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Robert Crumb, That Wacky Cartoon Couple Aline & R. Crumb, 2021
© Robert Crumb, 2022 / Courtesy the artist, Paul Morris, and David Zwirner
« Aline, pense qu’il y a six milliards et demi d’habitants sur cette planète et que nous – toi et moi – sommes le seul couple, mâle et femelle, qui dessine ensemble. » Ainsi Robert Crumb (né en 1943) introduit l’ouvrage Parle-moi d’amour (Denoël, 2011), compilation de planches réalisées à quatre mains truffées d’humour, de gros mots, de sexe. Il est aisé de repérer la patte de l’un et celle de l’autre : lui charge ses dessins de rayures et de détails angoissés, elle (née en 1948) est plus minimaliste, plus délurée. Surtout, un autre auteur est à signaler : Sophie (née en 1981), leur fille, qui invite très tôt ses dessins d’enfants dans leurs récits familiaux. Notamment à 11 ans, dans le récit de leur déménagement en France (dont les planches sont exposées à la galerie Zwirner), où la famille découvre avec fascination les vieilles pierres d’un village méridional et salue, émerveillée, les vieilles dames revêches.
Robert Crumb et sa fille Sophie, 2011
© Magali Delporte/Signatures
Chacun écrit ses idées sur des post-it qui recouvrent, petit à petit, la maison entière.
La famille Crumb vit en effet depuis trente ans autour de Sauve, un village médiéval du Gard « qui ressemble à un monastère ». C’est ensemble, donc, qu’ils sont venus à Paris en ce début de mois de février inaugurer l’exposition. Ensemble qu’ils se sont emparés de la galerie avec naturel, la petite-fille d’Aline lui sautant dans les bras tandis qu’elle tâchait d’expliquer aux journalistes (Robert Crumb, discret notoire, n’a fait qu’une rapide apparition) la façon dont ils parviennent à travailler ensemble pour produire des dessins à quatre, voire six mains. En résumant : chacun écrit ses idées sur des post-it qui recouvrent, petit à petit, la maison entière. Puis, chacun prend une feuille, dessine son personnage (car Robert se dessine toujours lui-même, idem pour Aline), avant qu’ils n’échangent pour se compléter. « C’est un peu comme une pièce de théâtre. » Voire un opéra à vertu thérapeutique, confie-t-elle dans la foulée.
Aline Kominsky-Crumb, R. Crumb, et Sophie Crumb, Sauve-Qui-Peut Comics and Drawings, 2022
© Aline Kominsky-Crumb, R. Crumb, et Sophie Crumb, 2022 / Courtesy the artists, Paul Morris, and David Zwirner
L’une de leurs dernières productions est un fanzine qui aborde frontalement leurs rapports divergents à la vaccination.
Mieux vaut dessiner ensemble que divorcer : de fait, l’une de leurs dernières productions est un fanzine qui aborde frontalement leurs rapports divergents au Covid et à la vaccination – sujet épineux s’il en est. Intitulé avec génie Sauve-qui-peut, celui-ci est publié par la galerie à 750 exemplaires signés et numérotés, et témoigne de la force intacte de la contre-culture que Robert et Aline ont incarné jusqu’à l’os dans leurs bandes dessinées historiques (lui avec Fritz the cat, elle avec les planches autobiographiques qu’elle publiait dans Wimmen’s Comix). Un esprit piquant, acerbe, qui ne peut s’empêcher de se rebeller, de moquer jusqu’à la grossièreté et le mauvais goût la société et ses injonctions.
Aline Kominsky-Crumb et Sophie Crumb, 4 Shades of Abortion, 2021
© Aline Kominsky-Crumb and Sophie Crumb, 2022 / Courtesy the artists, Paul Morris, and David Zwirner
Autre projet ici montré : celui qui unit en 2021 Aline et sa fille Sophie autour de l’avortement, menacé on le sait dans certains états en Amérique (et pas que), et dont elles rappellent dans un dialogue mère-fille inspiré la nécessité absolue. En première page, la mère raconte le douloureux souvenir d’un avortement illégal, trois ans avant que la loi l’autorisant ne passe aux États-Unis, et qui se termine dans le sang et l’humiliation. « Whew, jeez… That’s fukken horrible », lui répond sa fille sur la deuxième planche, avant qu’Aline ne lui raconte son deuxième avortement, cette fois-ci légal et en toute sécurité. Puis, c’est à la fille d’expliquer un premier puis un deuxième réalisés en France, d’abord adolescente puis déjà mère, nuançant avec finesse différents cas de figure. « Ensemble, on faisait du yoga le matin puis on travaillait », résume Aline de cette période d’échanges créatifs et féministes, dévoilant un peu de leur quotidien.
Aline Kominsky-Crumb, Autoportrait (Cancer-free Survivor), 2021
© Aline Kominsky-Crumb, 2022 / Courtesy the artist, Paul Morris, and David Zwirner
Entre les planches communes, datées de 1991 à aujourd’hui, quelques dessins de chacun. Dont un très beau portrait de couple réalisé par Robert en 2021 [ill. en une], qui les montre côte à côte, souriant, heureux. La vitrine de photos familiales le confirme : ensemble depuis plusieurs décennies, les Crumb forment encore un duo follement amoureux, prêt aussi à s’écharper dans leurs bandes dessinées, à s’autocritiquer de façon hilarante. Un autre dessin de Crumb légendé « Too much information » le montre, ridé et angoissé, face à un écran et la tête entourée de bulles de sollicitations (« Video », « Documentary », « Article », « Podcast »…). Habile, Aline émerveille quant à elle avec ses portraits d’une grande justesse aux visages ultra-vivants. Mais aussi avec un émouvant autoportrait en rescapée du cancer du colon [ill. ci-dessus]. Et leur fille ? Elle amuse avec son obsession pour les champions d’UFC (Ultimate Fighting Championship) tchétchènes, dont elle a représenté plusieurs profils. Cette exposition familiale balaie donc large, et généreusement, alternant entre réflexions caustiques sur l’époque et toquades. L’esprit Crumb est toujours là, et plutôt trois fois !
R. Crumb, Aline Kominsky-Crumb, and Sophie Crumb: Sauve qui peut !
Du 10 février 2022 au 26 mars 2022
Galerie David Zwirner • 108 Rue Vieille du Temple • 75003 Paris
www.davidzwirner.com
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