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Vue de l’exposition “Thu-Van Tran. Nous vivons dans l’éclat”, Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice, 2023.
©Jean-Christophe Lett
L’exposition de Thu-Van Tran, « Nous vivons dans l’éclat », se découpe en trois moments, ceux d’une journée, de l’aube au crépuscule. Rien pourtant d’un enchaînement chronologique ; l’artiste travaillant tel le ressac, dépose sur le sol de ces 24h des œuvres de jeunesse autant que les dernières productions. Pour cette monographie, elle réactive des séries, non pas à l’identique, mais en les réactualisant afin d’offrir de nouveaux axes de lecture à son travail, incluant jusqu’aux plus actuelles, sur l’écologie. Ce qu’expose l’artiste, sur une invitation de la directrice du MAMAC, Hélène Guenin, c’est un ensemble foisonnant de formes et d’histoires inscrites au plus profond de l’intime touchant, cependant, à l’universel.
Arrivée de Saigon en France à l’âge de deux ans, Thu-Van Tran grandit entre deux cultures que presque tout oppose : les langues vietnamienne et française aux structures diamétralement opposées, le cycle du soleil se couchant tôt en Asie du Sud-Est, les odeurs et les saveurs. Le paysage luxuriant, sombre et tropical au sud, source de récits et de mythes fondateurs s’oppose aussi aux vues maîtrisées en France.
© Portrait de Thu-Van Tran
© DR
Comment alors opérer des va-et-vient, entre l’éducation artistique et esthétique occidentale ? C’est dans l’espace de la traduction, ardue, incessamment mouvante que se glisse l’œuvre de l’artiste comme le présentent les trois grandes fresques qui nous accueillent : les Couleurs du gris (2023), réalisées in situ. Empruntant les noms des teintes données aux épandages toxiques déversés par l’armée américaine sur les sols vietnamiens, cyniquement nommés « rainbow herbicides », Thu-Van Tran reprend la réalisation de ces nuages à la beauté cruelle.
Thu-Van Tran, à gauche : « Rainbow Herbicides » (2019). À droite : « Trail Dust » (2021)
© Thu-Van Tran / ADAGP Paris, 2023. Photo : Rebecca Fanuele © Ana Drittanti
Pour cette exposition, les volutes sont davantage marquées et peuvent rappeler les ciels anglais pollués dès les débuts de l’industrialisation et immortalisés par les impressionnistes. Les séries « Arc-en-ciel d’herbicide » et « Traînée de poussière », dont certaines pièces ont été produites pour l’occasion, viennent elles aussi dénoncer l’effacement du paysage, dû aux couleurs des défoliants, provoqué par cet évènement traumatique, ainsi que la contamination des sols, toujours présente.
Comment raconter une histoire singulière et l’adresser à toutes et tous ? Le passage par les mots, ceux des auteurs comme ses propres écrits, est indissociable de sa pratique. Des extraits des poèmes de Jacques Roubaud, mathématicien, romancier et membre de l’Oulipo, émaillent les salles et obligent à regarder les œuvres en résonance avec les vers : « le mieux serait de changer de lumière, vivre dans l’œil de deux grains de sable qui s’écartent. » Ils viennent, par ricochet, rappeler le travail sur les écrits de Marguerite Duras contaminés au fur et à mesure par du bleu de méthylène jusqu’à un éventuel effacement. Les feuilles des textes de Duras imbibées de liquide azur vif réjouissent le regard du spectateur et offre une expérience du regard similaire au plaisir de la lecture.
Thu-Van Tran, Les couleurs du gris, 2018
© Jean-Christophe Lett
Les mots se brouillent dans Encre assassine, comme la mémoire, pour donner place à des formes, des signes. Plus tôt, nos yeux se sont abîmés à lire, sur un photogramme à l’évanouissement programmé, « Nous vivons dans l’éclat », à peine perceptible. La couleur bleue, monochrome s’étendra bientôt sur toute la surface tandis que dans nos rétines, seules survivront les traces. Les grands tirages de De vert à orange (2023), altérés par des bains chimiques, transforment les verts intenses des feuillages tropicaux en un panorama incandescent.
Fragmentés, ces plantes, branches, arbres, feuilles viennent, tels des fantômes, signes mémoriels, traverser les trois temps de la journée. Parmi eux, l’hévéa, arbre à caoutchouc importé du Brésil pour aménager des plantations pour l’entreprise Michelin, entre autres. L’installation le Caoutchouc rouge (2017) se compose de moulages de troncs d’hévéa ; tels des gisants, sortis de leur caisson-cercueil, blanc laiteux comme la sève de ce même arbre, ils convoquent l’entreprise coloniale et ses pillages de terres et de biens, mais aussi l’asservissement forcé des populations occupées. Seule une souche rouge suggère qu’au cœur de ces mêmes plantations, dans la moiteur et le travail abrutissant, ont eu lieu les premières révoltes communistes.
Thu-Van Tran, à gauche : “Roman sans titre, Novel without a title #5” (2019). À droite : “L’Étincelle” (2018).
© Thu-Van Tran / ADAGP Paris, 2023. Photo : Rebecca Fanuele © Thu-Van Tran
Dans la dernière pièce, « Au crépuscule », les feuilles fragiles moulées en grès sont dispersées en pluie, au sol, comme suivant un coup de vent, dans Roman sans titre (2022). Ce même souffle fait frémir les Pénétrables (2019), grandes tentures de coulées de sève. Ces trois grands tableaux allégoriques s’apparentant à des toiles carnées, dessinent une scène, celle du théâtre du monde dans lequel l’artiste, en nous plaçant en son centre, nous enjoint, par les formes, les mots, les actions, le poing levé même – comme dans l’Étincelle (2018) – à prendre place pleinement.
Thu-Van Tran. Nous vivons dans l’éclat
Du 10 juin 2023 au 1 octobre 2023
MAMAC - Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice • Place Yves Klein • 06000 Nice
www.mamac-nice.org
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