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Gustave Moreau, Ébauche
huile sur toile • 27 × 22 cm • Coll. musée Gustave Moreau, Paris • © RMN-Grand Palais / Christian Jean
Tiendrait-on un scoop sur Gustave Moreau ? Pour en avoir le cœur net, direction le musée installé dans l’ancienne demeure parisienne de l’artiste : un hôtel particulier cossu qui abrite son grand atelier à deux étages, avec ses murs tapissés de tableaux aux cadres dorés et son superbe escalier en spirale. Dans cet écrin, une information inattendue attend les visiteurs : outre ses célèbres visions mystiques peuplées de déesses, de palais antiques et de chimères, Moreau a laissé derrière lui plus d’une centaine de peintures non figuratives. Des tableaux semblables à ceux qui surprendraient le public soixante-dix ans plus tard, et ce, bien avant Vassily Kandinsky, František Kupka et Piet Mondrian, pionniers officiels de l’abstraction dans les années 1910 !
Gustave Moreau, Ébauche – Intérieur
Huile sur toile • 45 × 38 cm • Coll. musée Gustave Moreau, Paris • © RMN-Grand Palais / Réné-Gabriel Ojéda / presse
Incroyable mais vrai : d’une peinture à l’autre, on croit admirer les patchworks contrastés de Nicolas de Staël (1913–1955), les explosions expressionnistes de Joan Mitchell (1925–1992), les échappées bouillonnantes de Cy Twombly (1928–2011) assorties de coulures et de matière grattée, ou les champs colorés de Mark Rothko (1903–1970). Là, un rectangle gris-blanc cerné de bandes sombres évoque Porte-fenêtre à Collioure d’Henri Matisse (1914), déjà en avance sur son époque. Sur certaines toiles allumées de quelques éclairs de rouge, un fond blanc immaculé se fend de larges aplats d’un noir d’encre. Du jamais vu chez un peintre du XIXe siècle !
Ces étranges peintures, dont certaines s’admirent comme des œuvres à part entière, furent longtemps rangées dans la catégorie « ébauches ». Et pour cause : à la mort de Moreau en 1898, le concept d’art abstrait (qui connaîtra son apogée dans les années 1950–1960) n’existe pas encore ! Mais un certain mystère entoure ces toiles, d’autant que l’artiste ne s’est jamais exprimé à leur sujet. Dans les années 1950, on les réexamine : étaient-elles de simples recherches de matières et de couleurs pour des tableaux figuratifs ? Ou certaines ont-elles été réalisées pour elles-mêmes, dans une démarche intentionnelle d’éloignement du réel ?
Gustave Moreau, La Tentation de saint Antoine
Aquarelle et gouache sur papier vélin • 13,5 × 24 cm • Coll. musée Gustave Moreau, Paris • © RMN-Grand Palais / Franck Raux / presse
Le symboliste ne disait-il pas lui-même vouloir nous entraîner « vers le songe et l’abstrait »?
En 1955, le peintre André Masson soulève la question dans une interview pour la revue L’Œil. La même année, ces peintures sont publiées dans la revue italienne Circolare Sinistra, où elles sont mises en parallèle avec des tableaux abstraits contemporains. En 1961, le peintre américain Paul Jenkins n’a aucun doute : Moreau était un précurseur du genre. D’ailleurs, le symboliste ne disait-il pas lui-même vouloir nous entraîner « vers le songe et l’abstrait » ? Dans ses visions grandioses, les éléments figuratifs émergent d’un fond coloré qui flirte déjà avec l’abstraction : on y devine à peine une architecture enflammée ou une falaise abrupte… Il faut scruter de près Le Triomphe d’Alexandre le Grand : des personnages, des éléphants et un palais indien dessinés à la ligne claire apparaissent comme de fins tatouages sur un fond flou, fait d’aplats et de touches colorés évoquant vaguement un paysage rocheux. Un rêve brouillé duquel émergent les figures…
Gustave Moreau, Le Triomphe d’Alexandre Le Grand, 1892
Huile sur toile • 155 × 155 cm • Coll. musée Gustave Moreau, Paris • © RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda presse
Dans ses ébauches, Moreau dissocie aussi les figures et le fond : d’un côté, les dessins de personnages détaillés au crayon ou à la plume ; de l’autre, des travaux à l’huile ou à la gouache qui lui servent soit d’essais pour ses arrière-plans à l’atmosphère fantastique, soit d’études pour la composition générale du tableau, qui est alors traduit par un simple assemblage de champs colorés, d’où la proximité avec l’art abstrait.
Mystère résolu ? Pas totalement. Car si certaines de ces peintures peuvent être liées à des œuvres connues de l’artiste (on reconnaît un carré de lumière, la forme d’une arche, l’emplacement d’une silhouette près d’une fenêtre…) et donc identifiées comme de possibles travaux préparatoires à Œdipe voyageur, Salomé ou Promenade des Muses, d’autres en revanche n’évoquent rien de précis…
Gustave Moreau, Ébauche
Huile sur carton • 45 × 54,8 cm • Coll. musée Gustave Moreau, Paris • © RMN-Grand Palais / Franck Raux / presse
À ces peintures s’ajoutent 430 « essais de couleur » à l’aquarelle ou à la gouache. Sur ces feuilles utilisées par l’artiste pour des tests de teintes et de valeurs, les jeux de taches se transforment en tableaux abstraits. Moreau ne les voyait pas comme de simples palettes. La preuve : il en a retravaillé certaines pour qu’elles deviennent de petites œuvres, faisant même surgir de l’une de ces nuées colorées le dessin d’un éphèbe ailé !
Encore plus étonnant, un ensemble de peintures sur fond bleu vif, où apparaissent quelques larges appositions de peinture noire ou colorée. Sur l’une d’elles, de curieux serpentins d’un brun rougeâtre, barbouillés à la hâte, flottent comme un bouquet d’algues sur le fond uni : serait-ce une ébauche de plantes marines pour Galatée ? Rien n’est moins sûr… Les experts sèchent encore !
Gustave Moreau. Vers le songe et l’abstrait
Du 17 octobre 2018 au 20 janvier 2019
Musée Gustave Moreau • 14 Rue de la Rochefoucauld • 75009 Paris
musee-moreau.fr
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