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H.R. Giger, Alien Monster – Necronom IV, 1976
Acrylique sur papier et bois • Coll. & © Museum H.R. Giger, Gruyères
« Dans l’espace, personne ne vous entend crier », cette fameuse tagline apparue en 1979 à la sortie du film Alien, réalisé par le Britannique Ridley Scott, est bien connue des amateurs de science-fiction. Annonçant un mystère aveugle et terrifiant, le message s’accompagnait de l’apparition d’une créature jusqu’alors inconnue, et qui allait hanter les cauchemars de toute une génération. Son géniteur en quelque sorte, l’artiste suisse Hans Ruedi Giger, alors âgé d’à peine quarante ans, allait voir son œuvre personnelle de peintre, sculpteur et illustrateur reléguée au second plan face à la déflagration qu’allait opérer son extraterrestre ovipare dans l’imaginaire collectif.
Si ce personnage de fiction exerça une telle fascination sur le public, c’est parce qu’il alimenta et généra à la fois le Zeitgeist du tournant des années 1980, marquées par la conscience de plus en plus aiguë d’une fin du monde, pollué et violent, et les mystères encore irrésolus d’une conquête de l’espace balbutiante qui laissait l’Homme face à un inconnu horrifiant. Trois ans après Alien, Ridley Scott réalise Blade Runner, d’après le roman apocalyptique de Philip K. Dick, qui montre un futur désenchanté. La même année E.T. l’extraterrestre de Steven Spielberg oppose la bienveillance de « l’Autre » à l’humain destructeur, tandis qu’au même moment se déploie la saga Star Wars, peuplée de créatures anthropomorphes plus ou moins bien intentionnées.
Ridley Scott, Alien, le 8e passager, 1979
© Akg-images / Album / 20th Century Fox
Pourtant, comme le montre nettement l’exposition « H.R. Giger, seul avec la nuit » au Lieu Unique, à Nantes, l’inspiration de l’artiste, disparu en 2014 à l’âge de soixante-quatorze ans, est bien plus ancienne. Exposés dès 1975 dans la galerie parisienne de Bijan Aalam, les toiles et dessins de Giger, tout en camaïeux de noirs et de gris, sont méprisés par le milieu de l’art – qui n’accordera jamais à ses œuvres un intérêt plus qu’anecdotique.
H.R. Giger, Pochette de l’album KooKoo de Debbie Harry, 1981
Ses créatures « biomécaniques », comme il les nomme, ses scènes d’horreur pornographique et ses architectures écrasantes, inspirées de l’univers littéraire de H.P. Lovecraft ou de celui d’Aleister Crowley, se diffusent d’abord sous forme d’illustrations dans des revues underground (en France par Métal Hurlant), mais aussi sur des pochettes de disques (Emerson, Lake and Palmer, Magma, Debbie Harry), avant de se développer en peintures à l’huile ou à l’aérographe, et même en sculptures. Ce sont ces mêmes créatures qui prendront vie dans plusieurs films de la franchise Alien (pour lesquelles il recevra en 1980 l’oscar des meilleurs effets visuels). Formé au design industriel et à l’architecture d’intérieur, H.R. Giger dessinera même les plans et le décor de plusieurs « bars Giger », le premier étant ouvert en 1988 à Tokyo, et inaugure le Museum H.R. Giger dans un château médiéval de Gruyères, en Suisse, dix ans plus tard.
Le bar du musée H.R. Giger à Gruyères
© Bony / Sipa
Nul besoin d’avoir fait des études de psychiatrie pour déceler, dans son univers métamorphique d’une extrême noirceur, divers traumatismes. Celui de la conception, processus machinique froid, et de la naissance, synonyme de souffrance, sont les plus évidents. L’enfant n’est qu’un « Birthmachine Baby », petit être chétif et armé, et la femme, un appareil de reproduction. Vie et mort, Eros et Thanatos formulent un dialogue constant dans les architectures biomorphiques complexes de l’artiste, où les motifs phalliques pullulent, et où tout est pénétré ou pénétrant. Imaginant des villes comme des ossuaires gigantesques, il hérisse ses corps-machines d’exosquelettes démesurés et de mitraillettes, s’inspirant parfois de l’ossature à clés d’instruments à vents comme la clarinette ou le saxophone. La fameuse tête sans yeux d’Alien, dont on trouve l’origine dans le personnage du Necronom, en 1976, personnifie un pouvoir démoniaque aveugle, tandis que chaque extrémité des membres s’accentue en pointe acérée.
Alfred Kubin et H.R. Giger, L’Œuf et œuvre d’H.R. Giger au musée de Gruyères, 1901-1902
Eau-forte • À droite, vue du musée H.R. Giger à Gruyères • © Akg-images / Archives CDA / Adagp, Paris. © Bony / Sipa
H.R. Giger évoque lui-même la référence au sphinx dans sa conception d’Alien, dont on peut voir une représentation sculptée au cœur de l’expo. Figure accroupie à la puissance de destruction totale, à la fois animale et humaine, sans être ni l’un ni l’autre, elle évoque les créatures imaginées à la toute fin du XIXe siècle par certains artistes du symbolisme noir comme l’Autrichien Alfred Kubin, avec ses dessins au noir de femmes vampires à la silhouette maladive.
L’art de Giger, un mix de fantômes de l’histoire de l’art teinté d’une bonne dose personnelle d’angoisses intimes et de futurisme noir.
Une toile de 1977 évoque la fameuse Île des morts du Suisse Arnold Böcklin (que l’on retrouve également, peut-être en hommage, dans le dernier film de la saga, Alien : Covenant), où les rochers s’animent en corps amalgamés. Outre l’influence du psychédélisme ambiant des années 1960–1970, on pourra également relever ici ou là des clins d’œil à William Blake et à ses êtres en métamorphose, à Salvador Dalí (qui admirait Giger) et ses personnages liquéfiés ou encore à Edvard Munch et son angoissante frontalité. L’art de Giger, un mix de fantômes de l’histoire de l’art teinté d’une bonne dose personnelle d’angoisses intimes et de futurisme noir, rejoint ce que H.P. Lovecraft désignait en 1926 dans sa nouvelle Le Modèle de Pickman comme le but ultime du grand peintre, à savoir représenter « l’anatomie de la terreur ou la physionomie de la peur ».
H.R. Giger - Seul avec la nuit
Du 15 juin 2017 au 27 août 2017
Le Lieu Unique • Rue de la Biscuiterie • 44000 Nantes
www.lelieuunique.com
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