Article réservé aux abonnés
Laurent Le Deunff, Vue de l’exposition “My Prehistoric Past” au MRAC Sérignan, 2021
© MRAC / Aurélien Mole
S’endormant sur un banc public au début du XXe siècle, l’iconique Charlie Chaplin se retrouve… en pleine Préhistoire, vêtu d’une simple peau de bête – et, toujours, de son chapeau melon et de sa canne (His Prehistoric Past, 1914). Comme lui, Laurent Le Deunff (né en 1977) est un conteur né, friand de farces et de voyages dans le temps. Le plasticien bordelais ne tourne d’ailleurs le dos à aucune référence populaire, et crée des œuvres volontiers narratives, truffées de détails irrésistibles. Ce sont ces chewing-gums sculptés dans des os, minuscules et fascinantes petites choses parfaitement illusionnistes – on s’y casserait les dents. Ce sont, aussi, ces sapins de Noël transformés en arbres à chats, hérissés de cornichons, d’une pizza, d’un œuf au plat ou d’une main, tous modelés dans le bois – Laurent reproduit l’exercice après chaque Noël et a déjà sauvé de l’oubli neuf sapins.
De quoi transformer un simple white cube en « machine à raconter des histoires ».
Ainsi Chaplin, justement, lui a soufflé le titre de sa première exposition muséale, « My Prehistoric Past ». Invité par Clément Nouet, directeur du MRAC (musée régional d’art contemporain), Laurent a imaginé une exposition-décor dans laquelle on n’entre pas comme dans un parcours d’œuvres chronologique, mais plutôt comme dans un « scénario », explique le directeur. Rien n’est dit, rien n’est écrit… Mais les stimulations sont nombreuses et le visiteur peut naturellement tisser des liens. Par exemple, entre l’énorme Massue (2021), profondément cartoonesque (on pourra penser à La Famille Pierrafeu, quoique l’artiste confie s’être inspiré de la très populaire bande dessinée Silex and the city de Jul) et la monumentale grotte qui embrasse l’espace avec éclat, dont la matière irrégulière répond étonnamment au plafond en mousse isolante. « On a décidé de la faire en dur, comme si elle faisait partie du bâtiment et qu’elle avait pu potentiellement être découverte récemment », explique-t-il dans le fanzine Pleased to meet you n°12 édité pour l’exposition.
Laurent Le Deunff, Vue de l’exposition « My Prehistoric Past » au MRAC Sérignan, 2021
© MRAC / Aurélien Mole
Il poursuit : « Dans le second espace, des graviers tapissent le sol, comme après excavation. » De quoi transformer un simple white cube en « machine à raconter des histoires », se plaît à souligner le directeur. Qui nous montre, posées sur le sol comme si les techniciens du musée les avaient oubliées là, deux bassines poussiéreuses emplies de pierres (2013). Une petite blague de l’artiste, dont on connaît l’affection pour les espaces grimés : en 2021, il avait transformé la galerie Semiose à Paris en jardin, les visiteurs suivant lentement un petit chemin de terre à travers les sculptures et les arbres. Ici, sur le gravier, est installée la haute sculpture totémique d’un castor à queue de poisson (car, le saviez-vous ? Au Moyen Âge, on pensait que le castor était un animal marin, et qu’il était donc possible de le manger le vendredi…). Et ce n’est pas tout : l’animal est posé sur un tronc largement grignoté, comme s’il n’avait pu s’empêcher d’y planter les dents ! Notons surtout que la sculpture fait cohabiter la main de l’homme et l’aspect brut du tronc naturel, et exalte ses qualités sculpturales innées…
Laurent Le Deunff, Vue de l’exposition « My Prehistoric Past » au MRAC Sérignan, 2021
© MRAC / Aurélien Mole
Laurent Le Deunff est donc un artiste de la matière, qui travaille le béton autant que le quartz, les coquillages ou le papier craft. Son atelier, que nous décrit Clément Nouet, est une « forêt vierge » envahie de plantes, ouverte sur un jardin ; « c’est un grand connaisseur de la faune et de la flore », qui sait reconnaître et nommer bien des végétaux. Et Laurent n’hésite pas à sauter sur des opportunités, comme lorsque, se baladant avec le directeur près d’une carrière de marbre proche du musée, il en trouve un morceau et sculpte, durant le montage, un petit os de poulet, exposé ici sous un cube transparent.
Il est aussi excellent dessinateur : une suite d’œuvres sur papier donne à voir des chats installés dans les ateliers d’artistes (ainsi défilent les œuvres de Michel Blazy, Erika Verzutti ou Tom Volkart, comme un musée dans le musée). À côté de cette série, un vaste papier peint agglomère des champignons cueillis dans différents films ; trois collages reprennent le même principe, conviant au passage des requins et une meute de chiens entre les cèpes et les bolets. De quoi ravir les médiatrices du musée, qui invitent les enfants à retrouver les prédateurs marins fort bien cachés.
Laurent le Deunff, Vue de l’exposition “My Prehistoric Past” au MRAC Sérignan, 2021
© MRAC / Aurélien Mole
On l’aura compris, Laurent Le Deunff s’intéresse au vivant comme à un répertoire de formes et de matériaux infiniment appropriable – comme lorsqu’il fait fondre du bronze dans une galerie creusée par des taupes en 2011, ou lorsqu’il reproduit neuf fausses pierres à partir de résine, de béton (2017)… Ou encore lorsqu’il sculpte une toute petite paire de fesses dans une crotte fossilisée (2020). À son contact surréaliste, l’esprit vagabonde et s’amuse, admire la dextérité et rit du motif. On en ressort stimulé, apte à deviner des formes dans des nuages, à voir des visages dans des cailloux – à sentir la poésie du monde, en somme.
"My Prehistoric Past" Laurent Le Deunff
Du 9 octobre 2021 au 20 mars 2022
Mrac Occitanie • 146 Avenue de la Plage • 34410 Sérignan
mrac.laregion.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique