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L’exposition “léonard de Vinci et les parfums à la Renaissance” au Château du Clos Lucé à Amboise. Les deux tableaux du centre et de droite représentent “Sainte Marie-Madeleine” et “Madeleine assise en prière devant le crucifix” de Giampietrino
© Château du Clos Lucé
Toucher, sentir, voir, écouter : tous les sens, hormis le goût, sont mis en éveil par cette délicieuse exposition aux cimaises pourpres nichée dans le parc du Clos Lucé, où ont été plantées 30 espèces d’arbres et de fleurs tirées des dessins et tableaux de Léonard de Vinci (1452–1519). Devant l’entrée du bâtiment, toute une palette végétale a également poussé pour l’occasion dans des pots et des parterres : oranges de Séville, lys, lavande, jasmin, roses, ciste…
Mystérieuses résines et fleurs séchées à humer dans des bocaux, dispositifs olfactifs intégrés dans la scénographie… : au fil du parcours, le visiteur pourra sentir plus de 30 produits et fragrances enivrantes. Brutes ou composées, ces dernières ont été créées pour l’occasion par Givaudan, la plus grande entreprise mondiale de parfumerie, pour nous replonger dans le monde fabuleux des parfums de la Renaissance.
Flacon de parfum avec scène triomphale, Milieu du XVIe siècle
Verre soufflé, émaux et laiton • Coll. Palazzo Madama – musée civique, Turin • © Palazzo Madama
Mais quel est donc le lien entre Léonard et ces parfums ? Il y en a en réalité plusieurs. Le premier étant… sa mère ! L’exposition est en effet la première à parler de la récente découverte faite en 2019 et dévoilée en 2023 par le chercheur italien Carlo Vecce (co-commissaire de l’exposition avec l’historien Pascal Brioist), qui a révélé suite à l’étude de documents d’époque que la mère de Léonard, Catherine, était une esclave venue du Caucase. Or « les esclaves voyagent sur les mêmes bateaux que les parfums », rappelle le commissaire Pascal Brioist, spécialiste de Léonard de Vinci et membre du Centre d’études supérieures de la Renaissance.
Hélas considérés comme des marchandises, les esclaves sont en effet acheminés en même temps que de précieux chargements de benjoin, de musc, de myrrhe et de muscade récoltés au fil des escales en Méditerranée. C’est donc les narines emplies de toutes ces senteurs que Catherine, 14 ans (dont Carlo Vecce suit les traces dans les rues d’Istanbul, dans un film présenté dans l’exposition), débarque à Venise où elle est acquise par un homme florentin, qui l’emmène ensuite à Florence. Selon Vecce, c’est elle que le jeune notaire Pierre de Vinci met enceinte. La jeune femme est alors envoyée chez le père de celui-ci, dans le village de Vinci en pleine campagne toscane, pour accoucher d’un petit garçon du nom de Léonard…
Scénographie de l’exposition « léonard de Vinci et les parfums à la Renaissance » au Château du Clos Lucé à Amboise
© Château du Clos Lucé
Toute sa vie, Léonard sera entouré d’odeurs entêtantes, de la campagne toscane garnie d’oliviers, de cyprès et de jasmin (à humer dans l’exposition, tout comme l’huile d’olive de son village natal) aux odeurs de son atelier de peintre (térébenthine, huile de lin, ambre noir) en passant par les parfums vendus à Florence (détaillés dans une chanson contenue dans un manuscrit du XVe siècle présenté et mis en musique dans le parcours) et ceux, luxueux, qui circulent à la cour de Ludovic Sforza à Milan, où il est d’usage de parfumer robes, costumes, chaussures et gants pour souligner son statut social !
Feuillet de Léonard de Vinci, dessin de Francesco Melzi ?, Notes sur l’utilité des lunettes et étude d’asphodèle, Codex Atlanticus, fol. 663r, vers 1478
Encre sur papier • 64,5 × 43,5 cm • Coll. Veneranda Biblioteca Ambrosiana – Galerie d’art, Milan • © Veneranda Biblioteca Ambrosiana
« Léonard n’est pas un parfumeur, mais il s’intéresse aux parfums en se saisissant des techniques de son temps », explique Pascal Brioist. Alors qu’il est élève de Verrocchio à Florence, l’artiste, passionné de botanique et de technologies, fréquente les jardins de San Marco des Médicis, remplis d’agrumes qui lui inspirent deux recettes d’alcoolats, l’un de citron, l’autre d’orange… Que le visiteur peut humer devant un superbe tableau représentant un foisonnement de citrons et d’oranges, signé du botaniste-peintre Bartolomeo Bimbi, qui travaillait pour les Médicis. « Ôte la surface jaune qui recouvre l’orange, fais-la distiller dans un alambic jusqu’à ce que l’extrait puisse être dit parfait », préconise Léonard dans le Codex Forster.
Dans ses recettes, retrouvées dans le Codex Atlanticus et autres carnets illustrés, Léonard met en avant des techniques déjà utilisées à Venise et à Byzance : la macération (capturer les odeurs et les couleurs des fleurs grâce à des amandes ou autres matières grasses) et la distillation (capturer l’huile essentielle des fleurs et végétaux grâce à la vapeur d’eau, comme le faisaient les Orientaux dès le Xe siècle).
À gauche, « Étude d’un four à tour pour la distillation des eaux fortes » de Léonard de Vinci (vers 1478), dessin faisant partie du Codex Atlanticus, fol. 912r. À droite, un encensoir (XVIe siècle)
Encre sur papier / laiton fondu • Coll. Veneranda Biblioteca Ambrosiana – Galerie d’art, Milan / Paroisse de la cathédrale Saint-Louis, Blois • © Veneranda Biblioteca Ambrosiana / © Léonard de Serres Metis E Mida Informatica Mondadori Portfolio
L’exposition présente un dessin original (et non un fac-similé !) de Léonard daté de 1479–1480 : une étude à l’encre d’un grand appareil contenant un brûleur et deux chambres de chauffe pour des alambics – récipients en verre utilisés pour récupérer par distillation les huiles essentielles nécessaires aux parfums. Si Léonard n’est pas l’inventeur de ce système de chauffage, son dessin en reste le plus ancien témoignage graphique connu ! Autre fait remarquable, cet alambic a été reconstitué spécialement pour l’exposition d’après son dessin et ses indications, en une seule pièce de verre soufflé à l’aide d’un moule en plâtre, par un souffleur de verre toscan et le groupe de recherche Artes Mechanicae.
« Il faut imaginer que le voile de la Joconde était lui aussi parfumé. Cette exposition invite à voir différemment les tableaux de Léonard. »
François Saint Bris
Deuxième clou de la visite : une reconstitution du collier de la Dame à l’hermine de Léonard (1488), qui était, soutient Pascal Brioist, un bijou parfumé composé de perles d’ambre noir (une rare résine fossilisée, issue d’un conifère préhistorique, que le commissaire a réussi à retrouver au grand bazar d’Istanbul) qui dégage un parfum mystique ! « L’inventaire d’Isabelle d’Este indique que ce type de collier était porté à la cour de Milan. On était totalement passé à côté du fait qu’il y avait une dimension olfactive dans ce tableau si célèbre. Beaucoup de choses peintes dans les tableaux de l’époque étaient parfumées, mais cette dimension a été oubliée », souligne-t-il. « Il faut imaginer que le voile de la Joconde était lui aussi parfumé. Cette exposition invite à voir différemment les tableaux de Léonard », renchérit François Saint Bris, président du Clos Lucé.
Léonard de Vinci, Portrait de Cecilia Gallerani, dit La Dame à l’hermine, vers 1489–1490
Huile sur bois • 54,8 × 40,3 cm • Coll. musée Czartoryski, Cracovie • © Bridgeman Images
« Les cinq sens sont les ministres de l’âme », poétise Léonard. « Dans ses écrits, il parle beaucoup d’odeurs, notamment du musc, dont il dit qu’il pourrait envahir une vallée », fait remarquer François Saint Bris. « Léonard relie tous les sens. Il a une théorie des parfums, qu’il rapproche de sa vision des couleurs. Il fait le lien entre les nerfs optiques, les odeurs, le cerveau et la mémoire, compare les accords de parfums aux accords musicaux, et associe même des sentiments aux odeurs, en écrivant par exemple que l’huile de noix ‘sent triste’ », détaille Pascal Brioist.
Gants, fin du XVIe siècle-début du XVIIe siècle
Cuir et broderie • Coll. musée national du Bargello, Florence • © Museo Nazionale del Bargello
Parmi les autres senteurs brutes à découvrir dans le parcours, on trouve la rose de Damas, ou encore la civette, sécrétée par la glande anale d’un petit animal, dont on déposait deux gouttes sur les gants pour couvrir l’odeur du cuir… On peut la sentir ici sur des gants (qu’on peut aussi toucher), au côté de vrais gants vénitiens du XVIe siècle et de portraits d’époque représentant ces accessoires.
L’exposition présente également plusieurs compositions olfactives fascinantes, comme l’oiselet de Chypre : ce parfum érotique qui, selon une légende médiévale, déclenche l’amour, et dont tout le monde parlait à Florence, à Venise et à la cour de France, a été recréé d’après des recettes anciennes.
Giovan Pietro Rizzoli dit Giampietrino, Madeleine assise en prière devant le crucifix, entre 1520 et 1530
Huile sur panneau transférée sur toile • 57.5 cm x 73.5 cm • Coll. château Sforzesco, Milan • © Castello Sforzesco
À ces senteurs s’ajoutent des tableaux évoquant les parfums – dont une superbe Marie Madeleine de Giampietrino, posant nue à côté d’un petit pot de parfum, drapée dans sa chevelure – ainsi que de nombreux objets raffinés des XVe-XVIe siècles : encensoirs, brûle-parfums, coffres à parfums… Ou encore une superbe pomme de senteur du XVIIe siècle. Une exposition inattendue qui laisse derrière elle un sillage enchanteur !
Léonard de Vinci et les parfums de la Renaissance
Du 7 juin 2024 au 15 septembre 2024
Château du Clos Lucé - Parc Leonardo da Vinci • 2, rue du Clos Lucé • 37400 Amboise
www.vinci-closluce.com
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