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Hans Reichel, Défilé de poissons (Fischeparade n°9), 1929
Aquarelle sur papier • Courtesy Galerie Jeanne Bucher Jaeger, Paris © Jean-Louis Losi
Une petite promenade le long de la belle pelouse bordée de parterres de fleurs où le peintre Gustave Caillebotte plantait son chevalet nous mène à l’orangerie. L’enchantement est immédiat : le seuil à peine franchi, nous voici dans une bulle, butinant d’une petite merveille à l’autre. Chaque aquarelle se savoure comme une friandise d’une perfection fragile, où la joie se dilue dans la mélancolie…
Des poissons aux yeux ronds passent dans un paysage cosmique, entre un croissant de lune, un soleil orangé et des algues schématiques évoquant des peintures aborigènes. Plus loin, une composition presque abstraite, délicatement teintée de rose et de jaune citron où se rencontrent, tracés avec finesse, des formes géométriques, un soleil, une toile d’araignée, des spirales et d’étranges yeux, rappelant les amulettes grecques chargées de chasser le mauvais augure…
Hans Reichel, Sans titre, 1932
Courtesy Galerie Jeanne Bucher Jaeger, Paris © Jean-Louis Losi
Sur d’autres feuilles, c’est un œil stylisé en amande, plus proche des hiéroglyphes égyptiens, qui surgit comme une apparition. Sur fond de nuages bleus, jaunes ou verts, de petits microcosmes émergent. Des mondes hybrides où la nature se mélange à des motifs géométriques. Végétal (1956) nous offre un paysage fantastique où d’étranges explosions de noir se noient dans la couleur, évoquant certaines encres de Chine visionnaires de Victor Hugo, telles que Planète-œil (1857).
Mais un nom vient plus rapidement à l’esprit : celui de Paul Klee. Précision de la composition, mélange d’abstraction et d’éléments figuratifs, langage de signes et symboles, passion pour les poissons et les yeux stylisés… Entre les deux compatriotes, la parenté est évidente. Et ce n’est pas un hasard puisque tous deux étaient amis ! C’est dans un célèbre café de Munich, sa ville natale, alors qu’il étudie dans l’école d’art de Hans Hofmann, que Hans Reichel rencontre le célèbre peintre allemand. Tenté par l’aventure du Bauhaus en 1924, il décide néanmoins de suivre sa propre voie.
« Il a vraiment son langage à lui, qui se distingue par une connexion totale avec la nature. »
« Reichel était moins théoricien que Klee et peu attiré par l’idée d’enseigner. Il a vraiment son langage à lui, qui se distingue par une connexion totale avec la nature : il étudiait minutieusement les insectes, les poissons, les brins d’herbe… » souligne Valérie Dupont-Aignan, directrice de la Maison Caillebotte, qui a eu un coup de cœur pour cet artiste méconnu en le découvrant il y a quatre ans dans une collection privée.
Hans Reichel, Composition abstraite, 1920–1922
Huile sur papier marouflé sur carton • Collection particulère • © Jean-Louis Losi
L’existence de Reichel fut jalonnée d’épreuves qui l’ont poussé à se réfugier dans le monde des rêves. Marqué par le suicide de son père lorsqu’il n’a que quatre ans, le petit garçon se met à observer les insectes pour créer son propre monde miniature. Puis décide d’arrêter ses études pour devenir peintre et écrivain. Embauché à 18 ans dans une agence de voyage, il travaille comme guide en Égypte en 1911.
Brassaï, Le peintre Hans Reichel à sa table de travail à l’hôtel des Terrasses, 1931
© Estate Brassaï – RMN-Grand Palais / Jean-Gilles Berizzi
Fervent pacifiste, il se marie pour éviter d’être envoyé au front en 1914. Son épouse, une jeune fille du nom de Olga, travaille dans un cabaret. Impensable pour sa famille qui lui coupe définitivement les vivres ! Après la guerre, le Munichois fréquente Rainer Maria Rilke, ainsi que Paul Klee puis Vassily Kandinsky, deux grands amis avec qui il échange des œuvres. À la fin des années 1920, il retrouve son premier amour, mais celle-ci meurt brusquement, à peine leur idylle commencée. Entretemps, son Olga l’a quitté…
Installé à Paris, il donne des cours de peinture et fréquente de nombreuses soirées arrosées avec le romancier américain Henri Miller, Anaïs Nin et le photographe Brassaï, son voisin de palier occupé à prendre des clichés nocturnes dans les rues de la ville. Là, il rencontre des collectionneurs qui lui permettent de lancer sa carrière de peintre. Repéré dans une exposition collective de la galerie Rançon, il est présenté comme un jeune espoir de la peinture allemande.
Hans Reichel, Nocturne, 1958
Aquarelle • Collection particulière • © Jean-Louis Losi
En 1952, il reçoit le prix Jongkind des Papeteries d’Arches, réservé aux meilleurs aquarellistes !
Mais l’horizon s’obscurcit lorsqu’arrive la Seconde Guerre mondiale, qui le désigne comme ennemi. Avec des milliers d’autres germanophones, Reichel est déporté, entre 1939 et 1941, dans une série de camps dans le sud-ouest de la France, dont celui de Gurs. Naturalisé français en 1948 à son grand soulagement, l’artiste se remet à exposer, notamment à Bâle chez Jeanne Bucher, et reçoit en 1952 le prix Jongkind des Papeteries d’Arches, réservé aux meilleurs aquarellistes ! Hélas, ses excès d’alcool, qui n’ont cessé de le poursuivre tout au long de sa vie, le rattrapent en 1958, année de son décès à l’hôpital Necker, à l’âge de 66 ans.
« Reichel a été un peintre reconnu en son temps, très apprécié de ses pairs, des collectionneurs et des galeries comme Jeanne Bucher Jaeger, qui a prêté la majorité des pièces de cette exposition. Klee et Kandinsky possédaient beaucoup d’œuvres de lui. Son travail est présent dans de nombreuses collections privées européennes et américaines, mais aussi à Beaubourg, au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, et surtout au musée Unterlinden à Colmar », précise la directrice du lieu.
Hans Reichel, Composition, 1923
Collection particulière • © Jean-Louis Losi
Alors pourquoi est-il si rapidement tombé dans l’oubli après sa mort ? « Parce qu’il n’est pas spectaculaire » analysait le galeriste Jean-François Jaeger. En effet, ce peintre-poète s’est totalement consacré à l’aquarelle à partir de 1936–1937, ne produisant que des petits formats subtils et évanescents, soigneusement numérotés. Pour son ami Henri Miller, Reichel « ne fut jamais tout à fait de ce monde ». « Voué corps et âme à son art », il n’a pas cherché à adapter sa production à des objectifs mercantiles, préférant traduire ses visions par « émanations » et « allusions rêveuses ». Aimant que les choses se diluent et traversent délicatement les pores du papier, comme, disait-il, des « baisers » sur la peau…
Hans Reichel. Lumières intérieures
Du 16 avril 2022 au 2 octobre 2022
Maison Caillebotte - Yerres • 8, rue de Concy • 91330 Yerres
www.maisoncaillebotte.fr
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