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Frères de Limbourg, L’Homme anatomique, 1411-1416
© Bibliothèque du musée Condé, Château de Chantilly / photo Gilles Kagan
Il est arrivé un matin de mai, ce monumental gisant du duc – dont les traits du visage sont étonnamment réalistes – taillé dans un bloc de marbre blanc vers 1404 par le très grand sculpteur Jean de Cambrai. Déplacé exceptionnellement depuis la cathédrale de Bourges jusque dans la salle du Jeu de paume du château de Chantilly. Jadis, il était posé sur une dalle noire et porté par un ensemble d’arcatures peuplées d’une quarantaine de sculptures de pleurants encapuchonnés, tous d’une qualité prodigieuse, d’une écriture minimale, presque abstraite.
Cet impressionnant ensemble funéraire prenait alors place dans le chœur de la Sainte-Chapelle de Bourges (détruite au XVIIIe siècle). Inachevé, comme les Très Riches Heures, ce tombeau ducal illustre la munificence de Jean de France, fils de roi (Jean II) et frère de roi (Charles V), mort en 1416 après avoir été l’un des plus brillants mécènes du flamboyant XVe siècle. Comme le fut également l’un de ses autres frères, le duc de Bourgogne Philippe le Hardi– mort, lui, en 1404 – qui fit de Dijon une capitale des arts.
Voilà donc Jean de Berry déplacé symboliquement à Chantilly pour veiller sur son plus précieux manuscrit, dont il ne connut jamais l’achèvement, exposé de manière unique au public cet été. Livre médiéval probablement le plus connu au monde, souvent appelé la « Joconde des manuscrits », les Très Riches Heures du duc de Berry fait partie des icônes du XVe siècle.
Frères de Limbourg, Adam et Ève chassés du paradis
Organisée autour de la fontaine de vie, la peinture narre en plusieurs scènes l’histoire d’Adam et Ève
dans le jardin d’Éden, qui semble flotter au-dessus des nuages. Le tout dans une précieuse palette, bleu lapis ou rouge vermillon. Un chef-d’œuvre de l’enluminure médiévale.
© GrandPalaisRmn (Domaine de Chantilly) / Michel Urtado / presse
Ce livre de prières très richement illustré a nourri depuis sa création l’imaginaire médiéval, notamment avec son calendrier qui égrène les travaux des champs au fil des mois, pages sur lesquelles l’attention au réel est stupéfiante pour l’époque. L’histoire de ce manuscrit est tout aussi passionnante, encore mâtinée d’incertitudes, que ses peintures sont d’une qualité picturale inouïe.
Pour en prendre la mesure aujourd’hui, il faut remonter deux siècles en arrière. C’est en décembre 1855 que le duc d’Aumale, Henri d’Orléans (1822–1897), entreprend de se déplacer à Gênes pour aller découvrir un précieux livre qui lui a été signalé. Grand bibliophile, le 5e fils de Louis- Philippe est alors exilé en Angleterre ; il est devenu en 1830 héritier du dernier prince de Condé, son parrain, et donc propriétaire du château de Chantilly dont il va s’efforcer de restaurer le prestige d’antan.
Il raconte sa découverte : « Au mois de décembre 1855, je quittais Twickenham pour aller faire visite à ma mère, alors malade à Nervi, près de Gênes. Panizzi [bibliothécaire au British Museum] m’avait mis en mesure de voir un manuscrit intéressant qui lui était signalé par un de ses amis de Turin. Et je fis connaissance avec les ‘Heures du duc de Berry’, déposées alors dans un pensionnat de jeunes demoiselles, villa Pallavicini, banlieue de Gênes. […] Une rapide inspection me permit d’apprécier la beauté, le style, l’originalité des miniatures et de toute la décoration. Je reconnus le portrait du prince, ses armes, le donjon de Vincennes, etc. »
Frères de Limbourg, Le Mois de janvier [détail], 1411–1485
Le duc de Berry offre un festin dans l’un de ses palais à l’occasion de la nouvelle année. On reconnaît ses traits sur le visage du personnage coiffé d’un bonnet de fourrure, au centre d’une scène d’une incroyable minutie de détails.
© GrandPalaisRmn (Domaine de Chantilly) / Michel Urtado / presse
Le duc d’Aumale le sut immédiatement : il venait de toucher le Graal, retrouver l’un des précieux ouvrages commandés par le cadet des « princes de fleur de lys », Jean de Berry, considéré comme un piètre politique mais un brillant mécène, qui avait constitué l’une des plus belles bibliothèques du Moyen Âge. L’ensemble avait néanmoins été dispersé après sa mort, tout comme les pléthoriques collections du duc, pour tenter de rembourser ses innombrables créanciers.
Ce n’est toutefois qu’en 1881 que le conservateur de la Bibliothèque nationale de France, Léopold Delisle, établira un lien avéré entre cette acquisition et les Très Riches Heures laissées inachevées à la mort du duc, identifiant la main des frères de Limbourg, principaux peintres du manuscrit. Comment ce chef-d’œuvre s’était-il retrouvé à Gênes ? Son histoire demeure difficile à reconstituer.
Malgré sa célébrité, il connut une longue éclipse avant de passer à la Maison de Savoie puis d’être emmené à la toute fin du XVe siècle par Marguerite d’Autriche, tante de Charles Quint, aux Pays-Bas. Après quelques pérégrinations, voilà l’ouvrage à Gênes, où sa reliure reçoit les armes de la famille Spinola, apporté là par un commandant des forces espagnoles. Il y restera jusqu’à son achat par le duc d’Aumale.
« Ce livre émanait de la rencontre d’un vieillard, soucieux de transmettre le souvenir d’une intense vie politique et d’une passion dévorante pour les arts, avec de jeunes prodiges prêts à montrer toute l’audace dont ils étaient capables. »
Mathieu Deldicque
C’est vers 1411, alors qu’il est âgé de plus de 70 ans, que le vieux duc de Berry, dont la librairie compte déjà plus de 300 ouvrages, passe commande de la peinture d’un grand livre de prières à trois artistes de talent, les frères de Limbourg, qui avaient œuvré jadis auprès de son frère, Philippe le Hardi de Bourgogne, fastueux amateur d’art. Nés entre 1385 et 1390 à Nimègue, dans les anciens Pays-Bas, Paul, Jean et Herman sont les neveux du grand peintre Jean Malouel (vers 1370–1415), alors attaché à la cour de Bourgogne, qui les a protégés et éduqués à la mort de leur père.
« D’une ambition folle, ce livre émanait de la rencontre d’un vieillard soucieux à la fois de transmettre le souvenir d’une intense vie politique et d’une passion dévorante pour les arts, et de pousser l’expérimentation encore plus loin, au sein de son tout dernier livre d’heures, avec de jeunes prodiges prêts à montrer toute l’audace dont ils étaient capables », explique Mathieu Deldicque, directeur du musée Condé et commissaire de l’exposition. Cela dans un contexte politique singulier, celui de la guerre de Cent Ans qui met le royaume à feu et à sang.
Frères de Limbourg, L’Arrestation du Christ
Une scène nocturne parfaitement maîtrisée par les frères de Limbourg, autour de l’auréole du Christ comme seule source de lumière.
© Bibliothèque du Château de Chantilly / photo Gilles Kagan
« Le duc fut surtout un mécène avisé, poursuit Mathieu Deldicque. Ayant perdu ses deux fils bien avant sa mort, il s’appuya sur son immense commande artistique pour, entre autres visées, conforter son action politique et finalement faire œuvre de mémoire, à travers une vie certes chahutée par les épreuves de toutes sortes, mais surtout riche d’accomplissements. » Car, à l’inverse de ses frères, Jean de Berry dut créer son propre apanage (fief) et il lui fallut reconquérir une partie de ses terres face aux Anglais, notamment après la défaite de Poitiers où son père fut fait captif.
Après la mort de son frère Charles V (1380), la situation empira – la jeunesse du roi Charles VI obligeant ses oncles à gouverner à sa place jusqu’à sa prise de pouvoir puis son attaque de folie dans la forêt du Mans (1392). S’ensuivirent les incessantes luttes de factions entre Armagnacs et Bourguignons – ces derniers mettront en 1412 le siège devant Bourges, obligeant le duc à fondre une partie du trésor de la Sainte-Chapelle de la ville pour payer ses troupes.
Et, en 1415, la fine fleur de la chevalerie française périt à Azincourt face aux Anglais dans un véritable désastre militaire. « Le duc se savait condamné à voir disparaître après lui la principauté nouvelle qu’il avait pourtant créée et dont le manuscrit constituait, grâce à ses portraits d’architecture, à la fois le souvenir et la reconnaissance », poursuit Mathieu Deldicque.
Jean de Berry s’éteint en juin 1416, en sa résidence parisienne de l’hôtel de Nesle, en face du Louvre. « Depuis Paris, le cortège funéraire du prince traversa Étampes puis Mehun-sur-Yèvre avant de gagner Bourges, un ultime voyage qui permit ainsi au défunt de parcourir un à un, et pour la dernière fois, les paysages des célèbres pages de ses Très Riches Heures », note encore le directeur du musée Condé.
Comme pour faire mentir la réalité de ce terrible XVe siècle, le royaume s’était paré en cette époque des plus belles résidences de style gothique flamboyant jamais bâties, toutes figurées dans le précieux manuscrit, dont celles de Jean de Berry – on lui en attribue 17, quasiment toutes disparues, à Paris, dans le Berry, en Auvergne, en Poitou. Les arts somptuaires connurent également un âge d’or. La collection du duc de Berry comptait plus de 1 300 objets, manuscrits mais aussi pièces d’orfèvrerie, intailles, camées, médailles, bijoux…
« Un livre-monde, reflet d’une multitude de sources et d’inspirations qui se glissent sans peine dans la grande tradition de l’enluminure précieuse du XVe siècle. »
C’est dans ce contexte aussi sombre que fastueux qu’évoluèrent les trois frères de Limbourg, Herman, Paul et Jean. Ils furent eux aussi proches des milieux de l’orfèvrerie – seul Paul avait reçu une formation de peintre de chevalet –, ce qui transparaît dans leur goût du détail. À la cour de Jean de Berry, ils bénéficiaient de conditions privilégiées, suivant probablement le duc dans ses déplacements entre Bourges et Paris. Conscient de leur talent, celui-ci les favorisa de ses largesses, pensions et cadeaux luxueux.
On ignore néanmoins si les Limbourg ont peint des tableaux de chevalet, seul le Christ de Pitié de Vic-le-Comte (aujourd’hui au Louvre) étant aujourd’hui attribué à Paul. Leur grand œuvre fut donc les Très Riches Heures, dans lesquelles on peine néanmoins à distinguer leurs différentes mains tant l’ensemble semble homogène. « Trois hommes, trois frères pour un livre, souligne Mathieu Deldicque. Un livre-monde, reflet d’une multitude de sources et d’inspirations, antiques et modernes, septentrionales, orientales, italiennes, qui se glissent sans peine dans la grande tradition de l’enluminure précieuse du XVe siècle et proposent une révolution picturale et livresque. »
Frères de Limbourg, La Chute des anges rebelles, 1411–1485
Nul péché ne résiste devant le tribunal de Dieu le Père, provoquant l’inexorable chute vers l’enfer ; en témoigne cette incroyable cascade d’anges chassés du paradis vers le feu où brûle en premier Lucifer couronné.
© Bibliothèque du musée Condé Château de Chantilly / photo Gilles Kagan
Sans être allés en Italie, les Limbourg semblent en connaître les innovations – qui circulaient alors via des modèles ou des œuvres – tout en portant un regard sensible sur le quotidien des hommes et la nature. Mais cinq années de travail, probablement par intermittence au gré d’autres commandes, ne suffirent pas à achever le manuscrit. Les trois frères moururent brutalement pour une raison inconnue (accident ou maladie) après le duc lui-même, laissant de nombreux feuillets inachevés.
La légende des Très Riches Heures allait toutefois continuer à se construire. Sur la base d’études stylistiques, les spécialistes établissent qu’une autre personnalité aurait tenté de parachever l’œuvre plus de trente ans plus tard, vers 1446 : le grand Barthélemy d’Eyck, peintre du roi René de Provence de 1435 à 1470 – sans que l’on sache si le manuscrit appartint réellement audit roi. Partant de pages inachevées, Barthélemy d’Eyck apporta de substantielles innovations au calendrier, comme les ombres portées, mais il se contenta de compléter les peintures, avec humilité.
Le manuscrit n’en fut pas pour autant achevé. Les archives témoignent de l’intervention, en 1485, de l’éminent enlumineur de Bourges Jean Colombe (vers 1440–1493), à la demande du duc de Savoie Charles Ier, nouveau propriétaire du livre. À l’aube de la Renaissance, ce dernier crée de grandes peintures comme enchâssées dans de monumentaux décors d’architecture, sans troubler la cohérence de l’ensemble. « Le manuscrit a été peint pendant près d’un siècle, comme on bâtit une cathédrale », souligne Mathieu Deldicque.
En trois campagnes, par trois équipes. Au total, on y décèle la main de 28 artistes ou artisans. Tous y respectèrent l’invention des frères de Limbourg, qui avaient conçu chacune des miniatures comme un petit tableau, très ambitieux dans son traitement pictural, aux compositions extrêmement élaborées, où l’or et le lapis sont utilisés en très grande quantité.
« Raffinement courtois, perspectives aériennes, motifs italianisants, attention aiguë à la nature et au monde matériel ne cessent de repousser les limites techniques de l’enluminure au fil de l’élaboration du manuscrit », conclut le commissaire. Un manuscrit exaltant par son iconographie un Moyen Âge idéal, en pleine guerre de Cent Ans. Terrible paradoxe.
Les Très Riches Heures du duc de Berry
Du 7 juin 2025 au 5 octobre 2025
Château de Chantilly • 60500 Chantilly
chateaudechantilly.fr
Catalogue de l'exposition
Sous la direction de Mathieu Deldicque
Éd. In Fine éditions d’art • 496 p. • 59 €
Conformément à la donation du duc d’Aumale à l’Institut de France, le manuscrit, comme toutes les collections du musée Condé, ne doit jamais quitter le château de Chantilly. Trop fragile pour être sorti de son coffre, il ne fut exposé que deux fois, en 1956 et en 2004. À manuscrit exceptionnel, il fallait donc un dispositif spécifique pour oser cette exposition dans la salle du Jeu de paume du musée… Sa restauration, lancée en janvier 2025, en a procuré l’occasion. L’ouvrage était fragilisé : reliure cassée, taches, délitement du parchemin, salissures, perte de matière… Les 12 feuillets du calendrier (6 bifeuillets) ont ainsi été temporairement déreliés pour être montrés dans des caissons, visibles recto verso, avec un changement de pages tous les 15 jours pour leur conservation. Le manuscrit lui-même est aussi présenté, tout comme la plupart des livres du duc, aujourd’hui dispersés dans le monde. Sur environ 300 manuscrits identifiés, jadis conservés dans sa bibliothèque du château ducal de Mehun-sur-Yèvre, 127 ont été rassemblés, dont 35 conservés à la BnF.
Une autre histoire des livres d’heures
Du 7 juin 2025 au 6 octobre 2025
Château de Chantilly • 60500 Chantilly
chateaudechantilly.fr
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Peinte entre 1411 et 1416, cette étonnante double figure zodiacale, la seule connue dans un livre d’heures, associe chaque partie du corps humain à un signe du zodiaque. Dans les angles figurent des références à la théorie des humeurs, le tout aux armes du duc de Berry.