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Georges Focus, Femme-rhinocéros allaitant son petit
Plume et encres brune et rouge • 44,5 x 29,5 cm • Coll. Library of the University of Edinburgh, Edimbourg
Il ne reste plus une seule de ses toiles. Si son nom, Georges Focus, figure bien dans les registres, on ne connaît en effet de son œuvre que quelques descriptions de peintures, ainsi que des gravures et des dessins. Comme de nombreux artistes du Grand Siècle, ce peintre de Louis XIV aurait pu tomber complètement dans l’oubli. Ce qui l’a sauvé du purgatoire ? En marge de son étiquette officielle de paysagiste, Georges Focus a nourri une œuvre qui intrigue. Une œuvre plus secrète, aux confins de la folie.
Exposés en ce moment aux Beaux-Arts de Paris, les extraordinaires feuillets d’un Recueil de desseins ridicules sont passés jusque-là plutôt inaperçus, et pour cause… Ils ont été réalisés alors que l’artiste était interné à l’asile d’aliénés des Petites-Maisons, à Paris. Conservée à la fois par une famille de collectionneurs parisiens et par l’université d’Édimbourg, cette œuvre est mentionnée pour la première fois au XVIIIe siècle par l’historien d’art et collectionneur Pierre-Jean Mariette. Ce dernier repère, entre deux accès de folie, « quelques morceaux de paysages dessinés d’assez bon goût », mais juge que la dispersion du recueil à l’étranger n’est pas une grande perte… Le spécialiste passait à côté d’une singularité que l’histoire de l’art nous révèle aujourd’hui dans toute sa force. Un véritable choc !
Georges Focus, Focus peignant dans une galerie
Plume et encre brune • 45 × 30 cm • Coll. particulière
Focus n’est pas un fou qui devient artiste, mais un artiste qui devient fou…
Georges Focus a développé, à longueur de pages, un ensemble unique pour l’époque, celui des « écritures dessinées ». Il associe, dans ce qui reste son grand œuvre, images et alexandrins pour raconter des histoires rocambolesques ou évoquer des visions hallucinées au cœur d’architectures grandiloquentes, mais qui n’en restent pas moins inquiétantes. Dans ses délires tracés avec minutie à la plume, on croise des animaux anthropomorphes, des chimères, des dieux et une quantité de démons, mais aussi des scènes licencieuses qui expliquent probablement qu’il ait longtemps disparu des radars.
Sa technique, toujours irréprochable, témoigne du parcours classique d’un artiste de cette époque. Né en 1644 dans les environs de Châteaudun, il entre en apprentissage auprès d’un maître, le peintre Louis Elle, et prend des leçons auprès d’artistes reconnus, comme le graveur Israël Silvestre, avant de faire l’inévitable séjour à Rome entre 1666 et 1669. Focus n’est pas un fou qui devient artiste, mais un artiste qui devient fou, progressivement, à la quarantaine. Certains ont voulu déceler des signes avant-coureurs de sa maladie mentale dans les paysages tourmentés dont il s’est fait une spécialité en entrant à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1675, mais rien ne permet de l’affirmer.
Georges Focus, Rixe à Rome
Plume et encre brune • 47 × 29,5 cm • Coll. Library of the University of Edinburgh, Edimbourg
Son inconscient s’exprime librement et associe des éléments autobiographiques à des récits mythiques, comme celui d’Énée.
À l’Académie, il découvre un monde de rivalités, où les luttes de pouvoir entre commanditaires retentissent sur les artistes. Charles Le Brun, l’un des principaux peintres de Versailles, verrouille les débats artistiques, tandis que le climat politique, lourd des tensions entre protestants et catholiques, incite à la méfiance. Le nom de Focus n’a pas été retrouvé sur les registres de baptême, et le doute est permis sur sa religion : aurait-il été inquiété en tant que protestant ? À partir de 1680, au moment même où une ordonnance défend aux protestants de siéger à l’Académie, on perd la trace du peintre dans les procès-verbaux… Est-ce un hasard quand on sait que l’absentéisme était courant chez les académiciens ? Ou déjà un signe de sa folie ? L’artiste est réputé maniaque ; or, dans un tel contexte, ses tendances paranoïaques ont facilement pu être encouragées. Il est finalement interné. On ignore encore la date et les circonstances de son enfermement, mais il restera aux Petites-Maisons jusqu’à sa mort en 1708, à l’âge de 63 ans.
Georges Focus, La mort de Didon
Plume et encre brune • 45 × 30 cm • Coll. particulière
Durant cette période, il trouve toujours papier et crayons, et se livre à ses « écritures dessinées ». Georges Focus se représente lui-même, comme peintre enfermé ou, de façon plus discrète et récurrente, sous forme d’oiseau. Il manifeste un dédoublement de personnalité quand il s’assimile à Jésus, au roi, ou encore au dieu Fleuve, mais il fait corps avec son dessin. Son inconscient s’exprime librement et associe des éléments autobiographiques à des récits mythiques, comme celui d’Énée. Il réemploie des figures mythologiques ou architecturales qu’il a appris à dessiner pour les hybrider dans un bestiaire et une iconographie très personnelle. Loin de n’être que des élucubrations, ses dessins font parfois allusion à la politique contemporaine, comme dans L’Accouchement de Cybèle, qui associe Anne d’Autriche à la déesse de la Terre en train de donner vie à l’Antéchrist ! Aussi, certaines de ses images pourraient être interprétées comme des pamphlets, et leurs légendes renseignent autant les historiens que les historiens d’art. À bien y regarder, ses dessins foisonnants sont autant l’œuvre d’un fou que celle d’un rêveur. Ce qui, à coup sûr, aurait fasciné Jean Dubuffet et André Breton, des siècles plus tard.
Georges Focus (1644-1708) : La folie d'un peintre de Louis XIV
Du 13 novembre 2018 au 6 janvier 2019
École Nationale Supérieure des Beaux-Arts • 14 Rue Bonaparte • 75006 Paris
www.beauxartsparis.fr
À lire
Catalogue
Georges Focus, La Folie d’un peintre de Louis XIV, sous la direction d’Emmanuelle Brugerolles
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