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Paolo Uccello, Saint Georges combattant le dragon, vers 1140
tempera sur bois • 131 x 103 cm • Coll. Institut de France, musée Jacquemart-André, Paris • © RMN-Grand Palais presse
Dès l’entrée, un petit squelette de dragon rugissant s’agite et bat des ailes ! Fabriqué en 2006 par une compagnie de théâtre, ce curieux spécimen composé d’os de porcelet et de nageoires de rouget provoque un émerveillement immédiat. La preuve que la fascination pour les animaux fantastiques est toujours vivace. Les premières salles s’attachent à montrer que ces derniers existent depuis la nuit des temps. Déjà, des créatures imaginaires caracolaient dans les grottes ornées du Paléolithique supérieur (entre 40 000 et 9 600 avant J.C.). Quant aux dragons et griffons, leurs représentations remontent au Néolithique. Dès le IVe millénaire avant notre ère, c’est en tant que symboles de puissance et de flamboyance que les dragons, griffons (animaux hybrides dotés d’une tête et d’ailes d’aigle et d’un corps de lion) et hippogriffes (mi-chevaux mi-aigles) décorent divers objets de prestige (sceaux, trônes, palettes de fards…) retrouvés en Iran, Mésopotamie et Égypte.
L’exposition montre bien à quel point ces animaux à écailles, plumes et poils sont présents de manière constante à toutes les époques, aux quatre coins du monde. En témoignent une figurine de démon mésopotamien (Pazuzu, Ier millénaire avant J.C.) qui a servi de modèle au film L’Exorciste en 1973, un phénix chinois gardien de tombe (un zhenmushou en terre cuite peinte, vers 700–750), et un impressionnant quetzalcóatl (serpent à plumes adoré par plusieurs peuples mésoaméricains) en roche volcanique, sculpté au Mexique entre 1325 et 1521.
Johann Heinrich Füssli, Thor combattant le serpent de Midgard, 1790
huile sur toile • 133 × 94,6 cm • Coll. Royal Academy of Arts, Londres • © akg-images presse
Souvent étranges, dangereuses et géantes, dotées de becs ou de griffes acérées, parfois cracheuses de feu ou dompteuses d’écume, « ces créatures représentent la puissance de la nature en furie, qui submerge l’Homme et lui inspire une terreur sacrée », explique Hélène Bouillon, commissaire général de l’exposition et conservatrice en chef des expositions du Louvre-Lens. C’est le cas du Jörmungand, gigantesque serpent de mer des mythes scandinaves, décrit dans des textes dès le IXe siècle, et que représente de façon théâtrale, en 1790, le peintre d’origine suisse Johann Heinrich Füssli. Ces animaux sont aussi auréolés d’un puissant mystère, à l’image de l’impassible et impénétrable sphinx…
Walter Andrea, Dragon-serpent de la porte d’Ishtar, 1902
aquarelle sur carton • 164 × 117 cm • Coll. Vorderasiatisches Museum, Berlin • © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais presse / Andres Kilger
Dans les mythes, ils font l’objet de défis : il faut les vaincre ou les dompter pour fonder ou sauver une ville, et faire triompher la foi sur le mal. Une sculpture en bois polychrome du XVIIe siècle, la Grande Goule, attire tous les regards : dotée d’une gueule articulée, d’ailes de chauve-souris, d’un corps de reptile, de serres d’aigle et d’une queue de scorpion, cette créature supposément vaincue par une reine était promenée dans les rues de Poitiers lors d’une procession annuelle censée garantir les récoltes. Plus loin brille un chef-d’œuvre : Saint Georges terrassant le dragon de Paolo Uccello (vers 1430) [ill. en Une]. Les plus grands maîtres, tels Raphaël et Carpaccio, se sont emparés de cette scène montrant le saint en armure de chevalier, transperçant un dragon de sa lance.
Jean Gargot, « Grand Goule », vue de l’exposition « Animaux Fantastiques », 1677
© Louvre Lens / Laurent Lamacz
« C’est l’une des créatures surnaturelles les plus répandues dans le monde et l’une des plus anciennes jamais représentées. Et il n’a pas vraiment changé depuis son apparition il y a 6000 ans ! »
Par un curieux retournement, ces créatures dangereuses deviennent des amulettes contre le mal, des figures guérisseuses, gardiennes de villes, de trônes ou de temples, censées protéger en intimidant les intrus. À l’image des gigantesques taureaux ailés à têtes d’hommes (les « taureaux de Khorsabad » exposés au Louvre), sculptés il y a près de 3000 ans pour décorer les portes d’une ville et d’un palais assyriens. Avec leurs corps surréels mais composés de parties reconnaissables, les animaux fantastiques sont des intermédiaires entre le monde des humains et un au-delà magique.
Une salle entière est consacrée au dragon. « C’est l’une des créatures surnaturelles les plus répandues dans le monde et l’une des plus anciennes jamais représentées. Et il n’a pas vraiment changé depuis son apparition il y a 6 000 ans ! », insiste Hélène Bouillon. La représentation de cet être serpentiforme, auquel on ajoute des ailes, des cornes, s’est figée à la fin du Moyen Âge. Ses ailes duveteuses, trop angéliques, sont remplacées par des ailes de chauve-souris, associées aux démons. La couleur verte, liée aux reptiles et au diable, devient sienne. Paolo Uccello le stylise d’une façon délicieuse, avec des ailes en éventail et une queue en spirale.
Thomas Grünfeld, Misfit (flamingo/pig), 2005
Taxidermie • 75 × 75 × 30 cm • Courtesy Thomas Günfeld et galerie Jousse Entreprise, Paris / © Galerie Jousse / Lothar Schnepf © ADAGP, Paris, 2023
Au temps des grands explorateurs, les voyageurs se mettent à décrire des licornes, griffons et basilics qu’ils prétendent avoir rencontrés lors de leurs périples. Des cartes, des illustrations, des récits et même des objets (en réalité d’habiles détournements : une dent de narval que l’on fait passer pour une corne de licorne, une tête de crocodile momifiée présentée comme celle d’un dragon tué…) appuient leurs dires et peuplent les cabinets de curiosités. Un mélange de réel et d’imaginaire qui inspire les artistes contemporains comme Thomas Grünfeld [ill. ci-contre] ou Claire Fanjul, dont les cartes et les globes au charme ancien grouillent de créatures inventées.
Roger Délivrant Angélique. Jean Auguste Dominqiue Ingres, 1819, © RMN Grand Palais (musée Du Louvre) Franck Raux
Mais la pensée rationnelle des encyclopédistes des Lumières sonne le glas de ces superstitions. Au XIXe siècle, les animaux fantastiques habitent toujours l’art, mais en tant que figures symboliques teintées d’exotisme : chez des artistes comme Gustave Moreau ou Gustave Doré, les sirènes et les sphinges représentent la femme fatale, et les sphinx auréolés de brume, le mystère et l’énigme… Le romantisme, notamment, les fait revenir en exhumant des textes anciens, afin d’insuffler à nouveau du merveilleux dans le monde. Prêté par le Louvre, un chef-d’œuvre de Jean-Auguste-Dominique Ingres trône dans l’exposition : Roger délivrant Angélique (1819) [ill. ci-dessous]. À dos d’hippogriffe, un chevalier en armure (issu d’un poème italien du XVIe siècle, Roland furieux de l’Arioste) y combat un monstre marin aux airs de dragon, sauvant de ses griffes une princesse enchaînée à un rocher.
Gustave Doré, L’Énigme, 1871
huile sur toile • 130,4 × 196 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais presse / Jean Schormans
« Pourquoi y a-t-il autant de dragons et de licornes aujourd’hui ? Parce qu’on a besoin de ce merveilleux, par nostalgie. »
Au XXe siècle, les animaux fantastiques permettent aux surréalistes de représenter les rêves et les tourments de l’inconscient, ou d’interroger l’intériorité et la sexualité… Ainsi, le Minotaure envahit l’œuvre de Picasso, dans laquelle il incarne son énergie sexuelle violente, et inspire à Beth Carter une sculpture touchante en bronze (2013), qui révèle les fragilités « humaines » du monstre. Sujet prisé au Moyen Âge, la licorne renaît dans les dessins de Jean Cocteau, puis, sur fond rose barbe-à-papa, d’une peinture kitsch de Will Cotton. Et devient, en tant que symbole du rêve et de la différence, l’emblème du mouvement LGBTQIA+ !
« Dans les années 2000, l’adaptation au cinéma de la saga du Seigneur des anneaux de Tolkien, très inspirée du merveilleux médiéval, et les films Harry Potter ont connu un immense succès, rappelle Hélène Bouillon. Dans les années 2010, on a assisté à une véritable explosion de licornes. Pourquoi y a-t-il autant de dragons et de licornes aujourd’hui ? Parce qu’on a besoin de ce merveilleux, par nostalgie. Dans notre culture contemporaine, on a l’impression que le merveilleux a existé un jour, mais qu’il a disparu ».
Gustave Moreau, Œdipe voyageur ou L’Égalité devant la Mort, 1888
huile sur toile • 124 × 93 cm • Coll. musée de la Cour d’Or, Eurométropole de Metz • © RMN-Grand Palais presse / René-Gabriel Ojeda
Dans la dernière salle, des allers-retours entre passé et présent illustrent cette survivance. Une licorne sous la pluie (Maïder Fortuné) et un petit dragon doré de Leonora Carrington côtoient une tapisserie ancienne, qui fait face à une autre, tissée en 2022 à Aubusson et représentant le dragon Smaug du Hobbit de Tolkien. Des liens apparaissent entre une gravure de griffon de Martin Schongauer (XVe siècle) et des dessins de Philippe Druillet, peuplés de créatures effrayantes (1986).
D’après une aquarelle originale de J. R. R. Tolkien pour The Hobbit, 1937. Carton Delphine Mangeret et Anne Boisseau Tissage Atelier A2, Aubusson, Conversation with Smaug, 2022
coton (chaîne) ; laine et fils métalliques (trame) • 322,5 × 249 cm • Coll. Cité internationale de la tapisserie, Aubusson • © The Tolkien Trust 1977 / © Tissage Atelier A2 / Aubusson 2022 © Collection Cité internationale de la tapisserie / Photo Studio Nicolas Roger
Bien que foisonnante, l’exposition n’aborde pas toutes les créatures magiques. Les visiteurs n’y trouveront ni Nessie (le monstre du loch Ness), ni le kraken, ni le yéti. « On aurait pu faire une expo-bestiaire, mais celle-ci aurait été presque infinie, tant il y a de créatures différentes qui valent le coup. En tant qu’égyptologue et spécialiste du Proche-Orient ancien, j’ai choisi de mettre en avant les créatures que j’aime et que je connais le mieux, et les plus anciennes », justifie Hélène Bouillon.
Les amateurs d’Harry Potter seront un peu déçus de ne pas trouver dans le parcours des accessoires de films, tels les faux œufs de dragons, ni même des extraits des longs-métrages (pas plus qu’ils ne verront de séquences issues de Game of Thrones ou du Seigneur des anneaux) dans la salle de projection où passent Méliès et Fritz Lang. Mais les organisateurs se rattrapent avec tout un programme d’activités annexes, parmi lesquelles un marathon de films Harry Potter. De quoi rassurer les fans de Poudlard !
Animaux fantastiques
Du 27 septembre 2023 au 15 janvier 2024
Musée du Louvre-Lens • 99 Rue Paul Bert • 62300 Lens
www.louvrelens.fr
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