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Katharina Grosse, Le Centre Pompidou-Metz métamorphosé pour l’exposition “Katharina Grosse. Déplacer les étoiles”, 2024
acrylique sur le sol • 6 000 x 3 000 cm • Photo Jens Ziehe / Courtesy Centre Pompidou – Metz; Gagosian; Galerie Max Hetzler; Galerie nächst St. Stephan Rosemarie Schwarzwälder / Adagp, Paris 2024
À ceux qui se poseraient la question, la réponse est non. Non, Katharina Grosse (née en 1961 à Fribourg-en-Brisgau) ne travaille pas avec une armée d’assistants. Mais bel et bien seule (ou presque, n’oublions pas les équipes techniques indispensables des musées), avec son pistolet à peinture et ses couleurs industrielles, follement extravagantes. Ce sont des roses éclatants, des verts profonds et des bleus de produits ménagers, rien de naturel, rien de discret ni d’évanescent – des « couleurs de base » dit l’artiste, achetées telles quelles dans le commerce, qui « se superposent et forment un ensemble enchevêtré ».
Au Centre Pompidou-Metz, elle a d’abord investi le parvis. Pour dialoguer avec la ville, pour que « la peinture entre dans le musée et le touche », nous explique-t-elle, le percute, le bouleverse. En voulant faire naître une « collaboration entre le bâtiment et la peinture », l’artiste formée aux Beaux-Arts de Düsseldorf – terre de Joseph Beuys et de Gerhard Richter – pense immédiatement à lier le médium de la peinture avec le très grand format. L’éphémère, aussi, puisqu’il n’est pas question ici de conserver l’œuvre.
« Le spray est pour moi le moyen le plus anarchique de travailler la couleur. »
Cette gigantesque peinture au sol se reflète dans les baies vitrées du bâtiment. Certains, curieux, s’approcheront de la vitre, verront qu’à l’intérieur, il y a une œuvre encore plus impressionnante – et entreront, qui sait. D’autres, suspecte-t-elle, se contenteront de cette peinture gratuite, offerte à tous, sans peut-être même avoir conscience qu’il s’agit d’une œuvre d’art, tant est forte ici la porosité avec la ville, l’alliance avec le sol. Mine de rien, par ce geste l’artiste marque une nette délimitation entre l’extérieur et l’intérieur, tout en faisant corps avec le bâtiment et la cité. Jusqu’à s’y fondre.
Katharina Grosse, Vue de l’exposition « Katharina Grosse: Déplacer les étoiles », Centre Pompidou-Metz, 2024
acrylique sur tissu sur le sol • 1 400 × 4 250 × 3 250 cm • Photo Jens Ziehe / Courtesy Centre Pompidou – Metz; Gagosian; Galerie Max Hetzler; Galerie nächst St. Stephan Rosemarie Schwarzwälder / Adagp, Paris 2024
Grosse a peint sa propre chambre à coucher. Et a couvert de peinture son lit, ses cartons de déménagement, ses livres, ses habits.
Reste que le sol apparaît ainsi vivant. Comme une vague, comme un fleuve tempétueux (« le spray est pour moi le moyen le plus anarchique de travailler la couleur »), il nous porte vers l’entrée du musée. Où nous attend une œuvre historique de l’artiste : six ans après avoir réalisé à Berne sa première installation au pistolet in situ, Katharina Grosse a peint sa propre chambre à coucher. Et a couvert de peinture son lit, ses cartons de déménagement, ses livres, ses habits.
« Ma vie était chaotique, à l’époque. Peindre mon espace privé était un acte de libération et d’agression. » Rendant sa chambre hors d’usage (elle a dû racheter un lit plus petit pour pouvoir y dormir), Katharina Grosse a donné chair à un tournant dans sa pratique artistique – comme dans on existence. « L’œuvre est certainement chargée de sexualité, continue-t-elle dans le catalogue. À cette époque, je changeais de vie et j’avais noué une relation avec une femme. Mon travail a changé en même temps que ma vie privée évoluait. »
Katharina Grosse, The Bed (vue de l’exposition « Katharina Grosse: Déplacer les étoiles », Centre Pompidou-Metz), 2024
Acrylique sur meuble et objets divers • 100 × 600 × 1 800 cm • Photo Jens Ziehe / Courtesy Centre Pompidou – Metz; Galerie Max Hetzler / Adagp, Paris 2024
Il faut donc voir dans cette œuvre reconstituée dans l’entrée du musée un manifeste de vie et d’art. Comme le dit bien le critique Jarrett Earnest : « Et si une peinture n’était pas un objet ? Si elle était conçue pour disparaître, pour aspirer au cycle de vie d’un coucher de soleil, qui éblouit, qu’on remarque ou non, et qui s’en va ? » En entrant dans la grande nef, l’installation monumentale qui investit la salle tout entière de 8 000 mètres carrés de draps blancs (plus exactement des tissus fabriqués spécialement pour les théâtres) tient en effet un peu du spectacle naturel. Car ses immenses toiles montent au plafond, redescendent au sol, forment des montagnes éclatantes où l’artiste a projeté ses couleurs.
Katharina Grosse, Vue de l’exposition « Katharina Grosse: Déplacer les étoiles », Centre Pompidou-Metz, 2024
acrylique sur tissu sur le sol • 1 400 × 4 250 × 3 250 cm • Photo Jens Ziehe / Courtesy Centre Pompidou – Metz; Gagosian; Galerie Max Hetzler; Galerie nächst St. Stephan Rosemarie Schwarzwälder / Adagp, Paris 2024
Ses pas crissant sur l’œuvre, le visiteur peut se croire en pleine neige, une neige où vit la peinture, en expérience éphémère. Il est entièrement baigné dans la couleur, dans ses dégradés, ses dialogues, ses effets de pliage (on pense un peu à Simon Hantaï), il fait corps avec elle. Cette œuvre, qui réactive un premier épisode réalisé en 2018 à Sydney dans un ancien atelier de réparation de trains nommé Carriageworks, lie encore plus fortement qu’à l’extérieur la peinture et la structure du bâtiment ; le regard va de l’un à l’autre, stupéfié des dimensions de cette peinture qui va jusqu’au vertige.
Si le vent souffle à l’extérieur du musée, il semble qu’il ait emporté dans la nef des arbres déracinés, que l’artiste a enroulés dans de grands pans de toile blanche. L’art et la nature s’embrassent ici dans un étonnant geste d’amour, qui résonne encore une fois avec l’analyse de Jarrett Earnest et son coucher de soleil. Ces frênes et ces charmes, choisis avec l’Office national des forêts du Grand Est, incarnent une autre façon de travailler l’in situ, et d’entrer en dialogue avec l’environnement. Une coexistence de l’œuvre et du monde, pour reprendre les mots justes de Katharina Grosse.
Katharina Grosse. Déplacer les étoiles
Du 1 juin 2024 au 24 février 2025
Centre Pompidou-Metz • 1 Parvis des Droits de l'Homme • 57020 Metz
www.centrepompidou-metz.fr
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