Article réservé aux abonnés

Halle Saint-Pierre

Caro et Jeunet, artisans du rêve

Par • le
Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? Magiciens du septième art, Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro vous diront qu’un charme a depuis longtemps été jeté sur les jouets, machines et costumes d’Amélie Poulain ou de la Cité des enfants perdus, enfin réunis à la Halle Saint-Pierre. Plongée dans les coulisses de ce monde onirique et nostalgique.
Photomontage “Café des 2 moulins j’y suis…” pour “Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain” de Jean-Pierre Jeunet
voir toutes les images

Photomontage “Café des 2 moulins j’y suis…” pour “Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain” de Jean-Pierre Jeunet, 2001

i

Coll. Jean-Pierre Jeunet

Un nain de jardin, une lampe cochon, une puce savante, un alien visqueux, un monocle steampunk : quand la caméra des cinéastes de l’imaginaire Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro filme ce drôle d’inventaire à la Prévert, on sait d’avance que le voyage sera décoiffant. Ceux qui ont, un jour, été happés par leur univers atypique ont en tête des silhouettes de marginaux grimaçants croisés au Café des 2 Moulins, d’un clown naïf bataillant contre un boucher psychopathe. Mais surtout, quantité d’objets saugrenus conçus spécialement pour le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, Delicatessen ou la Cité des enfants perdus : bizarreries décoratives, inventions géniales et créatures de l’extrême hors du temps qui donnent des airs de cabinet de curiosités à l’expo rétrospective Caro/Jeunet à la Halle Saint-Pierre.

Portraits de Marc Caro (à gauche) et Jean-Pierre Jeunet (à droite)
voir toutes les images

Portraits de Marc Caro (à gauche) et Jean-Pierre Jeunet (à droite)

i

© Made in Caro / © Nicolas Auproux

« Certains metteurs en scène ne s’intéressent qu’aux acteurs », déplore Jean-Pierre Jeunet. « Or les objets ont une âme ». « Dans les cultures animistes, comme au Japon, on leur dédie des cérémonies rituelles », sourit son acolyte Marc Caro. « On sait qu’il y a de la conscience en chacun d’entre eux ». Avatars des objets d’arts premiers, ces fétiches se gorgent de magie dès qu’ils prennent part au rituel cinématographique. L’espace d’une seconde, on jurerait les avoir vu bouger dans la pénombre : l’iconique cahier de photomatons ratés de Nino Quincampoix, et plus loin, Irvin, le cerveau flottant de la Cité des enfants perdus, aussi mémorable que la lampe d’Aladdin ou les bottes de sept lieues.

Cahier de Photomatons, accessoire réalisé pour le film « Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain »
voir toutes les images

Cahier de Photomatons, accessoire réalisé pour le film « Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain », 2001

i

Coll. Jean-Pierre Jeunet / Chef Décoratrice : Aline Bonnette

Vivants, ces totems des contes et de l’enfance imposent alors un nouveau regard sur le monde. Plus pur, plus innocent. Nombre d’artistes, comme Picasso avec l’art africain, sont parvenus à réenchanter leur art en collectionnant les reliques d’un autre monde fantasmé. Jeunet poursuit l’expérience en conservant celles de sa filmographie avec soin, tout en y greffant des œuvres d’art singulières qui l’inspirent, issues de sa propre panoplie : boîtes de Charles Matton, décors miniatures qui donnent l’impression d’être en face d’un plateau de cinéma passé au rayon rétrécissant, automates de Gilbert Peyre, premier à bricoler des machines farfelues et poétiques. Il y a aussi les terrifiantes créatures de H.R. Giger, qu’il animera plus tard dans Alien, la résurrection, et les reliquaires exotiques du sculpteur Jephan de Villiers, autres fenêtres sur l’imaginaire qui lui redonneront le goût du bricolage. « J’ai découvert tous ces artistes à la Halle Saint-Pierre », s’enthousiasme Jeunet. Marginal parmi les marginaux, lui-même a clairement toute sa place dans ce temple de l’art hors-les-normes. « J’aurais même pu ajouter des acteurs empaillés », s’amuse-t-il, tant les « gueules » de cinéma, de Dominique Pinon à Ron Perlman, sont indissociables de sa collection débridée.

H.R. Giger, Étude pour le « Nouveau né » dans le film « Alien, la Résurrection » de Jean-Pierre Jeunet
voir toutes les images

H.R. Giger, Étude pour le « Nouveau né » dans le film « Alien, la Résurrection » de Jean-Pierre Jeunet, 1997

i

Coll. Jean-Pierre Jeunet / © Chris Cunningham

C’est dans leur amour commun du visuel que Caro et Jeunet se retrouvent, en 1974, au Festival du film d’animation d’Annecy. Fils de forains, élevé à l’école « Métal Hurlant », Marc Caro dessine sans cesse. Jean-Pierre Jeunet, conquis par ses premières expérimentations avec la caméra Super 8, partage son amour de l’animation et la BD dans les revues Fantasmagorie et Fluide Glacial. Très vite, ils décident de travailler ensemble sur leurs premiers courts-métrages animés. Les voilà magiciens, bricolant carrousels, tanks et figurines de latex pour l’Évasion, le Manège, puis le Bunker de la dernière rafale, où se lit l’influence du merveilleux, des arts graphiques et de l’expressionnisme allemand.

Sculpture de Marc Caro, squelette de Jean-Pierre Jeunet, Image du court-métrage « Le Manège » de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro
voir toutes les images

Sculpture de Marc Caro, squelette de Jean-Pierre Jeunet, Image du court-métrage « Le Manège » de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, 1980

i

Photo Jean-Pierre Jeunet

Caro gribouille les plans, les études de personnages et de décors, sculpte les visages, rôle de directeur artistique qu’il conservera sur les prochains films du duo. Jeunet s’occupe des armatures métalliques et de la caméra. L’obsession de l’artisanat, à contre-courant d’un cinéma français réaliste, se perpétue dans les films réalisés à deux jusqu’en 1995 – Delicatessen et la Cité des enfants perdus – puis seuls – Alien, la résurrection, Amélie Poulain, Un Long Dimanche de fiançailles, Micmacs à tire-larigot et l’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet pour Jeunet, Dante 01 pour Caro. Décors et composition soignés grâce aux indispensables storyboards, véritables cases de BD, dans la pure tradition hitchcockienne. Costumes vintages confiés à Jean-Paul Gaultier – pour la Cité – cadrages audacieux, couleurs éclatantes vernies au numérique via le fameux filtre jaune de Jeunet, autant décrié que célébré…

« L’Oie aux perles » accessoire pour « Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain » de Jean-Pierre Jeunet
voir toutes les images

« L’Oie aux perles » accessoire pour « Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain » de Jean-Pierre Jeunet, 2001

i

© Michael Sowa, coll. Michael Sowa

Comme chez Tim Burton et Terry Gilliam, le cinéma devient un théâtre populaire où les jouets, les monstres et les machines de Caro et Jeunet peuvent se mouvoir en harmonie. Où la féerie, l’excès, l’étrange et le romantisme naïf sont érigés en ultimes contrepoids à la fadeur du réalisme. Ici, c’est Méliès que tous deux invoquent, premier à avoir insufflé tant de magie dans la pellicule. On saisit alors, parmi les 300 objets de cinéma exposés, la valeur des lettres, boîtes à souvenirs rouillées et autres journaux intimes, antidotes à l’aliénation du « tout digital ». Comme ce besoin de dévoiler ce trésor à Montmartre, terre de libération artistique imprégnée, aujourd’hui encore, de l’imaginaire d’Amélie Poulain. Là-bas, la magie opère encore. « Se délecter de la nostalgie ne signifie pas pour autant qu’on vit dans le passé », insiste Jean-Pierre Jeunet. « C’est un des petits plaisirs de la vie ».

Jean-Pierre Jeunet (d'après l'œuvre de Jephan de Villiers), Objet créé pour le court-métrage d’animation « Deux escargots s’en vont »
voir toutes les images

Jean-Pierre Jeunet (d’après l’œuvre de Jephan de Villiers), Objet créé pour le court-métrage d’animation « Deux escargots s’en vont », 2016

« Avec sa poésie, ses chocs esthétiques, le cinéma de Caro et Jeunet est l’un des rares à avoir conservé sa liberté en France » 

Martine Lusardy

« Avec sa poésie, ses chocs esthétiques, le cinéma de Caro et Jeunet est l’un des rares à avoir conservé sa liberté en France », tranche Martine Lusardy, commissaire de l’exposition. « Malheureusement, on ne pourrait plus faire de films comme Delicatessen ni même Amélie Poulain aujourd’hui. Comme dans l’art, la musique ou la mode, la société et le marketing s’acharnent à inhiber ce potentiel créatif, à tout désacraliser ». Aussi, l’exposition comporte un espace étiqueté « les films que vous ne verrez jamais », peuplé de fantômes de projets avortés ou refusés. Dès lors, il faut garder en tête que chaque film de Caro et Jeunet demeure un cri de résistance. Un acte de foi, symbole éclatant d’un refus des conventions et de la morosité ambiante.

Arrow

Caro/Jeunet

Du 7 septembre 2017 au 31 juillet 2018

Retrouvez dans l’Encyclo : Art brut

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi