À l’Exposition universelle de Paris de 1867, les Européens découvrent un archipel qui s’ouvre après plus de deux cents ans de relatif isolement. Six ans plus tard, c’est à Vienne que le Japon installe son pavillon. Le pays commence seulement à donner le ton. Les boutiques, les marchands d’art, les revues artistiques deviennent les vecteurs de son rayonnement, et les artistes se mettent au diapason…
Éventails, ombrelles, kimonos, ivoires, satins, objets de porcelaine… Les objets asiatiques tapissent les boutiques parisiennes à partir des années 1860. On peut alors déjà acquérir des estampes chez Madame Desoye. En 1878, ce sont les arts décoratifs qui s’exposent chez l’antiquaire Siegfried Bing, près de l’hôtel Drouot, tandis que les brocanteurs proposent de menus bibelots. Dans les années 1880, les vitrines du boulevard Haussmann arborent même des robes japonaises. Les intérieurs bourgeois se mettent à la mode, et les peintres ajustent leurs modèles au décorum : La Parisienne japonaise (1872) d’Alfred Stevens est ainsi parée d’un kimono bleu à fleurs élégamment cintré, et sa chevelure rousse est piquée de peignes de joaillier. Les éléments japonais se prêtent ici aux effets chatoyants que le miroir et le mur ocre densifient encore davantage.
Alfred Stevens, La Parisienne japonaise, 1872
Huile sur toile • 150 × 105 cm • Coll. Musée d’Art Moderne et d’art Contemporain, Liège • © akg-images
Reprendre cent fois le motif, cadrer sa composition, en aviver les couleurs, les amortir, suivre le cours des saisons… La patience du peintre japonais, la précision de son regard et l’audace de ses cadrages dans les paysages forcent l’admiration de Van Gogh et de Monet. Kandinsky, lui, a une révélation plus abstraite : le rythme pur et le « ton intérieur » des estampes japonaises. C’est, dit-il, ce qui manque à l’art occidental ! Il faut « appauvrir l’extérieur » pour atteindre « un enrichissement intérieur ».
Vincent Van Gogh, Papillons et coquelicots, 1890
Huile sur toile • 25,2 × 34 cm • Musée Van Gogh, Amsterdam • © akg-images / Album
Pour décrire la scène de l’Opéra, la classe de danse ou les coulisses intimes de la toilette quotidienne, Degas applique les leçons de la composition dramatique des estampes japonaises. Il coupe les personnages avec le montant d’une porte, du cadre, ou les pousse au-delà de la toile en les élevant sur une estrade. Les modèles extra-occidentaux ont un effet libérateur pour les artistes lassés des cadrages conventionnels. Dans l’œuvre du peintre tchèque Emil Orlik, l’harmonie des lignes devient même un sujet décoratif qui relègue les figures humaines au rang de repoussoirs.
Emil Orlik, Jeune fille japonaise sous un saule, 1901
Gravure sur bois coloré • 18,4 x 36 cm • INHA, Coll Jacques Doucet • © akg-images
Dans son atelier, entre les costumes et les objets d’art asiatique, Gustav Klimt travaille vêtu d’un sarrau à l’étoffe d’inspiration japonaise. Autour de lui glissent aussi des carpes koï comme des ondines… Pense-t-il à ces estampes d’inspiration aquatique lorsqu’il peint ses sirènes enveloppées de noir, portées par un courant semé d’écailles d’or ? Comme les figures mythologiques, les formes évanescentes et animales de l’art japonais sont librement assimilées par le peintre autrichien, ce qui donne naissance à des hybridations fantastiques.
Gustav Klimt, Les Nixes ou Les Poissons d’argent, 1894
Huile sur toile • 0,82 × 0,52 cm • © Imago / LA COLLECTION
Revenants, monstres, spectres… Le folklore japonais grouille de thèmes et d’éléments morbides. Dans ses carnets de croquis, les Manga, Hokusai représente par exemple Kasane apparaissant à Yoemon, son époux. Le spectre de cette femme repoussante, assassinée par son mari avide, hante la campagne pour harceler Yoemon, l’œil dilaté et le sourire bâillant. En Europe, à la fin du XIXe siècle, les artistes symbolistes sont aimantés par cette imagerie macabre et bizarre, car à l’ordre du progrès technique ils opposent le rêve, le doute, le pessimisme. Edvard Munch donne ainsi aux scènes étranges et grotesques une intensité émotionnelle, en les nimbant d’une atmosphère familière et dramatique, imprégnée de malaise.
Edvard Munch, La Mort dans la chambre du malade, 1893
Huile sur toile • 160 × 134 cm • Coll. Munch-museet, Oslo, Norway • © Bridgeman Images
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