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La chaîne du Pamir, ici avec le lac Kara-Kul, plus grand lac salé du monde, à 3 900 mètres d’altitude, constitue le majestueux décor d’une grande partie du pays.
© Jorge Fernandez / Alamy / Hemis.
Fascinants et mal connus, caractérisés par une géographie rude et pourtant zones d’échanges actives dès le néolithique, soit depuis des millénaires, les pays d’Asie centrale, tous ex-républiques soviétiques, jouent un rôle primordial dans la connaissance des civilisations anciennes. Cela grâce à la présence de sites archéologiques majeurs, fouillés depuis le début du XXe siècle malgré les aléas politiques et militaires de la région. Moins connu que ses voisins, l’Afghanistan ou l’Ouzbékistan, c’est le petit Tadjikistan (capitale Douchanbé), coincé entre les fleuves Syr-Daria (Jaxartes) et Amou-Daria (l’antique Oxus qui délimite sa frontière au sud avec l’Afghanistan), qui révèle à Paris, cet automne au musée Guimet, ses fabuleuses villes ancestrales de Sarazm, Pendjikent ou Takht-i Sangin…
Comme l’écrit Sophie Makariou, la présidente du musée, dans le catalogue de l’exposition, voilà bien un véritable « pays des merveilles », à la nature âpre chahutée par de très hautes montagnes encore parcourues par le grand mouflon ou le léopard des neiges. Cette chaîne du Pamir, au nord-est du pays et qui se poursuit vers la Chine, est connue des amateurs de trek pour ses nombreux sommets à plus de 6 000 mètres.
Fourreau d’akinakès (type de dague) orné d’un lion saisissant un cerf, Ve-IVe siècle av. J.-C.
Magnifique exemple de stylisation que cet objet découvert en Bactriane antique, mais dont la forme est d’origine scythe.
Ivoire • 27,7 × 11 × 6 cm • Coll. et © Musée national des antiquités du Tadjikistan / photo Thierry Ollivier pour le MNAAG.
Elle est aussi lacérée de profondes vallées glaciaires riches en cours d’eau et constellées de lacs, dont le plus grand lac salé du monde, le Kara-Kul, à 3 900 mètres d’altitude, ou le merveilleux Iskanderkul aux eaux vertes, où Alexandre le Grand, en marche vers les rives de l’Indus, aurait perdu son cheval. Dans le Pamir, coule également le fleuve aurifère Zeravchan (traduction « le dispensateur d’or ») que les géographes grecs avaient appelé Polytimète (« le précieux »), source ancestrale de prospérité tout comme les abondants gisements de pierres semi-précieuses (lapislazuli, rubis, cornaline…) qui expliquent notamment l’implantation très ancienne de populations (des pétroglyphes du paléolithique ont été retrouvés dans le Pamir), nomades venus des steppes mais aussi sédentaires, malgré des conditions climatiques extrêmes.
Élément de trône en forme d’avant-corps de bouquetin ou d’ibex, Ve-IIIe siècle av. J.-C.
L’histoire du pays reste marquée par la pression constante des peuples nomades venus des steppes, y compris en matière artistique.
Bronze • 85 × 40 × 35 cm • Coll. et © Musée national des antiquités du Tadjikistan / photo Thierry Ollivier pour le MNAAG.
La vallée du Zeravchan, entre steppes et oasis, fut longtemps un très actif axe secondaire de la route de la soie, parcouru notamment par Marco Polo, premier Européen à avoir traversé le Pamir. Ces terres furent disputées et conquises par maints empires – perse achéménide, macédonien, kouchan, sassanide puis samanide –, subissant la pression constante des mouvements des populations de nomades venus des steppes, mythiques et féroces Massagètes, cruels Scythes ou Saka… Islamisé puis russisé, le Tadjikistan n’en est pas moins resté pétri de son antique identité perse, qui demeure d’ailleurs la base de la langue tadjik, conservant aussi les traces de l’ancien culte du zoroastrisme, religion officielle monothéiste et manichéenne des Achéménides, vénérant Ahura Mazda.
Le plus ancien de ces joyaux tadjiks est la ville de Sarazm, site proto urbain exceptionnel d’une centaine d’hectares de la moyenne vallée du Zeravchan (au nord-ouest du pays, près de la frontière ouzbèke), classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2010 et datant de l’âge du bronze (Ve-IIIe millénaire av. J.-C.).
Rosette, début du IIIe millénaire av. J.-C.
Les fouilles du site de Sarazm, non loin de la frontière ouzbèke, ont permis d’exhumer de précieux objets, signe d’une activité artisanale et marchande précoce dès le IIIe millénaire avant notre ère.
Or, turquoise • 1,5 × 5,5 cm • Coll et © Musée national des antiquités du Tadjikistan / photo Thierry Ollivier pour le MNAAG.
Correspondant à la phase de transformation des anciennes sociétés de chasseurs-cueilleurs en agriculteurs ayant domestiqué les animaux et irrigué leurs terres, Sarazm (« le début du monde »), découverte en 1976 et fouillée depuis les années 1980 – notamment en collaboration avec la France –, a révélé l’existence d’une urbanisation et d’une architecture monumentale en terre, mais aussi d’une activité artisanale importante, entre autres des objets métalliques et de précieux bijoux en or et pierres ornementales, témoignant d’échanges de longue distance, jusqu’aux steppes sibériennes ou vers le plateau iranien et la vallée de l’Indus. Considéré comme le plus ancien village d’Asie centrale, Sarazm a probablement disparu à cause du réchauffement climatique et d’une raréfaction des ressources en eau, poussant sa population à un retour au nomadisme.
Il faudra attendre le Ve siècle avant notre ère pour assister à une autre séquence historique majeure, avec la création des riches satrapies (provinces) perses puis grecques de Sogdiane et de Bactriane (qui s’étendaient sur les territoires des actuels voisins du Tadjikistan). Lorsque le Perse Cyrus le Grand, fondateur au VIe siècle av. J.-C. de l’Empire achéménide, conquiert l’Asie centrale et organise son territoire, il crée deux satrapies intégrant les populations locales, aux confins des territoires des redoutables nomades saka (les Scythes) : la Sogdiane au nord et la Bactriane au sud, qui resteront longtemps prospères. Réputés pour leur beauté et leur vaillance, leurs moeurs quelque peu « nomades », les Sogdiens, par ailleurs grands commerçants qui essaimèrent des communautés jusqu’en Chine, sont un peuple mythique (dont on trouve encore aujourd’hui des descendants parlant la langue sogdienne dans la vallée de Yagnob, au sud du pays) que l’archéologie a permis de redécouvrir.
Coupe ornée d’une figure féminine, VIe-VIIe siècle
L’art de Sogdiane témoigne du syncrétisme entre la persistance de la culture perse mais aussi des influences indiennes. Avec ici une allusion probable à la réputée viticulture des Sogdiens mais aussi à la beauté de leurs femmes.
Argent doré • 6 × 22 cm • Coll. et © Musée national des antiquités du Tadjikistan / photo Thierry Ollivier pour le MNAAG.
On les distingue, par leurs courtes lances, des autres peuples soumis par Cyrus sur le grand relief de Persépolis, la capitale de l’Empire achéménide. Redoutables guerriers, ils résistèrent ensuite à Alexandre le Grand, dont l’épouse, Roxane, était sogdienne, avant de lui céder et de l’accompagner dans sa conquête vers l’Indus. Installés dans les oasis, les Sogdiens fondèrent la grande ville de Samarcande, aujourd’hui en Ouzbékistan, mais aussi celle de Pendjikent, au Tadjikistan. Si elle fut moins importante que sa rivale sur la route de la soie, celle que certains n’hésitent pas à appeler la « Pompéi d’Asie centrale », fouillée depuis la fin des années 1940, fut aussi la dernière à tomber face aux Arabes, en 722.
Scène de bataille, VIIIe siècle
De nombreuses fresques ont été retrouvées dans la riche cité de Pendjikent, peintes sur terre stuquée, témoignant du haut degré atteint par les artistes sogdiens.
Pigments naturels sur torchis • 123,5 x 300 cm, 143 x 245 cm, 32 x 150 cm • Coll. et © Musée national des antiquités du Tadjikistan / photo Thierry Ollivier pour le MNAAG.
Les archives de son dernier seigneur, Devachtitch, le seul à avoir quasi réussi à unifier les chevaleries sogdiennes, furent d’ailleurs retrouvées. Mais bien avant cela, entre le IVe et le IXe siècle, Pendjikent fut une très riche cité où ses seigneurs rivalisaient par le luxe de leurs demeures, comme en témoignent encore des vestiges monumentaux en terre et en bois mais aussi de nombreuses peintures murales sur terre stuquée : scènes de banquets rituels zoroastriens ou de batailles épiques. Leur style est singulier, signe de la forte identité sogdienne, entre composantes perse et indienne.
Tout autre est l’art qui se développera dans l’autre satrapie achéménide, la Bactriane, à cheval avec l’Afghanistan, où le bouddhisme fut là plus développé. En 1959 fut découvert le grand site de Bactriane tadjike, Adjina-tepa, grand monastère bouddhique de la vallée du Vakash, un affluent de l’Amou-Daria, occupé depuis le milieu du VIIe siècle av. J.-C. jusqu’à la conquête arabe au milieu du VIIIe siècle, dont les aménagements, mal conservés, furent très proches de ceux du tristement célèbre site afghan de Bâmiyân. C’est de là que provient le très grand bouddha couché de 13 mètres de long, remonté (et très restauré) au musée archéologique national de Douchanbé, la capitale tadjike. Conquise par Alexandre le Grand, l’ancienne satrapie, qui sera comme la Sogdiane finalement alliée au Macédonien, va continuer sa brillante existence comme royaume gréco-bactrien, plus ouvert vers le monde méditerranéen, préservé par les successeurs d’Alexandre, dont son général Séleucos qui épousa une princesse bactrienne (ou sogdienne), la belle Apama.
Bracelet à têtes de griffons, Ve-IVe siècle av. J.-C.
Le grand sanctuaire dédié à l’Oxus (le fleuve Amou-Daria) divinisé a révélé un magistral trésor d’objets précieux, dont de nombreux en or, aujourd’hui conservés… à Londres, au British Museum.
Or • 11,5 × 12,8 cm • Coll. et © The British Museum, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / The Trustees of the British Museum.
En témoignent les remarquables vestiges de la cité fortifiée de Takht-i Sangin, à l’extrême sud du pays, tout près de la frontière afghane (les fouilles sont d’ailleurs aujourd’hui suspendues), qui aurait été fondée par les Séleucides au IIIe siècle av. J.-C. L’histoire archéologique de la zone démarra par un coup d’éclat. En 1897, un avisé Britannique acquit dans un bazar du Pendjab des centaines d’artefacts d’un fabuleux trésor, trouvé entre 1876 et 1880 : le désormais célèbre trésor de l’Oxus (Amou- Daria), aujourd’hui conservé au British Museum, soit près de 200 objets d’or ou d’argent et tout autant de monnaies. Fouillée depuis le début du XXe siècle par des Tadjiks et des Russes, Takht-i Sangin l’est aussi depuis les années 2000 par d’importantes équipes françaises. Plus de 10 000 objets votifs y ont été retrouvés, essentiellement du IVe av. J.-C. au IIe siècle ap. J.-C., et le trésor du British Museum a ainsi pu être recontextualisé – sans certitude – par rapport au temple de l’Oxus divinisé, dieu des eaux et de la fertilité, monument le plus emblématique de la cité, construit en proue sur le fleuve, qui semblait jouir d’une aura importante dans la région.
La citadelle fortifiée de Khulbuk.
© Manfred Thürig / Alamy / Hemis.
De nouveaux nomades venus des steppes chinoises, qui allaient plus tard fonder le grand Empire kouchan (Ier– IVe siècle), provoquèrent la chute de ces royaumes grécobactriens, où l’activité commerciale de ces grandes villes de la route de la soie perdurera jusqu’à la conquête musulmane, renaissant ensuite sous l’Empire sassanide (IIIe– VIIe siècle), puis samanide (819–899), dynastie fondatrice de l’actuel Tadjikistan. L’ancienne citadelle fortifiée de Khulbuk (Hulbuk), brillante cité entre les XIe et XIIIe siècles protégeant la route du Pamir, clot cette longue et chahutée séquence historique, avant la destruction par les troupes mongoles de Gengis Khan et les tribus turques… En grande partie reconstruite de manière un peu fantaisiste, Khulbuk, elle aussi inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, est devenue le symbole de la nouvelle identité tadjike, pays moderne né sur les décombres de l’ex-URSS, mais véritable creuset culturel inscrit dans des millénaires d’histoire.
Tadjikistan, au pays des fleuves d’or
Du 13 octobre 2021 au 10 janvier 2022
« C’était un projet rêvé depuis longtemps par notre ancien président Jean-François Jarrige (disparu en 2014) et concrétisé aujourd’hui par Sophie Makariou », raconte Valérie Zaleski, la conservatrice en charge de cette magistrale exposition du musée Guimet. Qui rendra aussi hommage au travail de longue haleine d’éminents archéologues français qui ont mené ou mènent encore des chantiers de fouille en coopération avec le Tadjikistan, tel Roland Besenval, mort là-bas en 2014, mais aussi Henri-Paul Francfort et Frantz Grenet, du Collège de France. La plupart des prêts proviennent des musées du Tadjikistan (musée d’archéologie, musée national, musées de sites), du British Museum pour le célébrissime trésor de l’Oxus et de la Bibliothèque nationale de France, mais aucun de musées russes (qui ont largement fouilléces anciennes républiques soviétiques), contrairement à l’exposition qui se tiendra en 2022 au Louvre sur l’Ouzbékistan, pays à l’histoire très imbriquée dans celle du Tadjikistan. Du fait de la complexité du propos, le parti pris protohistorique, depuis la préhistoire jusqu’à la conquête mongole du XIIIe siècle, permet de découvrir les principaux joyaux de ce pays et de ses sites archéologiques, que le public français n’aura désormais plus aucune raison d’ignorer !
Musée national des arts asiatiques – Guimet • 6, place d'Iéna • 75116 Paris
www.guimet.fr
À lire :
Catalogue de l’exposition
Coédition MNAAG et Éd. Snoeck • 288 pages • 230 illustrations • 39€
À voir :
« L’Homme qui voulut être roi » (1975) de John Huston
Au sortir de ce panorama, on ne peut s’empêcher de (re)voir l’extraordinaire film de John Huston, l’Homme qui voulut être roi (1975), inspiré d’une nouvelle de Rudyard Kipling de 1888, avec Michael Caine et Sean Connery qui joue là l’un de ses meilleurs rôles. Certes, l’histoire se tient au Kifiristan (actuel Nouristan), une province afghane, et le film a été tourné aux États-Unis, au Maroc et à Chamonix, mais qu’importe ! Les amoureux d’aventures tomberont sous le charme de cette folle épopée au travers des montagnes d’Asie centrale quand, aux Indes, à la fin du XIXe siècle, Peachy Carnahan et Daniel Dravot, anciens sergents de l’Empire britannique, décident de rejoindre une riche contrée mythique, où nul autre Occidental n’a osé pénétrer depuis Alexandre le Grand, pour en devenir des souverains adorés comme des dieux…
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