Article réservé aux abonnés

IAC – Villeurbanne

“Infantia” : l’histoire de l’humanité selon Fabien Giraud et Raphaël Siboni

Par

Publié le , mis à jour le
Nous l’avions découvert peu avant le confinement : la nouvelle exposition de Fabien Giraud et Raphaël Siboni, coutumiers des projets démesurés, avait radicalement transformé l’IAC de Villeurbanne, une ancienne école primaire devenue centre d’art, pour y faire dialoguer un futur (très) lointain et un présent déstabilisé. Ce projet-œuvre hors norme se découvre désormais en ligne tous les vendredis du confinement, l’IAC diffusant dès midi les 24 heures de leur film The Everted Capital, généré en direct par une intelligence artificielle.
Fabien Giraud & Raphaël Siboni, The Everted Capital (1894-7231), Saison 2, Épisode 1
voir toutes les images

Fabien Giraud & Raphaël Siboni, The Everted Capital (1894-7231), Saison 2, Épisode 1, 2018

i

© Fabien Giraud & Raphaël Siboni

Sidérés. Presque dépassés. C’est ainsi que nous visitons, fin février, le projet « Infantia (1894–7231) », qui a adapté les salles de l’Institut d’Art Contemporain à l’impératif de « répéter douze fois le même espace », soufflent en préambule Fabien Giraud (né en 1980) et Raphaël Siboni (né en 1981). Les deux artistes, férus de cinéma documentaire, se sont rencontrés pendant leurs études aux Arts Décoratifs de Paris et ont été ensemble au Fresnoy – Studio national des arts contemporains (Tourcoing). Ils travaillent depuis 2007 à la production d’œuvres plastiques et vidéos qui refusent délibérément la temporalité classique du temps d’exposition (ici, leurs vidéos durent 24 heures) et ne favorisent pas les possibilités de compréhension des visiteurs (leurs œuvres sont bardées de références, et les médiateurs ont reçu pour consigne de ne pas en dire trop).

Un défi au marché de l’art, dont le désir d’œuvres faciles à vendre influence bien des artistes ? Oui, c’est sûr. Mais on l’avouera d’emblée : « Infantia (1894–7231) » n’est pas une exposition facile, lisible. Elle est un projet démiurge, étonnant dans sa rigueur – un peu frustrant aussi, car impossible à embrasser dans sa totalité. À l’IAC sont donc réunies des œuvres existantes et des œuvres nouvelles (« tout l’espace devient un projet nouveau »), qui s’inscrivent dans la logique d’une série au long cours : la première saison, huit films réunis sous le nom The Unmanned, a été initiée dans un centre d’art au Luxembourg, et la deuxième saison, en cours de création, est formée des films The Everted Capital, dont les deux premiers épisodes sont ici présentés.

À quoi ressemblerait un monde sans capital… Un monde où les échanges de valeur se feraient sans profit ?

Le parcours commence par un prologue, soit une vidéo en noir et blanc projetée sur un immense écran, tournée avec une caméra thermique. Elle donne à voir différents animaux, minéraux et végétaux dans une sphère plongée dans le noir. Tous, nous explique le duo, ont pour point commun d’avoir servi de monnaie à un moment ou à un autre : ont été utilisées leurs dents, leurs plumes, leurs fourrures… Mais désormais, « le soleil a disparu » et la seule transaction possible est celle de la chaleur qui se dégage des corps. Cet « écosystème incohérent, disjonctif » dit déjà tout du goût de ses auteurs pour la réévaluation de l’histoire de l’humanité, et de leur façon de mettre une vaste somme de savoirs au service d’une expérience esthétique fictionnelle, qui remet totalement en question la société des Hommes telle qu’on la connaît. Avec cette question : à quoi ressemblerait un monde sans capital… Un monde où les échanges de valeur se feraient sans profit ?

S’ensuivent les 12 espaces répétés, dédiés à l’univers des deux films The Everted Capital et imprégnés de l’idée de « gestation » : les artistes se sont emparés de l’identité de l’IAC, ancienne école, pour le transformer en « musée-enfant ». La pièce centrale accueille ainsi une drôle de couveuse abîmée, berceau de l’« enfance de la valeur elle-même ». Autour, toutes les salles sont habitées par les éléments de décor des films. On découvre sur le sol de la moisissure, de l’eau stagnante, des emballages vides et beaucoup de sel – une ancienne monnaie, qui a également la faculté de conserver le périssable, les deux artistes s’intéressant au temps et à sa perception.

Vue de l’exposition “Infantia (1894-7231)” de Fabien Giraud & Raphaël Siboni à l’Institut d’Art Contemporain
voir toutes les images

Vue de l’exposition “Infantia (1894-7231)” de Fabien Giraud & Raphaël Siboni à l’Institut d’Art Contemporain

i

© Photo Thomas Lannes

Vue de l’exposition « Infantia (1894-7231) » de Fabien Giraud & Raphaël Siboni à l’Institut d’Art Contemporain
voir toutes les images

Vue de l’exposition « Infantia (1894–7231) » de Fabien Giraud & Raphaël Siboni à l’Institut d’Art Contemporain

i

© Photo Blaise Adilon

Les installations sont elles aussi recouvertes de ce sel qui forme une sorte de givre, et cristallise les objets : « ces sculptures sont des horloges qui mesurent le temps » nous dit-on. Autrement dit, elles arborent un aspect en constante évolution, qui a le rôle d’un « sablier » mettant en évidence les heures qui s’écoulent. Puis, notre cœur bondit : en tournant la tête, on aperçoit une, puis deux, puis trois femmes âgées dormant sur des couchettes à même le sol ! Cette émergence du vivant (du fragile) en plein cœur d’un espace d’exposition frileux – on est encore en hiver… – évoque volontiers la dimension vivante et performative de l’œuvre de Pierre Huyghe, artiste qui les soutient et collabore régulièrement avec eux. On notera que c’est le fruit d’une pure contingence : les artistes se sont rendus compte en y venant que l’IAC avait pour voisine une maison de retraite, dont les pensionnaires ont été invités à participer au projet à raison de deux heures par jour.

Vue de l’exposition « Infantia (1894-7231) » de Fabien Giraud & Raphaël Siboni à l’Institut d’Art Contemporain
voir toutes les images

Vue de l’exposition « Infantia (1894–7231) » de Fabien Giraud & Raphaël Siboni à l’Institut d’Art Contemporain

i

© Photo Thomas Lannes

Une question émerge de ce futur fictionnel qui « revient en arrière » : de quel monde accouchera notre monde ?

Quant aux films, acmé et cœur de « Infantia (1894–7231) », il faudra pour les voir en entier se rendre sur le site de l’IAC tous les vendredis du confinement à midi : le centre d’art y diffusera en direct les deux épisodes. Le premier, tourné en Australie, a nécessité des comédiens qu’ils reproduisent 24 fois la même heure : il raconte l’histoire d’un « groupe de communistes immortels » installé sur une « superstructure construite autour du soleil » en l’an 7231, qui voit l’un de ses membres mourir toutes les heures – à la fin, il n’en reste qu’un seul, le « nouveau-né immortel pour l’éternité dans l’espace du musée »… On se rappelle alors de la couveuse centrale !

Le deuxième, filmé au Japon et dont la vidéo est générée par une intelligence artificielle pour « changer de forme indéfiniment », nous fait remonter en 1971, date à laquelle un groupe de mortels prend en otage des immortels, puis nous projette 3 000 ans plus tard, alors que cette prise d’otage est sans cesse répétée – une enfant y naît, « ni mortelle ni immortelle, elle est « plus que la vie ». » Une question émerge de ce futur fictionnel qui « revient en arrière » : de quel monde accouchera notre monde ? Et c’est ainsi troublés que l’on quitte le duo d’artistes – par la forme ou le fond, c’est selon.

Arrow

Fabien Giraud et Raphaël Siboni. Infantia (1894-7231)

Du 21 février 2020 au 27 septembre 2020

i-ac.eu

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi