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Gustave Moreau, Les Licornes (détail), 1885
huile sur toile • 115 x 90 cm • Coll. musée Gustave Moreau, Paris
« Le sens de l’art moderne est tout entier dans l’esprit du Moyen Âge ». Ces mots de Gustave Moreau en disent long sur sa passion pour la période féodale, mais aussi sur sa manière très personnelle de l’aborder ! S’il s’en inspire de façon tout à fait unique, ce peintre d’histoire peu académique s’inscrit néanmoins dans un vaste retour à la mode de l’univers médiéval, dont l’esthétique et l’imaginaire irriguent tous les arts au XIXe siècle.
Avec la restauration de la monarchie, l’épure antique chère à Napoléon est délaissée au profit des mystères du Moyen Âge. Qui, avec ses épopées et ses ornements précieux, est vu comme un âge d’or propice à l’évasion, aux grandes aventures, aux histoires féériques et aux passions exaltées – en somme, à un retour du merveilleux auquel aspire l’Europe industrielle !
Les bijoux et les vêtements insufflent une préciosité médiévale à ses compositions.
En cette ère romantique, les édifices néogothiques fleurissent et les romans historiques de chevalerie font fureur, tandis que des peintres comme Eugène Delacroix, Jean-Auguste-Dominique Ingres et Théodore Chassériau (artistes que Moreau admire) s’inspirent des pièces de Shakespeare (dont Hamlet), du Roland furieux de l’Arioste et autres fictions ancrées dans la période des châteaux forts et des cavaliers en armure. Dans le même temps, le fameux roman de Victor Hugo plonge ses lecteurs dans la Notre-Dame de Paris du XVe siècle, peu de temps avant la restauration par Eugène Viollet-le-Duc de cette cathédrale hérissée d’étranges gargouilles, dont Moreau s’inspire notamment pour son Ange voyageur.
Gustave Moreau, Ange voyageur, XIXe siècle
Graphite, aquarelle, gouache sur papier vélin à grain • 30 × 23 cm • Coll. musée Gustave Moreau, Paris
Sans illustrer directement l’histoire ou les légendes médiévales, les tableaux de Moreau se nourrissent d’éléments puisés dans l’esthétique de la période. L’artiste se rend aux musées du Louvre et de Cluny ainsi que dans des bibliothèques, où il consulte des encyclopédies et des recueils illustrés de dessins, de gravures et de photographies, afin d’y dénicher des motifs sur des plaques d’ivoire sculptées, des rinceaux ou des chapiteaux romans. Le peintre décalque ensuite minutieusement ses trouvailles, puis les transpose dans ses peintures.
Couronnes en or, ceintures de châtelaines incrustées de pierre précieuses… : les bijoux et les vêtements insufflent une préciosité médiévale à ses compositions. Dans son tableau Les Chimères (1884), la couronne du Saint-Empire se retrouve sur la tête de l’une des figures féminines, tandis qu’une gravure de chaussure richement brodée, remarquée par l’artiste sur une planche encyclopédique, est détournée pour devenir une coiffe !
Gustave Moreau, Hamlet, 1850
Huile sur toile • 60 × 40 cm • Coll. musée Gustave Moreau, Paris
Peuplées de personnages évoquant des saints, des anges, des chevaliers et des dames de l’iconographie médiévale, ses peintures brillent par leurs décors chargés d’un fourmillement de détails précieux, qui rappellent les enluminures des manuscrits du Moyen Âge, ainsi que ses objets d’art finement travaillés. Des colonnes sculptées aux couleurs chatoyantes, où le rouge rencontre le bleu de lapis lazuli, l’or et le vert émeraude (des tons évoquant les vitraux et les pierreries utilisées par les orfèvres), se mêlent à des coupes et autres objets en métal ciselés, des profusions de fleurs, des faisceaux de rayons auréolant certaines figures (notamment dans Jupiter et Sémélé, chef-d’œuvre de sa période tardive) ou encore de fins « tatouages » décoratifs complexes, appliqués notamment sur le corps nu de sa Salomé dansant (1876).
Les créatures fantastiques de l’iconographie médiévale y caracolent. Accrochée en hauteur dans son atelier, trône sa copie impressionnante du Saint Georges et le dragon de Vittore Carpaccio (1502), illustration Renaissance d’une fameuse légende du Moyen Âge. Dès 1856, le peintre s’intéresse aux chimères antiques, ces créatures hybrides malfaisantes à tête de lion, corps de chèvre et queue de dragon, recyclées au Moyen Âge en monstres de l’enfer chrétien, qu’il réinventera à l’infini pour son tableau Les Chimères.
Gustave Moreau, Les Chimères, 1884
Huile et éléments d’art graphique sur toile • 236 × 204 cm • Coll. musée Gustave Moreau, Paris
Dans cette grande composition inachevée, truffée de détails minutieux et qui a nécessité plus de cinq cents études préparatoires nourries de peintures, sculptures et tapisseries médiévales, Moreau crée ses propres chimères : un taureau doté d’ailes de chauve-souris, d’étranges reptiles serpentins à tête de femme ou de chèvre, ou encore des créatures à serres d’aigle et queues de serpent, ainsi que des sphinges ailées, dont un très bel exemple signé de sa main est actuellement exposé au Louvre-Lens dans l’exposition « Animaux fantastiques ».
Gustave Moreau, Les Licornes, 1885
Huile sur toile • 115 × 90 cm • Coll. musée Gustave Moreau, Paris
La licorne se glisse dans plusieurs de ses toiles, dont Les Chimères, et surtout Les Licornes (années 1880). Cette composition lumineuse et sereine aux couleurs de pierreries, où des femmes posent en compagnie de trois de ces animaux blancs comme neige, dotés de cornes torsadées et d’yeux bleu clair semblables à des billes de verre, rend un merveilleux hommage à cette créature fabuleuse, que le célèbre cycle de tapisseries présenté au musée de Cluny à partir de 1883 a remis au goût du jour.
Qualifié de « païen mystique » par Jean Lorrain, Moreau transpose ainsi l’esthétique de l’artisanat religieux du Moyen Âge pour créer des œuvres ésotériques où le sacré se mélange au profane. Les éléments médiévaux s’y entrelacent à d’autres influences, notamment celles de l’Antiquité, de la Renaissance et de l’Orient. Une savante mixture qui permet à l’artiste de plonger le spectateur dans un univers hybride, éclectique et onirique, totalement hors du temps !
Gustave Moreau. Le Moyen Âge retrouvé.
Du 15 novembre 2023 au 12 février 2024
Musée Gustave Moreau • 14 Rue de la Rochefoucauld • 75009 Paris
musee-moreau.fr
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