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Jules Adler, Joies populaires, 1898
Huile sur toile • 220 x 285 cm • Coll. Musée des Ursulines, Macon • © P. Plattier © ADAGP, Paris 2018
Les joues creuses et la mine soucieuse, des hommes et des femmes avancent main dans la main. Au loin, une cheminée fume dans un paysage brunâtre hérissé de constructions minières. De grands drapeaux tricolores, dont les bandes rouges enflamment l’œil comme des traînées de sang, ponctuent le cortège d’ouvriers. Au premier plan, une manifestante crie en brandissant les couleurs de la France… « C’est la Liberté guidant le peuple ! » s’écrie le public en 1900. Poignante restitution d’un fait d’actualité brûlant, cette grande toile de 1899 (la Grève au Creusot) illustrera plusieurs générations de manuels d’Histoire. Prolifique, très populaire de son vivant et médaillé à plusieurs reprises, Jules Adler peut sans nul doute être rapproché d’un grand écrivain de son temps : Émile Zola.
Jules Adler, La Grève au Creusot, 1899
Huile sur toile • 231 × 302 cm • Coll. musée des Beaux Arts de Pau • C. Poumeyrol © Adagp, Paris 2018
« On ne pense pas que les deux hommes se soient rencontrés, mais Adler s’est beaucoup inspiré de Zola dont il était un grand lecteur », explique-t-on au Palais Lumière. Très vite, ce jeune Vosgien s’engouffre dans la tendance naturaliste qui, lancée par l’écrivain dans les années 1870, s’est déjà bien installée chez les peintres. C’est avec un tableau terriblement réaliste (la Transfusion du sang de chèvre, 1892) que le jeune prodige de 20 ans, passé par les Arts Décoratifs de Paris, l’Académie Julian et les Beaux-Arts, se fait remarquer au Salon des artistes français. Narrative et détaillée, sa composition plonge le spectateur au cœur d’une expérience médicale de l’époque : une transfusion de sang animal à une patiente sur le point de rendre l’âme…
Jules Adler, Le Mousse. Boulogne-sur-Mer, vers 1935
Huile sur carton • 72,5 × 60 cm • Coll. musée Antoine Lécuyer, Saint-Quentin • © G. Dufrene © Adagp, Paris 2018
Comme Zola, Adler se base sur une fine observation du terrain : toujours muni d’un carnet (encore un point commun !), le Parisien croque sur le vif les habitants de sa ville et en particulier de son quartier, Place de la République. L’homme est déterminé par son milieu : fidèle à ce principe naturaliste, l’artiste sillonne les régions de France dès 1900 à la recherche de sujets touchants de vérité. Sous son pinceau, paysannes bretonnes, jeunes mousses et pêcheurs de crevettes sont saisis tels qu’ils sont, sans folklore ni fioritures.
« Jules Adler était un homme simple, bon et généreux. C’était un humaniste avant l’heure », insistent les médiateurs du Palais Lumière d’Évian. Le peintre aborde en effet ses sujets avec empathie, brossant tendrement un sourire, une ride ou un regard triste. Marqué par la lecture de Germinal (1885), le treizième roman de la série zolienne des Rougon-Macquart, Adler ressent le besoin viscéral d’aller constater sur place l’âpre quotidien des mineurs du Nord. En 1901, il plante son chevalet devant les hauts fourneaux de Charleroi et brosse une série de toiles remarquée par la critique. Écrasés par un paysage de fer et de feu proche des visions de la mine que Zola compare à un monstre infernal, les hommes y sont absents ou réduits à des fourmis trimant tout en bas de l’image. Sur d’autres tableaux, les mineurs du pays noir s’apprêtent à descendre dans les entrailles de la terre ou s’éloignent tels des fantômes, exténués par leur labeur… En baignant de lumière deux jeunes marmots encore épargnés, Adler rend hommage à la réglementation du travail des enfants votée sous la Troisième République.
Jules Adler, Mineur de Charleroi, 1901
Huile sur bois • 51 × 40 cm • Coll. musée Baron Martin, Gray • © CH. Bernardot © Adagp, Paris 2018
Comme Zola, Adler est sensible à l’injustice. À la fin des années 1890, lorsque l’affaire Dreyfus éclate, tous deux prennent la défense du capitaine juif accusé à tort d’espionnage. « J’accuse ! » : avec sa célèbre lettre ouverte, Zola s’engage… tout comme Adler qui, en 1909, participe à la manifestation Ferrer, en soutien à un anarchiste espagnol fusillé arbitrairement, et ira jusqu’à fonder, durant la guerre de 1914–1918, une cantine pour artistes dans le besoin. Envoyé au front pour documenter le conflit, le peintre fait fi des codes de la propagande en crayonnant avec humanité des prisonniers allemands.
Un vendeur d’éventails, une modiste qui fait ses emplettes, des enfourneurs ravivant le feu d’une usine de verre : Adler met en lumière de nombreux métiers, dont beaucoup ont aujourd’hui disparu. De la ville à la campagne, il explore différents milieux et formes de travail… à l’image de Zola qui livre une véritable radiographie de la société de l’époque en consacrant chacun des tomes de sa saga à un univers bien précis, des mineurs (Germinal) aux ouvriers (L’Assommoir) en passant par les paysans (La Terre), les commerçants de bouche (Le Ventre de Paris) et les employés de grands magasins (Au Bonheur des Dames).
Avec La Soupe des pauvres (1906), Jules Adler gagne son surnom de « peintre des humbles » : en éclairant leurs visages sous la pâle lueur des becs de gaz, soulignant leur dénuement par une composition des plus dépouillées, l’artiste fait sortir les personnages de l’obscurité et de l’oubli. Tout comme Zola qui se félicite que son roman L’Assommoir (1876) « ait l’odeur du peuple », Adler est avant tout le peintre des foules et des petites gens auxquels il se mêle et s’identifie même, au point de considérer les chemineaux, ces vagabonds qui marchent en quête de travail et d’un gîte pour la nuit, comme ses alter-egos, lui qui sillonne les routes avec son matériel !
Jules Adler, Portrait de madame Adler, 1905
Fusain sur papier • 29,5 × 22 cm • Coll. Musée de la tour des échevins, Luxeuil-les-Bains • © H. Bertand © ADAGP, Paris 2018
Au fil de ses toiles, bourgeoises à col de fourrure, ouvriers fatigués, marchands de journaux et vendeuses de légumes se croisent dans un vaste ballet urbain. D’un geste tantôt minutieux et léché, tantôt vif et enlevé, le peintre représente les différentes facettes de la vie parisienne. Son tableau la Mère (1899) s’inspire directement de l’Assommoir (1876) : Gervaise éloigne son enfant de Lantier, son mari alcoolique assis à une table de café, condamné à subir les ravages de l’absinthe. Pour les Las (1897), Adler illustre directement un passage du même roman : « […] le piétinement de troupeau continuait, dans le froid du matin […] Cette foule, de loin, gardait un effacement plâtreux, un ton neutre, où dominaient le bleu déteint et le gris sale […]. [Ils] marchaient toujours, sans un rire […], les joues terreuses, la face tendue vers Paris qui, un à un, les dévorait »…
Mais, comme Zola toujours, Adler sait aussi apprécier le versant joyeux de la Ville Lumière à laquelle il dédie le délicieux Paris vu du Sacré-Cœur (1936) où il se représente de dos avec son épouse, admirant depuis le haut des marches une ville papillotante de blanc et de gris pâle… À l’arrière-plan des Joies populaires (1898), derrière les personnages fignolés avec réalisme à la lueur du couchant, il insère entre deux immeubles une version prémonitoire des vues impressionnistes, tachetées de bleu et de rose, que Monet peindra deux ans plus tard à Londres ! Dans son roman l’Œuvre (1886), Zola détaille lui aussi, par petites touches, les effets du soleil et de l’atmosphère sur Paris… En 1867, l’écrivain publie une nouvelle exprimant son émerveillement face à l’arrivée de la neige dans la capitale, s’avouant « tout bêtement joyeux » à la vue de ces rues devenues « des rubans de satin blanc ». Adler apprécie également les joies éphémères de la ville… comme ses fumées des locomotives, qu’il se représente en train d’observer avec deux enfants amusés en 1924
Si l’ambition première de Zola était l’étude scientifique, Adler, lui, peignait avant tout avec le cœur. Sa notoriété aurait dû lui survivre mais il sera victime des lois antisémites dès 1940, interdit d’exposer, et détenu durant six mois en 1944. Atteint de problèmes de vue, Jules Adler s’éteint dans la pauvreté à Nogent-sur-Marne, comme les humbles auxquels il a dédié sa vie…
Jules Adler, peindre sous la Troisième République
Du 3 mars 2018 au 21 mai 2018
Palais Lumière • Quai Charles Albert Besson • 74500 Évian-les-Bains
ville-evian.fr
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