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Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois le Gilles, détail (après restauration), 1718-1719
Huile sur toile • 184,3 x 155,7 cm • Coll. musée du louvre • © GrandPalais Rmn (presse) / Mathieu Rabeau
On l’appelait autrefois « le Gilles ». Aujourd’hui, c’est au petit nom de Pierrot que répond ce personnage lunaire aux bras ballants, flottant dans son costume de satin blanc mal ajusté. Le regard perdu et un peu triste, ses chaussures ornées de deux gros rubans roses dévoilées par son pantalon trop court, le jeune homme droit comme un piquet reste immobile, presque pétrifié, en décalage avec les personnages en costumes de fête qui s’agitent derrière lui…
Son pouvoir d’attraction étrange et magnétique, Pierrot le doit à sa nature impénétrable et paradoxale : bien que très présent physiquement dans ce grand format (1,80 m x 1,40) d’Antoine Watteau (1684–1721) qu’il emplit de sa silhouette immaculée grandeur nature, ce personnage apathique est totalement absent, dans les nuages… Une originalité qui lui a valu de se hisser parmi les perles du musée du Louvre.
Mais le tableau s’était au fil des ans recouvert d’un voile jaunâtre qui nuisait à sa lecture. De juin 2022 à septembre 2024, il a été confié au Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) pour une remise en beauté consistant en un retrait du vernis jauni et des repeints. De retour au Louvre, sa fraîcheur ravit l’œil : son habit a retrouvé sa blancheur nacrée et le ciel son bleu lumineux, tandis que son nez et ses joues se colorent d’un joli rose !
Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois le Gilles (après restauration), 1718–1719
Huile sur toile • 184,3 × 155,7 cm • Coll. musée du louvre • © GrandPalais Rmn (presse) / Mathieu Rabeau
Les restaurateurs ont également permis au tableau de gagner sur son pourtour quelques centimètres supplémentaires, ces dernier étant restés jusqu’ici repliés, cachés derrière le châssis depuis un rentoilage réalisé à la fin du XVIIIe siècle. Présenté au sein de l’exposition dans une vidéo détaillant la restauration, ce petit changement fait respirer davantage le personnage en élargissant légèrement le décor qui, selon les spécialistes, devait être à l’origine beaucoup plus vaste.
Si Pierrot a été découpé, à quoi ressemblait l’œuvre entière ? Il ne s’agit pas du seul mystère qui entoure le tableau, dont on ne sait presque rien : on ignore en effet aussi bien sa date de réalisation, que sa destination première – la légende disant qu’il servit d’enseigne à un café tenu par un ancien acteur. Si bien que même son attribution à Watteau a fait débat ! Son historique est lui aussi opaque, jusqu’à son acquisition au XIXe siècle par le baron Dominique Vivant Denon, ancien directeur du Louvre – où il entra en 1869 après être passé entre les mains d’autres collectionneurs.
Le personnage représenté est encore plus énigmatique : qui est-il ? Et pourquoi cet air las ? Le début de l’exposition rappelle que Pierrot trouve ses origines dans le théâtre du XVIIIe siècle, et plus précisément la commedia dell’arte. Ces comédies populaires italiennes importées en France en 1576, bannies sous Louis XIV puis réintroduites en 1716, étaient jouées en plein air sur des tréteaux de fortune et comptaient une galerie de personnages récurrents caricaturaux, tels Scaramouche, Polichinelle, Arlequin (vêtu du fameux costume à losanges) et Pierrot, habillé en blanc.
Jean-Antoine Watteau, La Partie carrée, vers 1713
Huile sur toile • 49,5 × 64,8 cm • Coll. Fine Arts Museum of San Francisco • © Bridgeman Images
Ces personnages, que les peintres français comme Karel Dujardin et Claude Gillot se plaisent à brosser sur la scène, dans des décors citadins ou champêtres, inspirent Watteau qui va apporter un souffle nouveau au genre. Chez lui, les personnages de la commedia dell’arte évoluent non pas sur une scène mais dans des décors idylliques de fêtes galantes, contant fleurette entre deux bosquets. Comme dans sa gracieuse Partie carrée (1713–1714), prêtée par le Fine Arts Museum de San Francisco, et d’autres petits tableaux délicats.
En 1719–1720, Watteau esquisse un comédien italien saluant son public, qui pourrait, avance le Louvre, être l’amorce de la silhouette de son Pierrot. « La toile a peut-être été exécutée vers 1719, l’année où la Comédie-Française a fait interdire toutes les compagnies de théâtre se produisant dans les foires dont Pierrot était le personnage vedette », suggère le musée. Ce personnage, qui semble nous signifier que la fête en plein air est finie pour lui, serait-il l’expression de la nostalgie du peintre, et une protestation silencieuse face à cette mesure ?
Jean Honoré Fragonard,, Un Garçon en Pierrot, vers 1780
Huile sur toile • 60 × 50 cm • Coll. Wallace Collection, Londres • © Bridgeman Images presse
Après la mort de Watteau en 1721, de nombreux artistes comme Jean-Baptiste Pater et Nicolas Lancret s’inspirent de son Pierrot – désormais rebaptisé « Gilles », du nom de son remplaçant dans les foires depuis l’interdiction. Avec ses joues roses, sa collerette, son costume crème et sa manche trop longue pendouillant au premier plan, le ravissant Enfant en Pierrot de Jean Honoré Fragonard (1780–1785) lui rend un discret hommage.
Au XIXe siècle, « le Gilles », redécouvert à l’occasion de son entrée dans la collection privée de Vivant-Denon, devient célèbre. En 1854, le frère de Nadar, Adrien Tournachon, lui consacre une série photographique, tandis qu’en 1883, Sarah Bernhardt l’interprète dans une pantomime, ce qui donne lieu à une photographie d’elle (signée Nadar) inspirée du tableau de Watteau. En 1957, le mime Marceau interprètera lui aussi le personnage dans un sketch à la télévision.
Félix Nadar, Pierrot Surpris, 1854
Epreuve sur papier salé • 2,88 × 2,1 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Au XXe siècle, les peintres d’avant-garde, attirés par la modernité de sa pose simple et de son costume uni, s’en inspirent, à commencer par Pablo Picasso, qui représente son fils Paul en Pierrot en 1925. En 1994, Jean-Michel Alberola s’en empare pour une série qui explore son caractère lunaire en ne gardant sur chaque toile qu’une bribe du tableau de Watteau, comme l’âne ou le costume. Une façon d’exprimer ce qu’incarne le personnage : un rébus restant encore à déchiffrer !
Revoir Watteau. Un comédien sans réplique. Pierrot, dit le Gilles
Du 16 octobre 2024 au 3 février 2025
Musée du Louvre • Rue de Rivoli • 75001 Paris
www.louvre.fr
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