Article réservé aux abonnés

château de Chantilly

Les mondes gracieux de Watteau redécouverts dans une exposition riche en surprises

Par

Publié le , mis à jour le
Au château de Chantilly, une exposition riche en trésors prêtés par de prestigieux musées et collectionneurs (dont Lionel Sauvage, qui a sauvé in extremis ses 150 œuvres de l’artiste des feux de Los Angeles mi-janvier) offre un regard intime et nouveau sur le peintre Antoine Watteau (1684–1721). Le parcours thématique explore bien sûr ses célèbres fêtes galantes, mais aussi des pans méconnus de son travail, qui chamboulent son image de peintre déconnecté du réel, replié dans une bulle aristocratique.
Antoine Watteau, Jeune femme assise accordant un luth
voir toutes les images

Antoine Watteau, Jeune femme assise accordant un luth, vers 1715

i

Papier, mine de plomb, sanguine • 17,3 x 13,7 cm • Coll. musée Condé, Chantilly • © GrandPalais Rmn presse

Du peintre français Antoine Watteau, très prolifique malgré sa mort précoce à seulement 36 ans, le public connaît surtout le célèbre Pierrot du Louvre, flottant avec mélancolie dans son ensemble de satin blanc. Une toile emblématique de ses peintures de fêtes galantes dont il s’est fait une spécialité, tel Pèlerinage à l’île de Cythère (également connu sous le nom d’Embarquement pour Cythère ; vers 1717), lui aussi dans les collections du musée parisien.

Teintées de mystère et de libertinage, ces œuvres précieuses mettent en scène de petits personnages en tenues de soie aux couleurs tendres, parfois en costumes de la commedia dell’arte. Au creux de bosquets idylliques, ces protagonistes aux postures gracieuses et aux minois délicats jouent de la musique, se promènent, font de la balançoire et content fleurette… Mais l’exposition de dessins (et quelques peintures) actuellement présentée au cabinet d’arts graphiques du château de Chantilly nous montre que l’univers de l’artiste ne se résumait pas à ces (charmants) batifolages aristocratiques.

De subtils portraits et de remarquables copies de maîtres

Antoine Watteau, Visage de jeune garçon
voir toutes les images

Antoine Watteau, Visage de jeune garçon, vers 1718

i

Pierre noire et sanguine • 18,8 × 13,7 cm • Coll. musée Cognacq-Jay, Paris

Particulièrement diversifié et riche en pièces de qualité, le parcours rassemble les dessins et tableaux de Watteau que possédait le duc d’Aumale (la deuxième collection en France d’œuvres de l’artiste après celle du Louvre), mais aussi des trésors, peints ou dessinés, fournis par des prêteurs prestigieux comme le Louvre, le Petit Palais, le musée Cognacq-Jay, la fondation Custodia, le musée des Arts décoratifs et le collectionneur Lionel Sauvage – ce dernier ayant sauvé in extremis ses 150 pièces de Watteau du grand incendie de Los Angeles de janvier 2025 en les mettant à l’abri des flammes dans une cave en béton.

Ponctuée de quelques ravissantes peintures comme Le Concert champêtre (collection particulière), l’exposition nous plonge dans l’intimité méconnue de la création de l’artiste, dont on scrute avec délice, de très près, les esquisses virtuoses, tantôt à la sanguine, pierre noire et craie blanche, tantôt au graphite ou à l’encre. Une nuque de femme coiffée d’un chignon, un petit garçon de profil, un homme au regard pensif et aux cheveux ébouriffés… On découvre d’abord une série de petits portraits griffonnés d’une main douce et légère – des types que l’artiste reprenait de tableau en tableau avec quelques variantes, s’attardant sur la finesse des traits, les boucles folles et les joues teintées de rose.

Attribué à Antoine Watteau, Concert champêtre
voir toutes les images

Attribué à Antoine Watteau, Concert champêtre, XVIIIe siècle

i

Huile sur panneau de bois • 59,4 × 49 cm • Coll. particulière • Photo Thomas Hennocque

Viennent ensuite de remarquables et innovantes copies de maîtres italiens et néerlandais, dont une superbe Vierge à l’Enfant à la sanguine d’après Sisto Badalocchio, au visage d’une finesse inouïe, rendue vivante grâce aux plis vibrants de son vêtement ; trois dessins d’après Rubens, parmi lesquels un merveilleux couple dansant, saisi dans une fougueuse embrassade, tiré de La Kermesse (1635–1638) ; ou encore un Amour désarmé, huile sur toile inspirée d’un dessin italien perdu.

Un artiste plus ouvert sur le monde qu’on l’imagine

Avant d’explorer son goût pour la mode et le thème des fêtes galantes, le parcours révèle un pan méconnu et surprenant de l’œuvre de Watteau : son observation minutieuse des gens du peuple, dans toute leur diversité. Loin des pastorales d’aristocrates, on découvre ainsi avec surprise trois études de têtes d’un jeune homme noir, dont il représente avec soin et sensibilité la douceur pensive, ainsi que la carnation qu’il travaille en mélangeant sanguine brûlée, pierre noire, craie blanche, estompe et lavis brun.

Antoine Watteau, Vierge à l’Enfant
voir toutes les images

Antoine Watteau, Vierge à l’Enfant, XVIIIe siècle

i

Sanguine • 15 × 11,4 cm • Coll. particulière • Photo Natalja Kent

« La déférence et l’aspect presque ethnographique de ces dessins trouvent une résonance particulière aux premières heures des Lumières. »

Plus loin, il représente avec finesse un jeune montreur de marmotte souriant (sûrement un Savoyard exilé à Paris), une brodeuse et un pèlerin soucieux à la barbe hirsute, le torse bardé de coquilles Saint-Jacques. Il croque aussi, avec un œil purement documentaire, des soldats désœuvrés et alanguis d’ennui entre deux batailles – une oisiveté bien moins légère que celle des fêtes galantes, et un fait très rare (presque révolutionnaire) à une époque où on ne montrait que des soldats en postures héroïques, dans le feu de l’action.

« Le respect face à l’inconnu », « la déférence et l’aspect presque ethnographique de ces dessins trouvent une résonance particulière aux premières heures des Lumières », soulignent les commissaires Mathieu Deldicque (directeur du musée de Condé), Baptiste Roelly (conservateur des dessins, estampes, manuscrits et livres anciens au Petit Palais) et Axel Moulinier, docteur en histoire de l’art. « Watteau était très apprécié en son temps mais il a ensuite, après la Révolution, été victime de mépris, car on l’associait à l’oisiveté de l’Ancien Régime, explique Baptiste Roelly. À l’École des beaux-arts, les élèves de David jetaient des boulettes de pain sur son Pèlerinage à l’île de Cythère. Mais des spécialistes ont fini par réussir à le dégager de ce carcan ». « On voit ici qu’il n’était en réalité pas replié sur le monde aristocratique », ajoute le spécialiste.

Une attention aux détails des vêtements et à la grâce des modèles

Antoine Watteau, Le Donneur de sérénades (Mezetin)
voir toutes les images

Antoine Watteau, Le Donneur de sérénades (Mezetin), vers 1715

i

Huile sur toile • 24 × 19,3 cm • Coll. musée Condé, Chantilly • © GrandPalais Rmn presse

Watteau est en effet un homme du peuple. Fils d’un maître-couvreur de Valenciennes qui le maltraite, il monte à Paris sans-le-sou et y travaille d’abord pour un fabricant de peintures à la chaîne. Là, il se lie d’amitié avec le peintre Claude Gillot, qui l’invite à s’installer chez lui et lui transmet le goût des fantaisies galantes. Il séjourne ensuite chez le mécène Pierre Crozat, puis, à partir de 1707–1708, dans l’atelier du décorateur Claude Audran III, et devient en 1712 membre de l’Académie, à laquelle il présente Pèlerinage à l’île de Cythère en 1717. Il meurt de la tuberculose peu après avoir réalisé son dernier chef-d’œuvre, L’Enseigne de Gersaint (1720), qui dépeint de façon très originale et avant-gardiste un intérieur de boutique parisienne.

Tout comme ses esquisses de marchands de rue, ses dessins de femmes sont « empreints de respect », « pas du tout voyeurs », appuie Axel Moulinier, « contrairement à ce qu’on pourrait être tenté d’y voir en raison du caractère libertin de ses fêtes galantes ». L’artiste se concentre plutôt sur la grâce du modèle et la reproduction exacte des vêtements, de la coupe aux plis en passant par les petits détails comme le revers de manche, la chaussure à talon et les rayures d’un tissu tracées avec zèle.

Vient enfin la salle finale consacrée aux fêtes galantes (qui ne représentent que 35 % de sa production mais ont garanti son succès), à travers plusieurs tableaux dont L’Île enchantée (collection Jorge Ortiz) – une merveilleuse rêverie peuplée de petites silhouettes élégantes encadrées de verdure, avec au fond un paysage bleuté au milieu duquel luit la surface nacrée d’un lac immobile.

Arrow

Les mondes de Watteau

Du 8 mars 2025 au 15 juin 2025

chateaudechantilly.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Jean-Antoine Watteau

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi