
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« Premier Folio » des œuvres de Shakespeare, avec le célèbre portrait gravé par Martin Droeshout, 1623

William Hogarth, David Garrick en Richard III
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William Hogarth, David Garrick en Richard III, vers 1745

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Huile sur toile • 190,5 × 250,8 cm • Coll. & © Walker Art gallery, Liverpool

Les peintres anglais sont également tiraillés entre le Shakespeare vu et le Shakespeare lu, autrement dit entre le modèle scénique adapté et la fidélité au texte originel. Sur scène, la version du Roi Lear qui prévaut jusqu’en 1823 en Grande-Bretagne est celle qui réduit la pièce à une moralité heureuse où Cordélia ne meurt pas mais se marie avec Edgar. Pourtant en 1774, James Barry a le culot d’exposer le Roi Lear pleurant la mort de Cordelia à la Royal Academy de Londres. En 1789, la Shakespeare Gallery ouvre ses portes. L’idée de son concepteur, l’entrepreneur et éditeur John Boydell, est de rassembler dans un espace construit à cet effet, la fine fleur des artistes anglais de l’époque Joshua Reynolds, Johann Heinrich Füssli, George Romney, Angelica Kauffmann et Benjamin West, autour d’un thème unique : Shakespeare.

Joshua Reynolds, Puck
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Joshua Reynolds, Puck, 1789

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Huile sur toile • 102 × 81 cm • Coll. particulière • © Bridgeman Images

Le but est de mettre en lumière une école anglaise de la peinture d’histoire, capable de rivaliser avec celle du continent. Boydell compte sur la vente des luxueuses éditions gravées d’après les tableaux exposés pour rentabiliser son affaire. Hélas, le coût des commandes, les retards de publication et la guerre contre la France, eurent raison du projet en 1805. Malgré ce naufrage, l’entreprise de Boydell reste pendant une quinzaine d’années une des incontournables attractions de Londres, souvent imitée. Mais surtout, les gravures d’après les tableaux de la Boydell Gallery vont constituer un patrimoine d’images  qui sera une véritable source d’inspiration pour tous les peintres romantiques européens.

On considère alors le dramaturge anglais comme « sauvage », « vulgaire » voire « barbare » selon Voltaire.

Pendant que les Anglais célèbrent Shakespeare, outre-Manche le théâtre classique français le conspue. On considère alors le dramaturge anglais comme « sauvage », « vulgaire » voire « barbare » selon Voltaire. Dans son Paradoxe sur le comédien Diderot évoque « les boucheries de Shakespeare ». On condamne la violence des scènes de batailles, les meurtres, la folie des personnages qui boivent, chantent, se querellent et se tuent. On rejette, dans les traductions françaises, tout excès qui relève de cet affront au bon goût et renvoie à l’indécence du mélange des genres. Mais ce qui ulcère par-dessus tout les dramaturges classiques c’est son insoumission à la règle des trois unités (de temps, de lieu et d’action). Une fougue, un affranchissement du carcan académique sonnant comme une délivrance pour les romantiques qui trouveront en Shakespeare leur modèle.

Eugène Delacroix, Roméo et Juliette au tombeau des Capulet
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Eugène Delacroix, Roméo et Juliette au tombeau des Capulet, XIXe siècle

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Huile sur toile • 35,2 × 26,5 cm • Coll. Musée National Eugène Delacroix, Paris • © RMN-Grand Palais / Photo Mathieu Rabeau

Ce nouveau souffle est d’abord apporté par Stendhal dont le Racine et Shakespeare marque un tournant dans l’histoire de la critique shakespearienne. En 1825, au plus fort de la querelle entre classiques et romantiques, Delacroix suit les pas de Géricault parti cinq ans plus tôt exposer son Radeau de la méduse outre-Manche. Il découvre la vie artistique londonienne, rencontre le peintre Thomas Lawrence, qui lui fait découvrir sa collection de peintures et de dessins, très riche en œuvres de Füssli [voir plus haut], le grand représentant de Shakespeare en peinture. Delacroix assiste au plus grand nombre de pièces de théâtre possibles, notamment celles du barde, dont les effets spectaculaires font la renommée du théâtre anglais.

MM. Devéria et Boulanger, Souvenir du théâtre anglais à Paris
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MM. Devéria et Boulanger, Souvenir du théâtre anglais à Paris, 1827

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Coll. & © BnF, Paris

Il découvre le jeu d’acteur du mémorable Edmund Kean, la star de l’époque. De retour en France, il assiste en 1827 à l’arrivée au théâtre de l’Odéon de la troupe anglaise constituée de William Charles Macready, Edmund Kean, Charles Kemble, Harriet Smithson. L’anglomanie est à son comble.  Les représentations d’Hamlet marquent les romantiques qui s’emparent de l’œuvre de « celui qui a le plus créé après Dieu », selon l’expression de Dumas. Souvenir du théâtre anglais à Paris, illustré par les peintres Devéria et Boulanger, décrit cette « révolution » esthétique dès son incipit évocateur : « Une ère nouvelle commence pour la France littéraire. »

La même année, Victor Hugo publie son Cromwell dont la fameuse préface est à la gloire de Shakespeare sur le modèle duquel il dresse les règles du théâtre moderne. Fasciné par la figure d’Hamlet, Delacroix lui consacre une suite de lithographie dès les années 1830. En 1844, Chassériau réalise une série de gravures d’après Othello et représente, en 1849, dans Il l’étouffe, la mort lente et douloureuse de Desdémone [version peinte ci-dessous]. En 1851, la Lady Macbeth de Delacroix semble faire écho à celle que Füssli peignit près de 70 ans plus tôt. Quant à Berlioz, il tombe follement amoureux de l’actrice irlandaise Harriet Smithson en la découvrant dans les rôles de Juliette et d’Ophélie au théâtre de l’Odéon et l’épouse en 1833. Six ans plus tard, il composera l’un de ses plus grands opéras, Roméo et Juliette.

Théodore Chassériau, Othello étouffe Desdémone
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Théodore Chassériau, Othello étouffe Desdémone, 1849

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Huile sur bois • 27 × 22 cm • Coll. musée des Beaux-arts, Metz • © Photo Josse / Leemage

À travers lui on convoque les passions, on mêle le sublime au grotesque, le profond à l’insignifiant, le carnage au merveilleux.

Shakespeare est le prétexte à l’exaltation de ce que l’on appellera le « romantisme noir ». Il en devient l’exutoire. À travers lui on convoque les passions, on mêle le sublime au grotesque, le profond à l’insignifiant, le carnage au merveilleux. Le mouvement symboliste reprendra cette noirceur à son compte : Moreau choisit de représenter une scène particulièrement violente, Hamlet forçant le roi à boire le poison. L’ardente imagination shakespearienne qu’il revendique contamine d’autres sujets, comme dans son tableau des Prétendants, inspiré par le Ulysse de François Ponsard, joué à la Comédie-Française en 1852. Moreau puise alors dans Homère ce qui l’avait séduit chez Shakespeare : la folie meurtrière. Le maître anglais est désormais partout, même quand il n’est plus là. Comme le plus fameux de ses fantômes avait aliéné toute une cour royale, Shakespeare, en réapparaissant, bouleversa l’histoire des arts. Cela avait l’air d’une mode ce fut une révolution : le XIXe siècle devint shakespearien. Le spectacle se transforma en peinture et la scène en tableau.

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Shakespeare romantique

Du 24 mai 2017 au 30 août 2017

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