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Villeneuve-d’Ascq

L’arte povera de Marisa Merz en majesté au LaM

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Publié le , mis à jour le
On a beaucoup dit de Marisa Merz qu’elle était la seule femme de l’arte povera. Oui, mais encore, interroge le LaM de Villeneuve-d’Ascq, qui lui consacre actuellement une grande rétrospective – la première en France depuis trente ans. Sculptures minuscules et installations monumentales, dessins et peintures font le portrait d’une femme singulière à la pratique énigmatique, mais habitée de tendresse.
Marisa Merz, Sans titre
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Marisa Merz, Sans titre, sans date

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Technique mixte sur papier, fil de cuivre • 150 x 209 cm • Coll. Merz, Palerme • Courtesy Fondazione Merz - Gladstone Gallery, New York - Thomas Dane Gallery, Londres / © Adagp, Paris, 2024 / Photo M3Studio

Ce sont deux tout petits chaussons. Ils sont tissés en fil de cuivre, l’un des matériaux fétiches de Marisa Merz (1926–2019). Un matériau conducteur, « caractéristique de l’échange vital de l’être avec les choses », avait dit l’historienne de l’art Catherine Grenier, commissaire de la dernière rétrospective de l’artiste au Centre Pompidou en 1994. Deux petits chaussons, donc, dont l’artiste jure pourtant : « Oui, oui, toutes les petites chaussures que je fais vont à mon pied. » Ce sont eux qui nous ont menés à elle. Parce qu’on y a vu de la douceur, de la délicatesse, de la force aussi. Entre humilité et fantaisie, ils ont la dimension d’un conte, un geste de mère.

Car, sans l’y réduire, il faut raconter la relation exceptionnelle de l’artiste à sa fille, Beatrice. « Lorsque Bea était petite, je restais avec elle à la maison, écrit-elle. À ce moment-là, j’effectuais des travaux avec des feuilles d’aluminium. Je taillais et je cousais ces choses […]. Il y avait un rythme dans tout cela, et le temps, beaucoup de temps. Donc, il y avait Beatrice, petite. Elle me demandait des choses, je me levais et je les faisais. Tout sur le même plan, Bea et les choses que je cousais, j’avais la même disponibilité, pour tout. » Mère et artiste, artiste et mère, Marisa Merz a bien souvent entrelacé son intimité domestique et sa pratique de l’art…

Des « sculptures vivantes » dans la cuisine

Marisa Merz à Florence en 1996
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Marisa Merz à Florence en 1996

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Courtesy Fondazione Merz / Photo Gianfranco Gorgoni

Née à Turin, la jeune et fluette Marisa se mêle très vite à la scène artistique italienne en posant pour le peintre Felice Casorati (1883–1963) ; curieuse, elle étudie la danse, l’architecture, l’art antique, la peinture de la Renaissance. À 34 ans, elle se marie avec l’artiste Mario Merz (1925–2003) et donne dans la foulée naissance à sa fille. Rapidement, sa pratique artistique s’affirme, s’expose. Au milieu des années 1960, elle crée des « sculptures vivantes » (Sculture viventi) composées de feuilles d’aluminium, qu’elle accroche au plafond de son propre appartement. « Même si elles renvoient par leur matérialité brillante à l’esthétique des années 1960, leur amoncellement s’éloigne des représentations de confort, contraignant l’espace domestique et le rendant pour ainsi dire impraticable », analyse Grégoire Prangé, commissaire avec Sébastien Delot et Andrea Viliani de l’exposition.

Marisa Merz, BEA
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Marisa Merz, BEA, 1968

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Fils de nylon, aiguilles à tricoter en acier • 40 × 90 × 5 cm • Coll. musée du Moderne, Salzburg • Courtesy Museum der Moderne / © Adagp, Paris, 2024 / Photo Rainer Iglar

Elle aimait les déclarations « obscures, comme si elle voulait, le plus souvent, dérouter son interlocuteur ».

Toujours dans l’espace de sa maison, elle crée la plupart de ses œuvres. Elle se filme comptant des petits pois sur la table de sa cuisine (La Conta, 1967). Elle écrit le nom de sa fille en fils de nylon tressés, transpercés d’aiguilles à tricoter tordues (Bea, 1968) – et dans cette œuvre, on pourra voir l’amour, l’omniprésence de l’enfant dans l’espace mental de l’artiste, l’ambivalente douleur de l’expérience maternelle, aussi. Mais les commissaires insistent sur le « caractère souvent énigmatique de ses représentations, comme l’écrit Sébastien Delot dans le catalogue de l’exposition. Une forme d’art intérieur, ses lieux comme ses images sont le fruit d’une fabrication intime. »

Les obsessions d’une plasticienne

Vue de l’exposition « Marisa Merz. Ecouter l’espace » au musée du LaM à Villeneuve-d’Ascq
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Vue de l’exposition « Marisa Merz. Ecouter l’espace » au musée du LaM à Villeneuve-d’Ascq

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© LaM / Photo F. Iovino

De fait, Marisa Merz travaille et retravaille les mêmes matériaux (fils de cuivre et de nylon, argile crue, paraffine, aiguilles à tricoter), ressasse les mêmes thèmes (elle multiplie notamment les têtes, sculptées ou dessinées), arrange et réarrange les motifs qu’elle chérit (des tissages de cuivre étirés, monumentaux ou carrés, multiples et tout petits, comme arrangés en partition). Elle fait dialoguer le visage et l’abstrait, le net et le flou, le raide et le souple avec une fluidité d’une absolue liberté. D’où, peut-être, cette impression flottante d’une artiste insaisissable, qui de fait a passé une bonne partie de sa vie à « refus[er] les rites en usages dans les sphères de l’art, écrit l’immense critique d’art italien Germano Celant. Elle a construit, comme Louise Bourgeois, en silence et sans se préoccuper des luttes et des compétitions, des fantasmes ou des vertiges. » L’historienne de l’art Marianna Vecellio raconte même qu’elle aimait les déclarations « obscures, comme si elle voulait, le plus souvent, dérouter son interlocuteur ».

En 1970, elle expose sur une plage, attendant que la mer vienne lécher ses œuvres et les emporter avec elle. La même année, elle emprunte un petit avion pour dessiner un triangle dans le ciel – un moment sans public, pas exactement une performance, qui donnera lieu à la réalisation d’un diagramme reprenant les altitudes atteintes par l’appareil. Marisa Merz écrit aussi des poèmes qu’elle inclut dans ses installations. En 1977, elle crée un environnement immersif sur les deux étages de la Galleria Salvatore Ala à Milan, à base, encore une fois, de fils de cuivre tendus, entre autres sculptures. Dans les années 1980, elle multiplie les Testine, des têtes de cire, de plâtre ou d’argile crue, répétées en obsession philosophiques (elle lit Gaston Bachelard, Friedrich Nietzsche, Martin Heidegger). En 2003, Mario meurt. Marisa « décide de se retirer dans son espace privé pour mener une existence où elle fait coïncider la pratique artistique avec une dévotion religieuse de plus en plus affirmée », explique encore Marianna Vecellio.

Deux œuvres intitulées « Sans titre » réalisées par Marisa Merz datant de 2017
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Deux œuvres intitulées « Sans titre » réalisées par Marisa Merz datant de 2017

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Argile crue, peinture / bobine de fil de cuivre • 17,5 × 16 × 8 cm / 32 × 22 × 22 cm • Coll. Merz, Palerme • Courtesy Fondazione Merz / © Adagp, Paris, 2024 / Photo Renato Ghiazza

Elle développe alors plus particulièrement sa pratique picturale, jusqu’à l’acharnement : lorsqu’elle se fracture l’épaule droite, elle attache des pinceaux à ses attelles et travaille des deux mains. En 2013, peu avant sa disparition, Marisa reçoit un Lion d’or pour l’ensemble de son œuvre à la Biennale de Venise, puis expose en 2017 aux États-Unis, célébrée au Met de New York puis au Hammer Museum de Los Angeles. Elle laisse derrière elle un ensemble d’œuvres dense, touffu, poétique, fragile – quelques gestes d’une vie sensible.

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Marisa Merz

Du 3 mai 2024 au 22 septembre 2024

www.musee-lam.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Arte povera Marisa Merz

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