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CENTRE POMPIDOU

La comédie humaine d’Alice Neel

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Publié le , mis à jour le
Méconnue en France, l’artiste américaine (1900–1984) fait l’objet d’une rétrospective événement au Centre Pompidou. Portraitiste des minorités et militante féministe, elle a été surveillée par le FBI mais n’a jamais fait de concessions à son ardent désir de peindre… en dépit d’une vie cabossée.
Alice Neel, Rita and Hubert
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Alice Neel, Rita and Hubert, 1954

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« Comme Tchitchikov [héros des Âmes mortes de Nicolas Gogol], je suis une collectionneuse d’âmes. » Alice Neel a consacré l’essentiel de son œuvre au portrait, qu’elle aborde avec une véracité touchante. Comme ici ce couple surpris dans l’intimité d’un moment partagé silencieux.

Huile sur toile • 86,4 x 101,6 cm. • Coll. et © Defares Collection / Estate of Alice Neel et David Zwirner, New York-Paris / Photo Malcolm Varon

« J’ai décidé de peindre une comédie humaine – comme Balzac l’avait fait en littérature. Dans les années 1930, j’ai peint les « Beats » de l’époque – Joe Gould, Sam Putman, Ken Fearing… J’ai peint El Barrio, le quartier portoricain de Harlem. J’ai peint les névrosés, les fous et les miséreux. J’ai peint aussi les autres, y compris des individus ordinaires. » Dans la galerie de portraits d’Alice Neel (1900– 1984), les corps ont vécu, souffert, joui, résisté, plié, succombé aux épreuves de la vie. Gueules abîmées, cicatrices visibles, chair fanée, air triste, yeux cernés, mains crispées, ils portent les stigmates d’histoires plus ou moins douloureuses, grandes ou banales, toujours authentiques. L’artiste qui connut le succès sur le tard parlait de ses tableaux comme de moments tragiques, soulignant son goût du drame et de l’exaltation. Une tendance portée par des coups de pinceau francs, directs, réalistes, sans fioritures ni concession, sans jugement ni cynisme, mais avec une bienveillance immodérée qui lui permet d’atteindre une forme de vérité, celle des individus, de leur intimité, de leur identité propre.

Robert Mapplethorpe, Alice Neel
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Robert Mapplethorpe, Alice Neel, 1984

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Épreuve gélatino-argentique • 50,8 × 40,6 cm • Coll. et © Robert Mapplethorpe Foundation. Used by permission.

Cela saute aux yeux : les personnages de Neel sont unis par une même humanité. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils nous interpellent aujourd’hui à ce point. « Alice Neel entrait en fusion avec ses modèles. Elle captait leur personnalité en étant dans une empathie viscérale avec eux », analyse Angela Lampe, la commissaire de la rétrospective du Centre Pompidou. L’artiste donne à voir tout un pan de la société américaine, victimes de la Grande Dépression, marginaux, exclus de la société en raison de leurs origines, leur catégorie sociale, de leur orientation sexuelle ou de leur militantisme, communistes, syndicalistes, leaders et intellectuels, défenseurs des droits civiques de la population afro-américaine, gamins des rues, mères épuisées, victimes de violence conjugale, couples mixtes, gays, lesbiens.

Alice Neel, Peggy
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Alice Neel, Peggy, vers 1949

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Peggy, petite amie de l’artisan qui construit des étagères pour l’artiste, est une femme battue, qui apparaît ici couverte de bleus, le visage tuméfié. Elle se suicidera en prenant des somnifères peu de temps après qu’Alice l’a immortalisée sur la toile.

Huile sur toile • 45,7 × 91,4 cm • Coll. et © Collection of James Kenyon, Los Angeles / Estate of Alice Neel et L.A. Louver, Venice (Californie) / Photo Malcolm Varon

« En politique comme dans la vie, j’ai toujours aimé les perdants et les outsiders. Cette odeur de succès, je ne l’aimais pas », déclarait-elle encore quelques semaines avant sa mort. L’artiste s’identifie à chacun de ses modèles, épouse leur cause avec une évidence qui relève de l’instinct. Les inégalités sociales, les relations de pouvoir entre les classes et les genres, elle connaît bien. Elle a payé cher sa liberté, a vécu dans la précarité à Spanish Harlem, au cœur de la communauté latino, perdu ses deux filles, élevé seule ses deux garçons (Richard et Hartley, né de sa liaison avec le photographe et cinéaste Sam Brody), après s’être battue contre une dépression nerveuse, la culpabilité, la violence d’une société où être une femme peintre figurative fut un combat. Pas un instant il ne fut pourtant question d’y renoncer. Créer fut sa raison d’être, la réponse à un élan vital. Depuis l’enfance, Alice sait qu’elle sera peintre.

La peinture comme planche de salut

Une tristesse abyssale inconsolable, qui la hantera toute sa vie.

Cours du soir au Philadelphia Museum of Art, poste de secrétaire à l’Army Air Corps pour financer ses études… La jeune fille, qui admire Munch, Van Gogh, Gauguin, Cézanne et le photographe August Sander, parvient à entrer à l’âge de 21 ans à la Philadelphia School of Design for Women. Dès qu’elle en a fini avec ses études, elle épouse le peintre Carlos Enríquez (1900–1957), part vivre un temps à La Havane, où elle fréquente l’avant-garde artistique cubaine. Le couple s’installe ensuite à New York avec sa première fille, Santillana. La petite meurt de diphtérie dans sa première année. La maternité revêt son visage le plus sombre, celui d’une tristesse abyssale inconsolable, qui la hantera toute sa vie.

Alice Neel, Margaret Evans Pregnant
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Alice Neel, Margaret Evans Pregnant, 1978

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Ventre énorme qui rend inconfortable toute position (surtout si on la fait poser sur un fauteuil trop petit), seins tendus, fatigue : la grossesse impose au corps un effort permanent, loin de l’image doucereuse de bonheur parfait du rêve américain.

Huile sur toile • 146,7 × 96,5 cm • Coll. et © Institute of Contemporary Art, Boston, Gift of Barbara Lee. The Barbara Lee Collection of Art by Women / Estate of Alice Neel et David Zwirner, New York- Paris / Photo Kerry McFate.

Elle soigne sa dépression dans un institut psychiatrique de Philadephie. Et surtout en reprenant ses pinceaux.

Dans ses nombreuses représentations de femmes enceintes ou avec bébé, l’angoisse est latente, la mort rôde, à des années-lumière de l’image d’Épinal d’une maternité douce et heureuse où la femme est plongée dans un état de plénitude à la limite de la béatitude. Alice Neel montre l’envers du bonheur et son insupportable corollaire : la perte de l’être aimé. Le couple ne se remet pas de l’inacceptable, et Carlos finit par repartir à Cuba dans sa famille, embarquant leur seconde enfant, Isabetta, née en 1928. Privée de sa fille, Alice Neel s’effondre, tente de se suicider. Elle soigne sa dépression dans un institut psychiatrique de Philadephie. Et surtout en reprenant ses pinceaux. La peinture sera sa planche de salut.

« Collectionneuse d’âmes »

Alice Neel, Joie de vivre
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Alice Neel, Joie de vivre, 1935

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Ce dessin un peu cochon où Alice met en scène son amant John Rothschild a été réalisé la semaine
où ils s’étaient installés dans un hôtel de la 42e Rue entre deux déménagements.

Mine graphite et crayon de cire • 30,4 × 40,5 cm • Coll. et © Yale University Art Gallery / Estate of Alice Neel / Courtesy Estate of Alice Neel et David Zwirner, New York-Paris.

De retour à New York en 1931, elle se plonge dans les remous de la vie urbaine, parcourt les rues, les avenues, son carnet à la main. Elle dessine, prend des notes, et, une fois rentrée, immortalise sur la toile une ville où plus rien ne semble fonctionner, où, dévorée par la crise économique, la population est réduite à l’état de zombies errants. Elle parvient à décrocher un poste dans la section « chevalet » de la Work Progress Administration qui vient d’être créée pour lutter contre le chômage, et, même si son amant Kenneth Doolittle, dans un accès de jalousie, en vient à brûler ses dessins et lacérer une cinquantaine de tableaux, elle poursuit son exploration du portrait. La présence des figures se fait plus intense, animée par une tension intrinsèque à l’œuvre. N’écoutant que ses désirs, elle choisit ses modèles, refuse de répondre à une quelconque commande. Elle les fait venir chez elle, parfois les déshabille, leur fait prendre des poses à la limite de l’inconfortable, histoire de les déstabiliser en douceur.

Alice Neel, Harold Cruse
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Alice Neel, Harold Cruse, 1950

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À la tête du département des Black Studies à Ypsilanti (Michigan), Harold Cruse était, au moment où il a pris la pose, préoccupé parce que le chef de la section culturelle du parti communiste auquel il adhérait lui avait dit qu’aimer Debussy était réactionnaire, raconte Alice Neel.

Huile sur toile • 78,7 x 55,9 cm • Coll. et © Collection particulière / Estate of Alice Neel / Courtesy Estate of Alice Neel et David Zwirner, New York-Paris.

Durant ces séances qui de son propre aveu l’épuisent, Alice attaque la toile directement, sans dessin préparatoire et sans jamais les lâcher des yeux, elle leur parle de façon ininterrompue, d’eux mais aussi d’elle-même, cherchant à trouver la substantifique moelle de leur être en abordant des sujets qu’elle devine à fleur de peau. À tel point qu’Alice Neel se définit elle-même comme une « collectionneuse d’âmes ». Mieux encore, elle fut surnommée « a curator of souls », comme le souligne Élisabeth Lebovici. L’historienne de l’art, critique et militante féministe, qui signe à l’occasion de l’exposition un bel essai dans le catalogue, considère que Neel, dans le choix de ses sujets, « détruit systématiquement le système patriarcal hétérosexuel colonial en dissolvant chacune des facettes de son rêve, c’est-à-dire de sa norme ».

Alice Neel, Jackie Curtis and Ritta Redd
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Alice Neel, Jackie Curtis and Ritta Redd, 1970

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« C’est Andy Warhol qui les a envoyés poser pour moi », raconte Alice Neel. Ils s’étaient rencontrés la veille dans un club new yorkais d’où ils s’étaient fait jeter car les hommes étaient tenus de porter des vestes, et non de se travestir.

Huile sur toile • 152,4 × 106,4 cm • Coll. et © Cleveland Museum of Art / Estate of Alice Neel / Courtesy Estate of Alice Neel et David Zwirner, New York-Paris

La virilité est tournée en dérision, comme dans The Family (1968), où la mère est infantilisée par un mari dominant qui prend toute la place. Elle est battue en brèche dans ses portraits de l’éminent critique John Perrault, qu’elle fait poser en odalisque dans le plus simple appareil, et du couple de travestis Jackie Curtis et Ritta Redd, assis côte à côte dans une composition au charme trouble. On trouve aussi Andy Warhol tout fragile, recroquevillé sur lui-même, qui porte un corset et d’impressionnantes cicatrices après que la féministe radicale Valerie Solanas lui a tiré dessus, ou encore le couple d’amants critiques d’art David Bourdon et Gregory Battcock, l’un habillé et l’autre en sous- vêtements.

Avec le temps, elle joue encore plus volontiers la carte de l’inachèvement, laissant des pans entiers de la toile en réserve, réduisant le décor à une surface vide, pure matière picturale. Une façon d’aller à l’essentiel du portrait et un probable clin d’œil à l’expressionnisme abstrait, un pied de nez au vieil antagonisme qui l’oppose au figuratif, analyse Angela Lampe. Pour cette dernière, « Alice Neel se situe dans ce féminisme intersectionnel, en prise avec les questions sociales, de genre et sociétales. En s’intéressant à l’individu, elle parvient à dépasser la dichotomie entre une vision universelle trop liée à l’histoire post coloniale et une approche identitaire, une cancel culture, qui de fait exclut ceux qui ne sont pas du groupe. Elle réussit à trouver une synthèse qui permette de résoudre ces conflits. C’est une des raisons qui expliquent l’engouement actuel pour l’artiste ».

Une figure de l’activisme des années 1970

Le succès avait pointé son nez au début des années 1960, où Alice Neel commence à vendre des œuvres de façon régulière, en travaillant avec la Graham Gallery. Elle participe à des colloques, conférences, des cours, ne refrénant jamais sa liberté d’expression, n’hésite pas se joindre à des manifestations organisées par la Black Emergency Cultural Coalition pour dénoncer l’absence d’artistes noirs dans les musées, prend part à la première exposition composée d’artistes femmes en 1973, affirmant vouloir « peindre comme une femme, mais pas comme le monde oppressif et ivre de pouvoir pensait qu’une femme devait peindre ».

Alice Neel, Andy Warhol
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Alice Neel, Andy Warhol, 1970

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« Vous voudriez me peindre ? » demande Warhol à Alice Neel lors de leur rencontre chez le marchand Leo Castelli. Elle le fera sept ans plus tard, montrant les blessures de l’artiste rescapé d’une tentative d’assassinat.

Huile sur toile • 152,4 × 101,6 cm • Coll. et © Whitney Museum of American Art, New York / Estate of Alice Neel / © Photo 2022 Digital image Whitney Museum of American Art / License by Scala.

Dans une lettre destinée à Cindy Nemser, elle écrit : « Toutes les insultes, toutes les attaques, toute dévalorisation et toute exploitation de la femme en tant que telle devraient être combattues par toutes les femmes. Se laisser dire par un psychiatre qu’on souffre d’une « envie de pénis » est une erreur. C’est comme chanter Old Black Joe devant un Black Panther, ça ne se fait que parce que la psychiatrie a été découverte par un homme. L’histoire doit être réécrite. Viva la mujer. » Engagée, caustique, entière, pleine d’esprit et de ressources, elle reste au fond fidèle à ce qu’elle a toujours été. « Je crois que je suis une humaniste. C’est ma façon de voir le monde et c’est cela que je peins. »

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Alice Neel, un regard engagé

Du 5 octobre 2022 au 16 janvier 2023

www.centrepompidou.fr

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Catalogue

Par Angela Lampe (dir.)

éd. Centre Pompidou • 160 p. • 32 €

Retrouvez dans l’Encyclo : Alice Neel

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