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Beaux-Arts de Paris

Le gribouillage, un chef-d’œuvre ?

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Publié le , mis à jour le
Retrouvé sur de vieux murs ou en marge de dessins anciens, le gribouillage existe depuis toujours. Mais cette pratique de l’ombre fut longtemps cachée et dévalorisée. Aux Beaux-Arts de Paris, une exposition inédite de plus de 150 œuvres, concoctée avec l’Académie de France à Rome et le soutien du Centre Pompidou, explore la façon dont son caractère expérimental, bouillonnant et libéré de toutes règles lui confère une intemporalité sidérante.
Inge Morath, Alberto Giacometti encadrant un graffiti sur le mur de son atelier parisien au 46 rue Hippolyte-Maindron
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Inge Morath, Alberto Giacometti encadrant un graffiti sur le mur de son atelier parisien au 46 rue Hippolyte-Maindron, 1958

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Tirage gélatino-argentique • Inge Morath Estate, New York / © Magnum Photos / © Inge Morath

Portrait d’enfant montrant un dessin, Giovanni Francesco Caroto
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Portrait d’enfant montrant un dessin, Giovanni Francesco Caroto, 1515–1520

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Huile sur toile • Coll. Museo di Castelvecchio, Vérone / © Archivio Fotografico dei Musei Civici, Verona (Gardaphoto, Salò)

Bienvenue dans les coulisses les plus secrètes de l’art ! Car le gribouillage, pratiqué d’une main vagabonde et instinctive à l’abri des regards, sur un mur, en marge d’une feuille ou au dos d’un dessin, s’impose comme « l’un des aspects les plus refoulés, inédits et méconnus de la pratique du dessin ». Pendant longtemps, l’art se veut noble, sérieux et raffiné. Pas question de montrer des bonshommes disproportionnés, bâclés par paresse, humour ou maladresse, des têtes schématiques ou grotesques griffonnées pour s’amuser ou préparer une œuvre plus aboutie, ou encore de simples essais de plumes, ratures et tourbillons de lignes, parfois exécutés par simple automatisme ou pour tromper l’ennui ! Non, tout cela doit rester caché, en marge…

Les instants de relâchement de Léonard

Sur les murs des ateliers, les grands maîtres de la Renaissance (tel Benozzo Gozzoli) et leurs élèves se laissaient pourtant aller, pour décompresser, à tracer des figures évoquant pour certaines nos BD contemporaines. Et ces coquins en font de même sur le papier. Au dos d’un consciencieux portrait de femme à la sanguine, étude pour une Vierge Marie (1515–1520), Andrea del Sarto change complètement de style en traçant à la hâte en pleine page, d’un simple trait, un profil caricatural aux narines retroussées et à la pomme d’Adam proéminente. Léonard de Vinci, de son côté, répète avec automatisme, en marge de ses manuscrits scientifiques, des têtes grotesques croquées rapidement, qui témoignent de ses instants de relâchement – les ancêtres du doodle récréatif, ce concept inspiré notamment des motifs répétitifs de Keith Haring, exécutés en quelques gestes !

À gauche : Andrea del Sarto, “Tête caricaturale de jeune homme de profil, et fragment de plan (?)” / À droite : Croquis dessinés en marge de manuscrits scientifiques par Léonard de Vinci
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À gauche : Andrea del Sarto, “Tête caricaturale de jeune homme de profil, et fragment de plan (?)” / À droite : Croquis dessinés en marge de manuscrits scientifiques par Léonard de Vinci

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Coll. Musée du Louvre / © RMN-Grand Palais / Photo Michel Urtado. © Beaux-Arts de Paris

Exécutée en quelques traits par le Bernin, une caricature de Scipione Borghèse pourrait rivaliser avec les Bidochon.

Un œil, un poisson, une tête d’homme… De la main d’Annibal Carrache, des feuilles du XVIe et XVIIe siècle parsemées de taches et de croquis dispersés sans logique se rapprochent, quant à eux, des cadavres exquis prisés des surréalistes. L’intemporalité de ces gribouillages anciens, que souligne l’exposition en les montrant aux côtés d’artistes modernes, fascine. Exécutée en quelques traits à la plume par le Bernin, une caricature à gros nez rond et double menton du cardinal Scipione Borghèse présente dans le parcours pourrait rivaliser (bien que cette comparaison osée ne soit pas montrée ici) avec les Bidochon de Binet, apparus dans le magazine Fluide Glacial en 1977. Plus loin, un bonhomme enfantin griffonné en marge d’un sérieux manuscrit religieux en latin du XIIe-XIIIe siècle et une caricature de François Ier tracée dans un registre de comptes municipal du XVIe siècle se rapprochent de façon saisissante (cette fois preuve à l’appui) de certains dessins de Jean Dubuffet et Pierre Alechinsky, réalisés des siècles plus tard !

Les bouillonnements de Cy Twombly et Henri Michaux

Des lignes à la plume de Jan van de Velde (XVIe siècle), une figure schématique de petit Jésus répétée compulsivement par Raphaël (1507), des superpositions de silhouettes par Ottavio Vannini (XVIIe siècle) et un tourbillon de lignes courbes du Guerchin côtoient un dessin à l’encre de Brice Marden (The Muses Drawings, 1991–1993) ainsi que des bouillonnements de Cy Twombly et Henri Michaux, accompagnés d’une sculpture en fil de fer de Claire Falkenstein (photographiée) et d’un maillage en crin de cheval de Pierrette Bloch.

Cy Twombly, Delian Ode n°19
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Cy Twombly, Delian Ode n°19, août 1961

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Craie grasse, crayon, crayon de couleur et stylo à bille sur papier • Coll. privée, Paris / Dépôt à la Collection Lambert, Avignon / © Cy Twombly Foundation

Un génial autoportrait de Louis XIII à l’âge de 6 ans jouxte un dessin de marmot anonyme provenant de la collection de Kandinsky, ainsi qu’un surprenant tableau italien du XVIe siècle.

À l’étage, la suite de l’exposition montre comment les artistes modernes et contemporains se sont inspirés de diverses formes de « gribouillages » pour se réapproprier cette pratique et l’ériger en art digne d’être encadré. En tête de ces inspirations, le dessin d’enfant. Dans cette section, un génial autoportrait de Louis XIII à l’âge de 6 ans jouxte un dessin de marmot anonyme provenant de la collection de Kandinsky, ainsi qu’un surprenant tableau italien du XVIe siècle, dépeignant un garçonnet espiègle montrant au spectateur une feuille sur laquelle il a gribouillé malhabilement un personnage [ill. plus haut] ! S’y ajoutent les dessins réalisés par des patients d’hôpitaux psychiatriques, ainsi que les graffitis urbains, photographiés par Brassaï et Helen Levitt. Des tracés dont l’épure joyeusement maladroite permet aux artistes comme Jean-Michel Basquiat, Jean Dubuffet ou Per Kirkeby de renouer avec une forme d’innocence archaïque et, ainsi, insuffler de la fraîcheur dans leurs œuvres !

Un portrait de Matisse les yeux fermés

Brassaï, Matisse devant un dessin exécuté les yeux fermés
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Brassaï, Matisse devant un dessin exécuté les yeux fermés, 1939, Paris

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Épreuve gélatino-argentique • 29,5 × 22,5 cm • © Estate Brassaï Succession – Philippe Ribeyrolles

Place enfin à des expériences surprenantes qui recherchent la perte de contrôle pour se détacher totalement de toute règle : les dessins de Théophile Bra, réalisés au XIXe siècle dans un état somnambulique, un portrait tracé les yeux fermés par Matisse, ou encore les Pocket Drawings de William Anastasi, réalisés la main dans la poche, sans regarder, tout en marchant dans les rues de New York – l’artiste laisse alors le crayon agir comme un sismographe au rythme des mouvements de son corps… Obtenant des œuvres qui pourraient aussi bien passer pour des compositions de Cy Twombly, que pour des gribouillis d’enfants. Âge de l’artiste, démarche, époque d’exécution… Le gribouillage a décidément le pouvoir de brouiller totalement nos repères !

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Gribouillage / Scarabocchio. De Léonard de Vinci à Cy Twombly

Du 8 février 2023 au 30 avril 2023

www.beauxartsparis.fr

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