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Peintre américaine, Alice Neel (1900–1984) a souffert de la marginalisation des femmes artistes. D’un grand talent, fragile et désenchantée, cette « collectionneuse d’âmes » est depuis reconnue pour son engagement du côté des femmes. Sans tabou, elle a représenté leur corps, leurs souffrances, leurs difficultés à exister dans une société qui les associe à la maternité heureuse et à l’épanouissement familial. Grande portraitiste, cette artiste figurative atypique a livré une œuvre à la fois réaliste et complexe, d’une grande profondeur introspective.
Alice Neel dans son atelier, 1944
© Photo Sam Brody / Courtesy galerie
« Je ne voyais pas la vie comme un pique-nique sur l’herbe. Je n’étais pas heureuse comme Renoir. »
Alice Neel est née en Pennsylvanie, dans une famille modeste et nombreuse. Très jeune, elle est confrontée au décès de l’un de ses frères, un drame qui assombrit la vie familiale. La jeune fille est destinée à devenir secrétaire. Au début des années 1920, elle se lance malgré tout dans des études artistiques au sein de la Philadelphia School of Design for Women.
Après avoir rencontré le peintre cubain Carlos Enríquez Gómez en 1924, Alice Neel l’épouse à la Havane. Le couple s’y installe et donne naissance à une petite fille en 1926. L’enfant meurt en bas âge, ce qui représente un terrible traumatisme pour sa mère.
Neel plonge dans la dépression, bien qu’une autre enfant voie le jour, Isabetta. Installé à New York, le couple confronté au profond mal-être d’Alice se sépare. L’enfant et sa mère sont séparés. Elles ne se reverront que trois fois tout au plus. Frôlant le suicide, désargentée, Alice Neel doit être internée.
À contre-courant de la vague de l’abstraction, Neel est foncièrement en quête de réalisme. Son style est marqué par l’influence de l’expressionnisme allemand, dont elle partage la crudité et le refus de toute idéalisation. Le corps, comme les visages, sont représentés avec leurs faiblesses, leurs failles, dans leur détresse ou leur banalité.
L’artiste a su briser des tabous, notamment celui de la maternité heureuse. Son regard est à l’opposé de la domination masculine. Elle milite également pour la reconnaissance des minorités, s’intéresse aux marginaux et aux isolés au sein de la société américaine.
Proche des sympathisants communistes, Alice Neel fait la rencontre du photographe Sam Brody, le père du fils qu’elle met au monde en 1941. Mais les temps sont difficiles, l’artiste reçoit peu de commandes et vit dans une grande précarité. Elle continue toutefois à peindre et à exposer, et participe à des projets théâtraux et cinématographiques expérimentaux.
Dans les années 1960, Neel gravite dans la sphère d’Andy Warhol dont elle fait le portrait [ill. ci-dessous]. En 1984, atteinte d’un cancer du colon, elle meurt dans son appartement new-yorkais.
Alice Neel, Ethel Ashton, 1930
huile sur toile • 61 × 55,9 cm • Coll. Tate, Londres • © Estate Alice Neel / Galerie David Zwirner, New York / Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography
Ethel Ashton, 1930
Dans les années 1930, Alice Neel est en grande détresse. Ayant perdu la garde de sa fille, sans moyens, elle est accueillie dans son atelier par son amie peintre Ethel Ashton. Dans ce nu, Neel la représente comme enfermée dans un corps difforme, sans séduction aucune. Son visage est émacié, ses seins et son ventre lourds. L’image est à l’opposé de l’érotisation habituelle du corps féminin.
Alice Neel, Andy Warhol, 1970
152,4 × 101,6 cm • Coll. Whitney Museum of American Art, New York • © Estate Alice Neel / Galerie David Zwirner, New York / Photo Whitney Museum of American Art / Scala
Andy Warhol, 1970
Ce portrait montre un visage inhabituel du pape du pop art, alors extrêmement célèbre. Il se dérobe au regard en fermant les yeux. Sa nudité a quelque chose de touchant, car Neel cultive toujours un regard empathique sur ses modèles. Warhol avait pour habitude de se grimer, de porter des perruques, de se cacher derrière des lunettes. Ici, avec une grande économie de moyens, il apparaît comme un être androgyne et vulnérable.
Alice Neel, Carmen et Judy, 1972
huile sur toile • 108,6 × 83,5 cm • Coll. Oklahoma City Museum of Art • © Estate Alice Neel / Galerie David Zwirner, New York / Oklahoma City Museum of Art. Westheimer Family Collection, 2005.008 / Photo Joseph Mills
Carmen et Judy, 1972
Le thème de la maternité est fréquent dans l’œuvre d’Alice Neel, qui lui associe des sentiments contrastés. Ses femmes enceintes comme ses mères à l’enfant semblent porter leur solitude, ont l’air fatigué, parfois même abattues. La relation de dépendance entre l’enfant et la mère semble complexe, à l’image peut-être de celle qu’elle a entretenue avec sa fille.
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