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Série - Les groupes cultes de l’art

À Monte Verità, la communion entre nature, arts et vie

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Publié le , mis à jour le
Les artistes ne sont pas tous des loups solitaires ! Confréries mystiques, fraternités et sororités informelles, cercles rebelles unis pour des motifs religieux, politiques ou humoristiques, nombreuses sont les sociétés d’artistes mus par un idéal collectif. Ce dernier épisode nous emmène dans le Tessin (Suisse), à Monte Verità, communauté hippie avant l’heure où se pratiquait le naturisme, le végétalisme et la danse d’avant-garde.
Rudolf von Laban, à gauche, et ses danseurs  à Ascona
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Rudolf von Laban, à gauche, et ses danseurs à Ascona, 1914

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© Fondazione Monte Verità, Fond Sazanne Perrotet

« Ah ! questi giovani d’oggi… » : ces jeunes d’aujourd’hui ! Le vieux pêcheur Alfonso soupire d’un air désapprobateur au passage de la troupe descendant de la colline. Hommes et femmes en tuniques légères de lin, chantant des incantations dans une langue inconnue… Est-ce du Volapük ? Ces « balabiots », « ceux qui dansent nus » dans le patois local, n’ont jamais travaillé ! On dit qu’ils pratiquent de drôles de jeux là-haut : pas seulement le ballon et le tir à la corde mais aussi des messes païennes et des orgies collectives…

C’est un paysage idyllique au bord du lac Majeur, au Sud du Tessin et à quelques kilomètres de la frontière italienne. Dans le village d’Ascona, la colline de Monescia avait déjà attiré dans les années 1870 des personnalités en marge comme l’anarchiste russe Mikhaïl Bakounine et Friedrich Nietzsche qui y a achevé La Naissance de la tragédie (1872). En 1900, le fils d’industriel anversois Henri Oedenkoven achète le domaine pour y établir un centre hygiéniste avec sa compagne Ida Hofmann, pianiste austro-hongroise, et quelques autres marginaux comme le peintre transylvanien Gustav Gräser. Ils nomment le lieu « Monte Verità » : la Montagne de la Vérité. Une allusion à Zarathoustra ?

Un campement à Monte Verità
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Un campement à Monte Verità

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© Fondazione Monte Verità

Oedenkoven et Hofmann veulent en faire le foyer d’une société égalitaire régie par des principes inspirés de l’anarchisme et de la théosophie, spiritualité universaliste née à la fin du XIXsiècle.

Monte Verità devient un village dans le village : on dénombre 200 âmes autour de 1910. Le psychanalyste Otto Gross, le théosophe et fondateur de l’anthroposophie Rudolf Steiner sont parmi ceux qui allaient marquer l’histoire d’un lieu visité par Paul Klee, Max Weber et Käthe Kollwitz, entre autres.

Au-delà du sanatorium végétarien qu’il devient officiellement en 1905, Oedenkoven et Hofmann veulent en faire le foyer d’une société égalitaire régie par des principes inspirés de l’anarchisme et de la théosophie, spiritualité universaliste née à la fin du XIXe siècle. L’alimentation est végétale et crudivore, l’alcool et le tabac sont officiellement proscrits (même si Gross répand l’usage de la morphine à son arrivée en 1906) ; le troc et l’amour libre sont des normes sociales, l’art et le sport sont encouragés comme le naturisme, l’héliothérapie et les sciences occultes.

Une chorégraphie à  Monte Verità
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Une chorégraphie à Monte Verità, 1913–1914

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DR

Si d’autres utopies vitalistes ont existé, Monte Verità est la seule à s’être concrétisée.

Cette communauté alternative s’intègre dans le courant de la Lebensreform (réforme de la vie) allemande. Le retour à la nature est une parade à l’urbanisation galopante qui produit des maladies. Fondateur d’un autre spa dans la Saxe, le naturopathe Friedrich Eduard Bilz imagine en 1904 une humanité de l’an 2000 rappelant étrangement celle de l’Arcadie. On songe à l’ouverture contemporaine des olympiades modernes sous l’égide du baron Pierre de Coubertin qui use aussi de l’idéal hellénique pour défendre la paix universelle. Si d’autres utopies vitalistes ont existé, Monte Verità est la seule à s’être concrétisée.

L’environnement flamboyant du lac Majeur inspire la créativité des résidents, comme l’écrivain Hermann Hesse qui traduit ses impressions du paysage par des aquarelles aux tons enjoués. Les peintres de Monte Verità emploient une palette explosive pour mettre en scène un corps exalté s’offrant au soleil. Figuratives, les images de Fidus et de Ludwig Fahrenkrog sont pourtant difficiles à apprécier aujourd’hui : à Ascona, c’est bien un corps blanc qui est célébré et, plus que l’humanité entière, la civilisation indo-européenne.

À  gauche, “Vue de l’Italie” de Hermann Hesse et à droite, “L’heure sacrée” de Ludwig Fahrenkkrog
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À gauche, “Vue de l’Italie” de Hermann Hesse et à droite, “L’heure sacrée” de Ludwig Fahrenkkrog, 1924 et 1918

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Aquarelle, craie et fusain sur papier cristal et pression d'huile • 22,1 × 18 cm et 75 x 48 cm • Coll. Deutsches Literaturarchiv, Marbach. Coll. Schloßmuseum, Darmstadt • © akg-images / Hermann Hesse. © akg-images

« Un coup de gong suffit pour que le corps de la danseuse entre en action et décrive les configurations les plus fantastiques. La danse est devenue une fin en soi.  »

Hugo Ball

L’héritage artistique de Monte Verità se trouve ailleurs. Dans les années 1910, c’est là que se déroule le renouveau de la danse. L’Américaine Isadora Duncan passe à Ascona en 1913 et en reste marquée. Surtout, là-même s’établissent le chorégraphe hongrois Rudolf Laban et son ancienne élève Mary Wigman qui fondent une école au nom évocateur : Schule für Lebenskunst ou « École de l’art de vivre ». La danse, c’est la vie ! Le ballet est une transe où les danseurs se fondent dans un mouvement collectif de douce gaité. Wigman et Laban sont inspirés par l’enseignement de Nietzsche qui refuse de séparer le corps de l’esprit.

Parmi leurs élèves, Sophie Taeuber ressort enthousiaste au point qu’en 1917 elle emmène son compagnon le sculpteur Jean Arp à Monte Verità et introduit par la suite ses maîtres à Hugo Ball au Cabaret Voltaire à Zurich, berceau du dadaïsme. Ball est époustouflé par les représentations primitives de Sophie Taeuber, expression brute de ses pulsions vitales : « Un coup de gong suffit pour que le corps de la danseuse entre en action et décrive les configurations les plus fantastiques. La danse est devenue une fin en soi. Le système nerveux épuise toutes les vibrations du son, peut-être même toutes les émotions cachées du joueur de gong et il en fait une image. »

À gauche, “Isadora Duncan dansant, debout, visage de face et corps tourné vers la droite” d’Antoine Bourdelle, à droite un groupe de danseuses à Monte Verità
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À gauche, “Isadora Duncan dansant, debout, visage de face et corps tourné vers la droite” d’Antoine Bourdelle, à droite un groupe de danseuses à Monte Verità, 1949

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Dessin • 23,2 x 17,8 cm • Coll. musée Bourdelle, Paris • © Paris Musées. © Fondazione Monte Verità, Fond Suzanne Perrotet

Artistiquement, Monte Verità est enfin le lieu de la fusion effective, non seulement entre les arts, mais aussi entre l’art et la vie.

Malgré tout, Monte Verità sort affaiblie de la Grande Guerre. En 1920, Oedenkoven est contraint de vendre l’établissement qui devient un complexe hôtelier plus traditionnel. Le courant Lebensreform est discrédité par la récupération qu’en font les Nazis à des fins eugénistes. Il est vrai que nombre de pensionnaires ont adhéré par la suite aux idées d’Adolf Hitler, à commencer par Laban et Wigman. D’autres cependant, comme Gustav Gräser et Hermann Hesse, sont restés pacifistes leur vie durant. Le modèle alternatif de Monte Verità est une inspiration première pour les communautés hippies dans les années 1960 et ses idées avancées sur l’écologie ont encore une empreinte aujourd’hui. Artistiquement, Monte Verità est enfin le lieu de la fusion effective, non seulement entre les arts, mais aussi entre l’art et la vie.

Retrouvez dans l’Encyclo : Paul Klee Hans-Jean Arp

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