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Ses tableaux-pièges l’ont rendu célèbre. Daniel Spoerri (1930–2024), membre des Nouveaux Réalistes, créateur de l’eat art, a livré une œuvre bien plus complexe qu’il n’y paraît. Ses natures mortes d’un genre si particulier sont non seulement des vanités, des ready-made, mais aussi des réflexions de nature ethnologique sur la notion de rituel social. Créateur d’happenings qui ont marqué les années 1960, Daniel Spoerri fut un infatigable poète lancé à l’exploration du hasard.
Daniel Spoerri avec un haut de forme transparent rempli d’œufs, septembre 1964
© Wieczorek / Ullstein bild via Getty Images
« Ce verre sale, ce vieux réveil, ce clou rouillé, pourquoi sont-ils là ? Ce qui me provoque, ce n’est pas le réalisme de l’objet, c’est sa mise en doute. »
D’origine roumaine, Daniel Spoerri – né Feinstein – est issu d’une famille nombreuse, marquée par les violences contre la communauté juive. Son père fut en effet assassiné lors d’un pogrom en 1941. La mère et les enfants émigrèrent en Suisse et prirent le nom de Spoerri. Daniel fut placé dans la famille de son oncle, à Zurich.
En cette fin des années 40, Spoerri gravite dans le milieu de la danse, un art qu’il pratique activement. Il commence d’ailleurs une carrière à l’opéra de Berne. Le mime l’attire également, tout comme le théâtre et la poésie contemporaine à laquelle il consacre même une revue d’avant-garde. En 1949, à Bâle, il fait la connaissance de Jean Tinguely.
Installé à Paris en 1959, Daniel Spoerri se lance dans la création d’objets. Il réalise ses premiers ready-made en fixant des objets trouvés au hasard sur leur support, qu’il redresse à la verticale pour les exposer comme des tableaux. L’artiste aime fréquenter les puces, les vide-greniers, où il trouve ces objets du quotidien, banals, sans valeur particulière, qui acquièrent un nouveau statut, presque une deuxième vie, par le geste artistique.
En 1960, Spoerri invente le concept des tableaux-pièges, des natures mortes en relief composées de véritables restes de repas partagés entre amis. Sans rien modifier à la scène, Spoerri fixe ces vestiges sur la table qu’il présente ensuite debout. L’ambition de l’artiste est d’explorer le rituel social du repas, qui figure dans toutes les cultures et qui joue un grand rôle dans l’histoire de la philosophie (pensons au banquet de Platon !) et l’histoire des sociétés. Mais les rituels sont aussi des pièges, comme le suggère l’artiste. Ses œuvres pétrifient l’empreinte du temps. Elles sont des formes de vanités qui nous parlent de la vie, mais aussi de la mort. À la suite de ce travail Daniel Spoerri intègre le groupe des Nouveaux Réalistes, fondé autour de Pierre Restany, et se rapproche du mouvement Fluxus.
Spoerri cuisine souvent en public pour ses invités, et organise des happenings impressionnants. En 1963, il ouvre le restaurant de la Galerie J. à Paris et en 1964, il organise dans une galerie new-yorkaise un grand dîner réunissant 31 artistes, dont Marcel Duchamp. Bien sûr, chaque table donnera lieu à une œuvre, qui devient comme un portrait du convive. Pendant trois ans, l’artiste ouvre même un restaurant à Düsseldorf, au rez-de-chaussée d’une galerie : les convives y dînent, Spoerri fixe les reliefs, et les œuvres sont mises en vente durant le vernissage. Mais les repas sont de nature plutôt exotique et surréaliste : ragoût de python, fourmis grillées, steak de trompe d’éléphant… En 1970, Claude et François-Xavier Lalanne y organisent un Dîner cannibale à partir de moulages du propre corps de l’artiste.
En 1983, Daniel Spoerri réalise une performance en plein air dans le parc du château du Montel à Jouy-en-Josas, un déjeuner sur l’herbe également connu pour le titre de L’Enterrement du tableau-piège. Le repas réunit une centaine d’amis artistes, dont Niki de Saint-Phalle, César, Arman, mais aussi des galeristes et critiques d’art. Le menu est composé autour du thème de l’abat, suggérant l’endocannibalisme associé à la mort. Les tables, couverts et restes de ce grand repas furent enterrés dans une tranchée profonde de 40 mètres. Spoerri expliquera plus tard qu’il faisait un lien entre cette tranchée et celle creusée en 1941 par son père, assassiné par les nazis.
En 2021, le musée d’Art moderne et d’Art Contemporain de Nice (le Mamac) lui consacre une grande rétrospective. Daniel Spoerri, meurt à l’âge de 94 ans, en novembre 2024.
Daniel Spoerri, Marché aux puces (hommage à Giacometti), 1961
Objets divers fixés sur toile contrecollée sur panneau aggloméré • 172 × 222 × 130 cm • Coll. Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI / © ADAGP
Marché aux puces (hommage à Giacometti), 1961
Dans un marché aux puces parisien, Spoerri découvre plusieurs étals qu’il fixera tels quels. L’un d’eux devient un hommage à Giacometti, sculpteur qui fut associé à l’aventure surréaliste. Cette nature morte met en scène des mannequins, une poupée, des épées, un porte-partitions… Nombreux objets dont le volume occupe différemment l’espace et dont l’assemblage peut sembler incongru. C’est une composition générée par le hasard, mais immortalisée par la main de l’artiste. Spoerri n’influence nullement l’interprétation du spectateur, qui demeure libre de voir, de croire, de rêver.
Daniel Spoerri, La Douche, 1961
Huile sur toile • 70,2 × 96,8 cm • Centre Pompidou, Musée d’art moderne, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat / © ADAGP, Paris
La Douche (détrompe-l’œil), 1961
Un véritable trompe-l’œil est un piège visuel. Ici, Spoerri détourne ce concept illusionniste en livrant un « détrompe-l’œil », un collage entre toile académique et véritable objet du quotidien. Les deux éléments se contredisent : l’un idéalise la nature, tandis que l’autre incarne la vie quotidienne, dans toute sa banalité.
Daniel Spoerri, Le Repas hongrois, 1963
Aggloméré, porcelaine • 103 × 205 cm • Centre Pompidou, Centre d’art moderne, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat / © ADAGP, Paris
Le Repas hongrois (mars 1963), 1963
Cette œuvre est le résultat d’un happening organisé par Spoerri à la Galerie J., le 9 mars 1963. Dans cet espace converti en restaurant, l’artiste a concocté des plats, servis par les soins du critique d’art Jean-Jacques Lévêque. Les reliefs du repas sont fixés sur la table, puis celle-ci est transformée en tableau-piège et fixée au mur.
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