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Analyse

De Courbet à Léger, les artistes au service des luttes ouvrières

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Publié le , mis à jour le
Comme aucun autre artiste, Fernand Léger a placé l’ouvrier au cœur de ses préoccupations et de sa conception sociale de l’art à l’ère industrielle. Alors que le Centre Pompidou-Metz lui consacre une vaste exposition, retour sur l’histoire artistique − et forcément politique − de la représentation du travailleur des temps modernes.
Jules Adler, La Grève au Creusot
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Jules Adler, La Grève au Creusot, 1899

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Huile sur toile • 231 x 302 cm • Coll. écomusée de la communaté Le Creusot-Montceau, Le Creusot • © Bridgeman Images / © Adagp, Paris

Émile Zola l’a bien montré dans son roman Germinal : c’est la machine qui, avec la révolution industrielle du XIXe siècle, a créé la classe ouvrière. Mais l’image de l’ouvrier n’est pas qu’une figure de papier. Peintres et sculpteurs se sont aussi attachés à donner un visage à ce personnage né de la modernisation qui remplacera progressivement le paysan. Du XIXe siècle aux années 1950, les artistes tels que Maximilien Luce et Fernand Léger en façonnent l’iconographie. Dans la pensée socialiste du XIXe siècle, le monde ouvrier est celui des travailleurs en opposition à celui des capitalistes et des bourgeois. Dans cette histoire, 1848 représente une date importante, celle de la proclamation de la liberté d’association, du suffrage universel et du droit du travail (mais le droit de grève ne sera officiellement reconnu dans la Constitution qu’en 1946).

Très tôt, les artistes accompagnent cette évolution sociale comme en témoigne les œuvres de Gustave Courbet qui représentent le labeur et les masses populaires. C’est le cas des Casseurs de pierre (1849) qui montrent de façon inédite la dureté du travail des plus humbles. L’image du prolétaire, du plus pauvre dans la hiérarchie sociale, est anoblie par le courant réaliste. Bien que l’artiste n’ait jamais explicitement revendiqué la portée politique de son œuvre, l’art de Courbet est perçu comme social, démocratique. Son regard engagé se lit également de façon très claire à travers son portrait de Pierre-Joseph Proudhon (1853). Surnommé « le père de l’anarchisme », ce socialiste libertaire issu du milieu ouvrier nie le principe de la propriété et soutient ardemment l’émancipation des travailleurs.

Gustave Courbet, Proudhon et ses enfants en 1853
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Gustave Courbet, Proudhon et ses enfants en 1853, 1865

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Huile sur toile • 147 × 198 cm • Coll. Petit Palais, Paris • © Bridgeman Images

À la fin du XIXe siècle, ce sont des artistes tels que Théophile Steinlen, Adolf von Menzel, ou Constantin Meunier qui témoignent à leur tour des conditions de vie des travailleurs de la mine ou des forges, et du sort de leur famille. Alfred Roll ou Jules Adler représentent quant à eux les grèves qui marquent l’époque. Outre l’incursion de l’ouvrier dans la peinture, la naissance du socialisme s’accompagne d’une profonde réflexion sur le rôle de l’art dans la société. Des intellectuels, philosophes, critiques s’interrogent sur l’utilité possible de l’art, sur le fait qu’il ne soit pas seulement un agrément mais une contribution à la vie sociale. Dans les années 1825, les saint-simoniens exigent par exemple de l’art qu’il soit utilitariste, pédagogique. Un idéal partagé même par les romantiques tels que Théophile Gautier, l’un des premiers à appeler les artistes à travailler pour l’industrie, ce qu’il juge plus utile que de peindre pour le Salon. Mais, comme Victor Hugo, il défend moins un art utilitariste que civilisateur…

La Belle Époque, l’anarchisme et l’utopie sociale

Au tournant du siècle, la question sociale s’impose en France. Les mouvements ouvriers revendiquent de nouvelles lois, grâce à la force syndicale (la CGT est fondée en 1895), comme la journée de travail de huit heures. De nombreux artistes appuient cette évolution, comme Maximilien Luce et František Kupka, mais aussi Paul Signac qui participent aux publications anarchistes s’épanouissant en marge de la montée des socialismes. Le néo-impressionniste Maximilien Luce, issu de la gauche révolutionnaire, en fait les frais : en 1893, à la suite de l’assassinat du président Sadi Carnot, il est arrêté et suspecté de complicité en raison de sa collaboration avec la presse anarchiste. En outre, il consacre une partie de son œuvre à l’iconographie du travail et de l’industrie, fasciné par l’univers de la mine qu’il découvre en Belgique. Le monde des travailleurs manuels lui inspire une série de toiles à la fois sombres et exaltées (La Fonderie, L’Aciérie). Dans l’une des plus célèbres, Les Batteurs de pieux, c’est la force musculaire qui est célébrée sur fond de paysage industriel.

Maximilien Luce, Les Batteurs de pieux
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Maximilien Luce, Les Batteurs de pieux, 1902-1905

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Huile sur toile • 154 × 196 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris • © Bridgeman Images

La question de l’art à vocation sociale n’est pas oubliée, comme le montre la publication par l’historien de l’art Roger Marx, en 1913, d’un livre majeur : L’Art social. Marx y défend l’œuvre commune plutôt qu’individualiste, l’éducation du peuple par l’art en reconnaissant sa fonction pédagogique. Il préconise aussi de donner plus de place aux arts appliqués et de rapprocher l’art et l’industrie.
Les artistes, parmi lesquels certains futuristes italiens, soutiennent les combats de la condition ouvrière. D’autres défendent une vision utopiste de la société à l’instar de Paul Landowski, sculpteur officiel qui ne craint guère de mêler l’iconographie ouvrière à la parabole biblique (Les Fils de Caïn : le pasteur, le poète, l’ouvrier, 1906).  L’ouvrier est pour lui l’une des grandes figures de l’humanité. La Belle Époque, qui précède la Grande Guerre, est d’ailleurs émaillée par de nombreuses revendications du mouvement ouvrier et, entre 1906 et 1910, par des grèves récurrentes.

Le XXe siècle, entre héroïsme et misérabilisme

Après la tragédie de 1914–1918, dans les années 1920, le peintre cubiste Fernand Léger s’intéresse à son tour au monde ouvrier. Ses œuvres font écho aux transformations de la ville sous la pression du développement industriel. Non pour en faire l’apologie sur le plan intellectuel et politique, mais sur le plan purement formel, car pour l’artiste il s’agit de nouvelles facettes passionnantes du paysage moderne. Son adhésion au parti communisme, après la Seconde Guerre mondiale, n’est pas étrangère à cet intérêt. Mais il n’est pas question pour les peintres français (comme lui et Picasso) de pratiquer un art réaliste socialiste, comme demandé aux artistes vivant en URSS. Il faut rappeler qu’en 1937, à l’occasion de l’exposition internationale qui se déroule à Paris, le pavillon officiel de l’URSS fit sensation avec sa sculpture monumentale de L’Ouvrier et la Kolkhozienne brandissant respectivement la faucille et le marteau, emblème ultime du « réalisme socialiste ». Il s’agissait là d’un art répondant à un esprit de propagande et ne laissant aucune liberté aux artistes. Nous sommes loin des contributions de Léger et Picasso au communisme français…

Fernand Léger, Les Constructeurs, </em>état définitif<em>
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Fernand Léger, Les Constructeurs, état définitif, 1950

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Huile sur toile • 300 × 228 cm • Coll. musée national Fernand Léger, Biot • © Photo Josse / Leemage / © Adagp, Paris 2017

Ode à la beauté de ce monde nouveau que les ouvriers ont contribué à faire naître, Les Constructeurs de Léger représente des ouvriers travaillant sur des échafaudages vertigineux, tels des acrobates. La toile monumentale fut exposée à l’usine Renault, où Léger s’amusa à observer la réaction des ouvriers, d’abord dubitatifs, puis finalement conquis par le ballet des couleurs… D’autres artistes ont développé dans les mêmes décennies des lectures beaucoup plus sombres du monde des travailleurs. Dans les années 1920, Georges Rouault rapproche la figure de l’ouvrier de celle du Christ.

Édouard Pignon, L’Ouvrier mort
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Édouard Pignon, L’Ouvrier mort, 1936

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Huile sur toile • 134 × 180 cm • Coll. Centre Pompidou, Paris • © MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian / © Adagp, Paris

C’est également l’analogie développée par Édouard Pignon dans L’Ouvrier mort, une toile contemporaine des grèves ouvrières de 1936. À la même époque, les photographes comme Willy Ronis documentent aussi intensément le monde ouvrier (notamment les grèves chez Citroën en 1938–1939). Le peintre André Fougeron, qui fut un temps le peintre officiel du parti des travailleurs, s’est quant à lui fait exclure en raison de toiles jugées trop populistes et misérabilistes. Aujourd’hui, avec la désindustrialisation qui s’étend en Europe occidentale, l’iconographie du monde ouvrier semble avoir quasiment disparu, devenue un témoignage historique davantage que l’expression d’une conquête politique et sociale.

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Fernand Léger. Le Beau est partout

Du 20 mai 2017 au 30 octobre 2017

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