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Edvard Munch, Le Meurtrier, 1910
Huile sur toile • 95,5 x 154,5 cm • Coll. et © MUNCHmuseet, Oslo.
Effrayant avec son visage déshumanisé réduit à un masque de matière verte percé de deux pupilles noires, le personnage avance vers le spectateur d’un pas décidé. Malgré les traces de pinceau, les coulures de peinture, la toile brute laissée visible, la composition n’est que mouvement, tension, agitation, évoquant, plus qu’un tableau, le plan fixe d’un film d’épouvante, où, tétanisé de peur, le spectateur voit se rapprocher dangereusement ce fou furieux croisé par malheur sur un chemin de campagne, qui pourrait bien finir par crever l’écran pour venir lui régler définitivement son compte. Un siècle et des poussières d’années plus tard, l’image n’a rien perdu de sa force de sidération malgré le flot de séquences cinématographiques culte qui ont traumatisé nos esprits depuis.
Autoportrait entre deux aquarelles, 1930
Coll. et © MUNCHmuseet, Oslo
Qui est l’auteur de ce condensé d’horreur, brossé à grands coups de pinceau, ayant traversé les âges pour venir hanter nos nuits ? Ne soyez pas surpris en apprenant qu’il s’agit d’Edvard Munch (1863–1944), connu surtout pour son célèbre Cri, œuvre iconique de la modernité qui a éclipsé soixante ans de carrière, d’expérimentations picturales et de trouvailles visionnaires. C’est aux multiples visages de ce monstre sacré de la création que s’intéresse le musée d’Orsay dans une rétrospective conçue avec le MUNCHmuseet (« musée Munch »). Inauguré l’année dernière à Oslo, ce gigantesque bâtiment incliné n’a pas échappé à la polémique à cause de sa silhouette jugée trop abrupte, tout comme les premières expositions de Munch firent scandale avec ces œuvres à la manière brute, exhibant le geste rageur de l’artiste, le plaisir charnel de peindre, pour révéler le monde dans sa vérité crue.
Munch a su, dès ses débuts, cultiver son goût de la liberté et de l’anti-académisme auprès des cercles intellectuels avant-gardistes de Kristiania (ancien nom d’Oslo, jusqu’en 1925). Fustigeant l’hypocrisie bourgeoise, ils se retrouvent au Grand Café de l’avenue Karl Johan, autour de leur chef de file Hans Jæger, libre-penseur, philosophe et écrivain anarchiste, dont la sortie du livre Scènes de la bohème de Kristiania lui vaut une condamnation à deux mois de prison en 1885. De quoi marquer l’esprit du jeune homme, initié au dessin par sa tante peintre, qui élève la fratrie depuis la mort de leur mère, en 1868. À l’âge de 17 ans, Edvard affirme haut et fort à sa famille qu’il veut consacrer sa vie à l’art, ce qu’il met en application sans attendre. Il loue un petit atelier et dévoile lors d’expositions collectives des paysages, portraits et scènes de la vie quotidienne sans fioriture ni artifice, sous la coupe du réalisme et de la peinture en plein air des impressionnistes qu’il admire dans les galeries lors d’un premier séjour à Paris à 22 ans.
Edvard Munch, Madone, 1894–1895
Cette Vierge en pleine extase, prise dans des
volutes sensuelles épousant les courbes de son corps, fit bien sûr scandale.
Huile sur toile • 90,5 × 70,5 cm • Coll. et © Nasjonalmuseet / photo Børre Høstland.
Durant cette période, l’artiste en devenir entame une liaison passionnelle avec une femme mariée, Milly Thaulow, journaliste et féministe norvégienne. Il connaît aussi son premier scandale avec l’Enfant malade, montré au Salon d’automne de Kristiania. Passionné, exalté et obstiné, sûr de son talent, il ne laisse aucun spectateur indifférent, que ce soit dans la capitale norvégienne, à Paris ou à Berlin. Inaugurée en 1892, son exposition au Verein Berliner Künstler choque à ce point le public allemand qu’elle doit fermer brusquement ses portes avant de rouvrir pour une tournée triomphale à Breslau, Dresde et Munich. L’événement correspond au début de la période symboliste de Munch, celle des chefs-d’œuvre promis à la postérité où s’exprime la sensibilité à fleur de peau de l’artiste. « Tout art – littérature comme musique – doit être produit avec notre cœur sanguinolent », plaide-t-il. Il simplifie plus encore son langage plastique ; son trait libre et spontané ne s’attarde ni sur les détails ni sur les effets de perspective, réduite à des lignes courbes, quand la couleur prend des libertés avec le réel pour mieux souligner la profondeur de l’être et de ses états d’âme.
Edvard Munch, La Danse de la vie, 1925
Munch met en scène ici les trois âges de la femme : jeune fille innocente et coquette, encore vêtue de blanc, celle-ci revêt une robe rouge passion lorsqu’elle rencontre l’âme soeur, avant de porter le deuil dans une attitude résignée.
Huile sur toile • 143 × 208 cm • Coll. © MUNCHmuseet, Oslo / akg-images / De Agostini Picture Library
« On ne doit plus peindre d’intérieurs, des gens qui lisent et des femmes qui tricotent. Ce doit être des personnes vivantes qui respirent, s’émeuvent, souffrent et aiment. »
Edvard Munch
Munch fréquente des musiciens et intellectuels tels les dramaturges August Strindberg ou Stanisław Przybyszewski. Inspiré par ses lectures des philosophes vitalistes Friedrich Nietzsche et Henri Bergson, il considère que l’art ne doit pas imiter la nature mais la transcender pour atteindre la joie absolue. « On ne doit plus peindre d’intérieurs, des gens qui lisent et des femmes qui tricotent, écrit-il. Ce doit être des personnes vivantes qui respirent, s’émeuvent, souffrent et aiment. » Comme dans les envoûtants tableaux le Baiser, Vampire, Mélancolie et le Cri. Munch en réalise plusieurs versions, éprouvant le motif, ses multiples possibilités picturales et émotionnelles, dans un cycle intitulé la Frise de la vie, qu’il décrit comme « une séquence de peintures décoratives qui représentent ensemble une image de la vie. La ligne sinueuse de la côte traverse les tableaux, et derrière, en perpétuel mouvement, l’océan, tandis que sous les cimes des arbres, la vie multiforme se déploie avec ses joies et ses douleurs ». L’atmosphère de ces toiles embarque ainsi le spectateur dans un ailleurs empreint de nostalgie mais qui déborde aussi d’une énergie communicative. Ce qui ne fait pas pour autant de Munch un rêveur mystique détaché des réalités matérielles.
Si, pendant ses années bohème à Berlin et à Paris, ses excès d’alcool et de jeu, ses liaisons tumultueuses – celle avec Tulla Larsen s’achève lors d’une violente dispute où il est blessé à la main gauche –, sa dépression sévère (suivie de son internement à Copenhague à l’automne 1908) ont contribué à nourrir l’image de l’artiste maudit, la réalité fut tout autre. Munch n’a jamais rien laissé au hasard, cherchant à maîtriser du début à la fin le processus de création, de diffusion et de réception de son œuvre.
Edvard Munch, Nuit étoilée, 1922–1924
Millet et Van Gogh peuvent trembler : la lumière nocturne des contrées nordiques a inspiré à Munch l’une des plus envoûtantes nuits étoilées de l’histoire de l’art moderne. Parmi les ombres, se cache un autoportrait au premier plan.
Huile sur toile • 120,5 × 100,5 cm • Coll. et © MUNCHmuseet, Oslo
« Il invente ses propres dispositifs scénographiques, met en évidence le fil qui relie les œuvres entre elles, valorise l’idée d’un « nouveau dans le même » en donnant à son travail un rythme cyclique. La conduite de sa carrière artistique relève de la mise en récit. Des études récentes ont souligné le côté businessman de l’artiste », souligne Claire Bernardi, directrice du musée de l’Orangerie et commissaire de l’exposition du musée d’Orsay. Amusé plutôt qu’angoissé par les scandales (synonymes de publicité), l’artiste privilégie dès ses débuts les expositions monographiques dont les droits d’entrée représentent d’importantes sources de revenus. Plus tard, il n’hésite pas à rompre ses contrats avec les marchands pour rester seul maître à bord, assurant jusqu’à la réalisation de catalogues de tableaux à vendre sous forme d’albums photo, initiative inédite à l’époque.
Très attentif au rapport de l’œuvre avec son environnement et le spectateur, Munch se montre aussi novateur dans l’accrochage, estimant « qu’on ne voit pas seulement avec ses yeux, mais avec tout son corps ». Pour l’historienne de l’architecture Wenche Wolle, il conçoit les lieux d’exposition comme « des espaces d’affects psychologiques et somatiques », considérations qu’elle rapproche des théories artistiques et psychologiques de l’empathie alors en vogue dans les années 1880 à 1910, impliquant « une façon de regarder à la fois haptique et optique ». Proche de l’architecte Henry Van de Velde, Munch se montrait également fasciné par l’idée du décoratif comme « force esthétique unificatrice ». L’importance accordée au corps, tout entier impliqué dans la production du tableau et dans sa réception, ses liens essentiels avec la nature, la nécessité de l’entretenir par des bains de plein air ou l’exposition aux rayons du soleil réputés pour leurs vertus curatives innervent son travail.
Edvard Munch, Soirée sur l’avenue Karl Johan, 1892
À bien y regarder, plutôt que des passants, on croirait voir une horde de revenants sous psychotropes. Yeux écarquillés, attitude désincarnée… Le peintre traduit ainsi l’anonymat qui engloutit les individualités dans les foules et la ville.
Huile sur toile • 85 x 121 cm • Coll. © MUNCHmuseet, Oslo / akg-images / De Agostini Picture Library
Fresques de l’aula (salle de réception et de concert) de l’université d’Oslo.
© Einar Aslaksen
Guéri de sa dépression, Munch revient en Norvège en 1909, loin de ses addictions et frasques passées. Alors qu’il connaît un succès immense, il choisit de mener une vie sage et rangée. Il voit grand et après avoir bataillé ferme durant trois ans, entre 1911 et 1914, finit par remporter le concours pour décorer les murs de l’aula, salle de réception et de concert de l’université de Kristiania, dont il assure seul la scénographie et qu’il finance en partie. Au centre de l’espace, irradie le Soleil, source de renouveau personnel et collectif, lumière de la connaissance au cœur de la création. On raconte que Richard Strauss, venu se produire à l’aula en 1917, aurait tellement été ébloui par la force de cette composition qu’il aurait à peine regardé sa partition de tout le concert.
À cette époque, Munch achète une propriété à Ekely, dans les environs de Kristiania, où il passera le plus clair de son temps, explorant durant les décennies à venir l’expressionnisme pictural dont il est aujourd’hui considéré comme l’un des pionniers. Son atelier se prolonge dans le jardin, où il a fait installer quatre panneaux en bois et un petit appentis. L’historien de l’art, écrivain et critique Curt Glaser, ami et collectionneur de Munch, lui rend visite en 1927 pour préparer la rétrospective à la National galerie de Berlin. Il en fait le récit dans un ouvrage précieux pour qui veut comprendre les liens unissant Munch à ses œuvres. Le peintre et graveur, également passionné par la photographie, vit entouré de ses créations. Les tableaux sont entassés contre les murs, accrochés de façon bancale, couchés à même le sol. Il leur mène la vie rude, ne s’inquiète pas de leur état de conservation ; pour lui, si un tableau périt, c’est que tel était son destin.
Edvard Munch, Jeunes filles sur le pont, 1927
Motif récurrent, le pont évoque le passage entre les différents états de l’âme humaine mais aussi les étapes de la vie que s’apprêtent à affronter ces trois jeunes filles, peintes à Åsgårdstrand. Une fois installé à Ekely, Munch réalisera de nombreuses autres versions de ce tableau.
Huile sur toile • 125 × 36 cm • Coll. et © Nasjonalmuseet / photo Børre Høstland.
Edvard Munch dans son atelier extérieur, Vers 1930
Des ormes, des marronniers, des lilas, des prunus et le chant des oiseaux… Véritable havre de paix de 45 hectares, installé à la périphérie d’Oslo, sur les hauteurs, avec vue sur le fjord au loin, c’est ici que Munch vécut de 1916 à sa mort. L’atelier est toujours en place et accueille des résidences d’artistes, mais la maison a malheureusement été rasée. Munch y vivait entouré de ses œuvres, peignant du soir au matin à l’intérieur ou en plein air, quelles que soient les conditions climatiques.
Coll. et © MUNCHmuseet, Oslo
Glaser raconte le choc que lui procure la découverte des peintures exposées en plein air. « Par une journée d’hiver étincelante de neige, sur les murs extérieurs des bâtisses de son grand jardin, des tableaux les uns contre ou par-dessus les autres, ruisselant de couleur, gorgés de soleil, brillaient ici d’un éclat incomparable, dans une véritable débauche de lumière. Une plénitude de couleurs d’une chaleur tout estivale en plein coeur de l’hiver nordique ! Inoubliable. » Et lorsque la neige se met à tomber, « la splendeur colorée s’estompa, puis disparut sous la couche de neige qui adhéra à la surface des toiles ». Le collectionneur s’inquiète pour les toiles, mais Munch lui répond qu’elles ont l’habitude, avant de les essuyer avec un petit balai et de les ranger dans la remise. Obsédé par ses recherches picturales, il ne cessera d’en repousser les limites jusqu’à son dernier souffle.
Edvard Munch. « Un poème d’amour, de vie et de mort »
Du 20 septembre 2022 au 22 janvier 2023
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
Anna-Eva Bergman, Edvard Munch : une Cosmologie de l’Art
Du 17 septembre 2022 au 6 novembre 2022
Galerie Poggi • 2 Rue Beaubourg • 75004 Paris
galeriepoggi.art
Catalogue
éd. Réunion des musées nationaux (RMN)
254 p. • 45 €
Hors-série
Beaux Arts Éditions
68 p. • 12 €
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Coulures de couleurs, coups de pinceau rageurs et coup de poing pour le spectateur ! À l’image de ce tableau d’une
efficacité visuelle redoutable, préparez-vous à être secoué par le Munch que nous révèle la rétrospective du musée d’Orsay.