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Hans Op de Beeck, We Were the Last to Stay, 2022
Installation in situ, matériaux divers • © Adagp, Paris, 2022. Photo : Blandine Soulage
C’est, sans nul doute, l’œuvre la plus marquante de cette 16e édition. Déjà, de par sa taille : en s’emparant entièrement d’un hangar des anciennes usines Fagor (dont les espaces s’étendent sur 29 000 mètres carrés en tout), le Belge Hans Op de Beeck (né en 1969) frappe un très grand coup. We Were the Last to Stay (2022) est plus qu’une œuvre immersive : c’est carrément un morceau de ville à échelle 1 – ou, plus exactement, un camping –, avec ses voitures garées, ses caravanes, ses bancs, ses sculptures publiques, ses arbres… Entièrement peint en gris, du sol au plafond et jusqu’au plus petit détail, cet environnement figé nous évoque un décor de théâtre ou de boule à neige, bercé de mélancolie. Attentif, le regard s’arrête sur des jouets d’enfants laissés en bazar, une chaise renversée, des bougies laissées au pied d’une Vierge Marie comme en souvenir d’un disparu, un carton à pizza sur une table… Autant d’accessoires émouvants, banals ou riants, traces tangibles de nos vies qui passent bien trop vite.
Pedro Gómez-Egaña, Virgo, 2022
© Blaise Adilon, le 6 septembre 2022
Toujours dans les usines Fagor, le Colombien Pedro Gómez-Egaña (né en 1976) a installé lui aussi un environnement à taille humaine… Mais, cette fois-ci, celui d’un simple appartement. Un lit, une table, un téléphone, quelques bouquins qui trainent et même des toilettes : on s’y croirait ! Cela dit, l’appartement est divisé par des murs blancs percés d’ouvertures, qui fractionnent son espace et le rendent inhabitable. D’ailleurs, certains meubles sont installés sur un sol mobile et bougent très lentement – tirés par des performeurs en pull rouge… Ainsi les visiteurs observent cet appartement découpé en lamelles évoluer et changer à vue d’œil, alors même qu’il semblait au premier regard immuable. Avec cette œuvre monumentale et troublante, Pedro Gómez-Egaña « propose une réflexion sur le fait que tout ce qui semble solide et durable se révèle en réalité suspendu dans un état de fragilité constante », comme l’explique le catalogue de la biennale.
Ugo Schiavi, Grafted Memory System, 2022
Installation, acier, végétaux, insectes, vidéos en images de synthèse, fossiles, ossements, câbles électriques, LED horticoles, son. • © Blandine Soulage
À quelques minutes à pied du parc de la Tête d’Or, le musée Guimet est l’autre lieu phare de cette biennale, qui l’occupe pour la première fois. L’espace est ahurissant : construit en 1879 pour l’industriel Émile Guimet avant que celui-ci ne transfère ses collections à Paris dans le musée homonyme, le bâtiment était resté abandonné depuis 2007, et demeure aujourd’hui dans son jus, avec ses présentoirs vides et ses parquets de bois. Le Français Ugo Schiavi (né en 1987) investit sa plus grande salle, très haute de plafond et de plan triangulaire, avec une gigantesque installation de vitrines débordant de végétations, d’écrans et d’objets divers. Artiste déjà bien connu pour son travail autour d’une forme d’archéologie du futur, Ugo Schiavi résonne ici parfaitement avec le destin singulier du musée, et imagine avec Grafted Memory System (2022) un retour de bâton du sauvage, où la nature reprendrait maladroitement ses droits sur le bâti et le numérique laissés là, pêle-mêle, par les hommes.
Leyla Cárdenas, Self-contained Withstander, 2022
Photographie sublimée sur soie polyester puis détissée. • © Blandine Soulage
À deux pas de l’installation d’Ugo Schiavi, la Colombienne Leyla Cárdenas (née en 1975) s’empare magistralement d’une petite pièce avec une installation de fils colorés, tendus à des lattes du plancher. Tendus si fort, d’ailleurs, que celles-ci se décollent. Paradoxalement, les fils évoquent un étai solide, appuyé au mur comme pour le soutenir. Serrés quoique non tissés, ils révèlent aussi une image imprimée du musée, qui apparaît comme un spectre dans la lumière. Si l’œuvre résonne avec l’histoire de ce lieu abandonné, elle illustre aussi parfaitement le thème de la fragilité et de ses ambivalences… Dans une autre pièce, l’artiste a dessiné au mur la façade de l’ancien musée en retirant de sa surface de petits morceaux de peinture : l’harmonie architecturale apparaît donc par la blessure, la craquelure et la perte. Et raconte par la cicatrice, la triste vie d’un musée où plus personne ne vient.
Lucile Boiron, Mater, 2022
Impressions photographiques UV sur verre et plexiglas, verre et tirages argentiques. • © Blaise Adilon
Au premier étage du musée Guimet, d’anciennes vitrines de bois portent la mémoire des anciennes collections d’histoire naturelle, abritées ici jusqu’à leur transfert au musée des Confluences. Investissant ce cadre inhabituel et chargé d’histoire, la photographe Lucile Boiron (née en 1990) a offert à ses images éclatantes de chairs et de fleurs une vie nouvelle, en les imprimant sur du plexiglas brillant, soyeux et comme dégoulinant sur le sol. Quelques sculptures en verre complètent le panorama, dont la palette rose ne dissimule guère le déroutant spectacle des chairs gonflées, fripées, saisies dans la lumière vive du soleil. Lucile Boiron révèle ici le développement réussi de sa pratique photographique dédiée à la chair, à ses séductions et son abjection, en installation sculpturale et monumentale. Canon !
Filwa Nazer, Five Women, 2022
Lyon a longtemps été une ville de soie et de canuts (les ouvriers tisserands), et c’est avec cette histoire que résonne le travail de la Saoudienne Filwa Nazer (née en 1972). L’artiste s’est emparée de deux endroits du musée Lugdunum, chef-d’œuvre brutaliste de l’architecte Bernard Zehrfuss que l’on visite en descendant une rampe en pente douce, avec d’imposantes sculptures textiles. Celles-ci sont réalisées à partir d’éléments censés être invisibles sous les vêtements, comme du tulle nylon ou de la ouate de polyester, qui renforcent et adoucissent tout à la fois. Suspendus au plafond, ceux-ci sont associés à des structures solides, interprétation plastique des récits intimes que lui ont confiés cinq Saoudiennes. Au plus près du corps, ces textiles retiennent la sueur et l’effroi, la crainte et le désir ; érigés en totems, ils révèlent toute leur intensité formelle, et « abordent subtilement l’incursion des femmes dans l’espace public. »
Que font les sculptures du musée du Louvre la nuit ? Le réalisateur américano-portugais Gabriel Abrantes (né en 1984) a imaginé une réponse magique en un court-métrage de vingt minutes, présenté aux usines Fagor. Dans Les Extraordinaires Mésaventures de la jeune fille de pierre (2019), on suit une jeune sculpture timide, réveillée grâce au pouvoir magique de la Vénus de Milo. La jeune fille de marbre sort du musée pour suivre un guide-conférencier, s’aventure dans une manifestation politique (à mi-chemin entre Nuit debout et les Gilets jaunes)… avant de se faire poursuivre puis blesser par un policier. Si le film est aussi joliment réalisé qu’amusant et impertinent, il soulève bien des questions quant à la perméabilité du musée et de l’art face au réel, aux luttes et aux enjeux pragmatiques d’une société en souffrance.
La double explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth a fait 215 morts et 6 500 blessés… et provoqué une onde de choc durable, révélant la corruption d’un pays au bord de la rupture. Sensible à la situation du Liban, les deux commissaires ont eu envie de rappeler au public de la biennale les plus belles heures du petit pays ; c’est ainsi qu’au macLYON, une exposition historique intitulée « Beyrouth et les Golden Sixties » revient sur l’effervescence de la scène artistique libanaise de 1958 à 1975 (date du début de la guerre civile). Sur les murs, 34 artistes plus ou moins méconnus en France, dont la très réjouissante Huguette Caland (1931–2019), peintre de compositions érotiques d’une subtilité et d’une finesse envoûtantes… Un plaisir inouï pour les yeux. Surtout avant l’œuvre terrible de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, une ronde d’écrans sur lesquels sont diffusées les images des caméras de surveillance d’un musée de Beyrouth, pile au moment de l’explosion. Où l’on voit deux jeunes mariés en pleine séance photo, heurtés de plein fouet par le souffle immense et dévastateur, qui éclate en une seconde les vitres, décroche les œuvres, et blesse à tout jamais les cœurs.
C’est un sentiment que les femmes connaissent par cœur : passer devant un café plein à craquer d’hommes, et se sentir seule, mal à l’aise, presque menacée. La Marocaine Randa Maroufi (née en 1987) prend le contrepied de ces lieux quasi-officiellement réservés aux hommes en mettant en scène des cafés, des fast-foods ou des garages envahis de femmes – et uniquement de femmes. Par l’absurde, elle révèle ces frontières invisibles qui régissent les lieux publics. Et fait rire (un peu jaune).
Salman Toor, Citizens, 2022
Courtesy de l’artiste et Luhring Augustine, New York\nAvec le soutien de Luhring Augustine Gallery, New York © Blaise Adilon
Notre dernier coup de cœur (quoiqu’il ait été infiniment difficile de n’en choisir que dix !), ce sont deux tableaux vus au macLYON dans l’exposition « Les nombreuses vies et morts de Louise Brunet », signés Salman Toor (né en 1983), un peintre américain d’origine pakistanaise. De format moyen, nimbés d’un vert nocturne et angoissé, ceux-ci mettent en scène des personnages aux mines tristes, queer, bruns comme leur auteur. Héritier de Manet, Salman Toor a aussi la touche dansante de Van Gogh, mais surtout un talent qui frappe immédiatement l’œil. Ultra-sensible, vertigineuse, sa peinture est l’exemple même de la fragilité faite art, devenue motrice de formes empathiques et vibrantes d’humanité. Peintre des nuits et des fêtes mélancoliques, Salman Toor n’aurait pu mieux illustrer cette vulnérabilité qui part du fond du ventre… et relie – finalement – tous les hommes, dans l’obscurité percée de lueurs d’une nuit sans fin.
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