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Centre Pompidou-Metz

La valse mélancolique d’Eva Aeppli à Metz

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C’est sa première grande rétrospective française ! Compagne un temps de Jean Tinguely et amie éternelle des Nouveaux Réalistes, Eva Aeppli a tracé sa route en solitaire, singulière en tout. D’une noirceur rare et pourtant joyeuse, elle est à l’origine de sculptures anthropomorphes angoissées jusqu’au cauchemar, reflets macabres de la condition humaine. Bienvenue dans les mondes étranges et envoûtants d’Eva Aeppli…
Eva Aeppli, Toby Turner
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Eva Aeppli, Toby Turner, 1974

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Soie, kapok, ouate, roses en soie, velours, fil de soie brodé, chemise de chœur et tige métallique • Moderna Museet, Stockholm • © Susanne Gyger, Lucerne / Photo: Moderna Museet / Stockholm

Eva Aeppli avec les Érinyes
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Eva Aeppli avec les Érinyes, années 1970

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© Susanne Gyger, Lucerne / Photographe : Brigitte Hellgoth

Elle portait des fleurs fraîches dans les cheveux. Elle signait volontiers ses lettres de l’aphorisme : « Vive la vie, vive la mort. » Elle indiquait sur ses cartes de visite être « Dompteuse de vampires », « Présidente-directrice générale de la société Ras le bol », « Agent de circulation pour félins ». Elle a quitté Jean Tinguely en hurlant depuis la fenêtre d’un train en marche, alors qu’il était resté seul sur le quai – le même Tinguely qu’elle effrayait en dessinant sur les murs de leur petite maison miteuse d’affreuses figures, qu’elle effaçait vite au matin, comme on regrette une nuit d’ivresse. D’Eva Aeppli (1925–2015), on ne connaît pourtant pas grand-chose. L’artiste a détruit beaucoup d’œuvres, et ne s’est jamais exprimée sur son travail ; elle n’aimait pas les bavardages. Jamais, à l’exception d’une courte lettre adressée à une étudiante en 1999, pour aider celle-ci dans la préparation d’une thèse. Ce courrier est donné aux visiteurs dès la première salle de l’exposition du Centre Pompidou-Metz – comme une lampe torche dans la nuit d’Aeppli…

Eva Aeppli et Jean Tinguely, Erdhexen [Les sorcières terrestres]
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Eva Aeppli et Jean Tinguely, Erdhexen [Les sorcières terrestres], 1991

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Soie, kapok, ouate, velours, chemises de chœur, tiges métalliques, structure métallique, roue en bois, canapé, moteur électrique et palettes • Centre national des arts plastiques, Paris • © Susanne Gyger, Lucerne ; Photo Christian Baur / Cnap / Courtesy galerie Beaubourg © ADAGP, Paris, 2022

Née dans l’entre-deux-guerres, l’artiste passe la première partie de sa vie à Bâle. Elle y grandit entre une mère bourgeoise et un père féru d’enseignement alternatif, proche du mystique Rudolf Steiner. Il l’inscrit d’ailleurs dans une école anthroposophique, où les élèves sont encouragés à créer et réfléchir par eux-mêmes. Là, elle réalise ses premières poupées. Quelques années plus tard, elle en fabriquera pour vivre en les vendant à un magasin (puis en les lui volant, et en les lui revendant ensuite !). Parmi ses proches, la guérisseuse Emma Kunz, aujourd’hui célèbre pour les grands dessins abstraits qu’elle composait avec son pendule par radiesthésie, soigne un temps sa mère malade. La jeune Eva Aeppli est profondément marquée par cette rencontre, sensible elle aussi aux sciences de l’invisible, comme l’astrologie – quelques dessins d’Emma Kunz sont ainsi présentés dans l’exposition, en compagnonnage légitime.

Eva Aeppli, La Table
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Eva Aeppli, La Table, 1965-1967

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13 figures : soie, kapok, ouate, laine, fil de soie, velours, tiges métalliques, 13 chaises et table en bois • Moderna Museet, Stockholm • © Susanne Gyger, Lucerne

« J’ai mis la Mort au centre de ce groupe de personnages pour figurer les crimes qui ont été commis au XXe siècle. » Eva Aeppli

Son adolescence est marquée par une intruse : la Seconde Guerre mondiale, ses atrocités, ses camps de la mort. Résistante, la famille cache des enfants juifs. On lit religieusement le journal, ainsi que le récit de Wolfgang Langhoff, communiste enfermé dans un camp durant treize mois. Eva Aeppli est traumatisée. Elle le restera toute sa vie. En 1965–67, elle crée La Table, soit un alignement de personnages évoquant La Cène (1495–1498) de Léonard de Vinci, et explique dans sa fameuse lettre : « J’ai mis la Mort au centre de ce groupe de personnages pour figurer les crimes qui ont été commis au XXe siècle. Cette idée revient d’ailleurs très fréquemment dans mon œuvre. » Elle dit ensuite que « le message d’amour et de tolérance du Christ [qui serait normalement à la place de la Mort dans ce groupe] n’est pas passé dans le cœur des hommes ». Engagée plus tard auprès d’Amnesty International, Eva Aeppli garde de son entrée dans la vie une humanité furieuse, mêlée de larmes et de cris, empathique – et c’est peut-être pourquoi ses figures de tissu sont si troublantes.

« Un dispositif auto-destructif total »

Après ses études à l’école de design de Bâle, elle se marie à un camarade de classe, a un premier enfant dont l’arrivée l’envoie en clinique psychiatrique ; puis elle recroise Jean Tinguely, rencontré à l’école, et débute avec lui une histoire d’amour tonitruante. Il dira d’elle : « Eva étant munie d’un dispositif auto-destructif total, absolu et fonctionnant d’une manière fracassante, moi j’étais bel et bien obligé de me stabiliser face à elle (…). Cette femme m’a tout simplement guidé, (…) m’a donné de l’appétit, m’a fait fonctionner. »

Eva Aeppli, Groupe de 48
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Eva Aeppli, Groupe de 48, 1969–1970

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47 figures : soie, kapok, velours et fer, dimensions variables • Moderna Museet, Stockholm • © Susanne Gyger, Lucerne

En 1955, le couple emménage à Paris, impasse Ronsin, là où Niki de Saint Phalle invite ses copains à tirer sur ses toiles, au cœur même du réacteur des Nouveaux Réalistes. Eva, elle, dessine sur les murs, puis passe à la peinture. Ses figures aux longues mains terrifiantes apparaissent dans un ballet de vie et de mort, et glacent le sang avec leurs grands yeux tristes. Des autoportraits, toujours. Mais… « Je n’aime pas la peinture à l’huile, parce que ça pue. Et ça salit les mains. »

Eva Aeppli, Célestine II
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Eva Aeppli, Célestine II, 1977

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Soie, kapok, ouate, velours et tige métallique • Esther Grether Family Collection • © Susanne Gyger, Lucerne / Photographie Robert Bayer, Bildpunkt AG, Münchenstein

Alors, au milieu des années 60, Eva passe à l’art textile, très déprécié car féminin mais qu’elle aime car il lui suffit d’un « coin de table » pour créer de spectaculaires sculptures aux robes de velours et aux visages de soie. Parfois, la figure est seule, assise sur une chaise, sereine, les mains sagement posées. Parfois à deux, ou en groupe : à 7 (Les Juges, 1960–1967), à 13 (Groupe de 13, hommage à Amnesty International, 1968), et jusqu’à 47 (Groupe de 48 [ill. plus haut], 1969–1970, car elle en a utilisé une pour une autre installation). Des années plus tard, au début des années 90, elle collabore avec Tinguely, quitté en 1960, à des machines auxquelles elle ajoute des sorcières – et qui grincent continuellement dans l’exposition, contribuant à nimber l’atmosphère d’une drôle de grimace sonore…

De grands cahiers pleins de secrets et de mystères

Elle y clame son amitié pour Niki de Saint Phalle, elle y glisse des fleurs séchées et des dessins…

Mais son œuvre ultime, celle qu’elle a poursuivie de 1954 à 2002 – de Bâle à Honfleur où elle termine ses jours – ce sont ses Livres de vie : une quinzaine en tout (14 sont présentés ici), carnets de grand format où elle colle des souvenirs, des photos, des lettres, et parfois même des objets, des dés à coudre et des aiguilles. Elle y clame son amitié pour Niki de Saint Phalle et nombre des Nouveaux Réalistes, elle y glisse des fleurs séchées et des dessins. Ses mystères y sont conservés soigneusement, découpés-assemblés, gardés à tout jamais.

Eva Aeppli, Livre de vie n°3, 1964-1967 ; livre de vie n°9, 1982-1983
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Eva Aeppli, Livre de vie n°3, 1964-1967 ; livre de vie n°9, 1982-1983

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Kunstmuseum Solothurn, Soleure • © Susanne Gyger, Lucerne

Habitée, peuplée d’amis (de ses contemporains à ses héritières, Louise Bourgeois et Annette Messager), cette rétrospective est si sensible, réalisée par deux femmes envoûtées d’Aeppli (Anne Horvath et Chiara Parisi), qu’elle nous donne envie de terminer par une chanson. Car, infiniment mélancolique, celle qui mettait des fleurs dans ses cheveux et qui aimait tant Édith Piaf évoque les vers bien connus d’un autre oiseau triste, Marcel Mouloudji : « Sous le corsage blanc, juste où battait son cœur, y avait trois gouttes de sang, qui faisaient comme une fleur… »

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Le Musée sentimental d’Eva Aeppli

Du 7 mai 2022 au 14 novembre 2022

www.centrepompidou-metz.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Nouveau réalisme

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