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Anawari Inpiti Mitchell, Angilyiya Tjapiti Mitchell, Lalla West, Jennifer Nginyaka Mitchell, Eileen Tjayanka Woods, Lesley Laidlaw & Robert Muntantji Woods, Kungkarrangkalpa Tjukurrpa, 2015
Acrylique sur toile • 202,5 x 211 cm • Coopérative d’artistes Papulankutj • Coll. et © National Museum Of Australia, Canberra.
Le 28 avril 1770, lorsqu’il y débarque pour la première fois, l’explorateur James Cook déclare le continent australien « terra nullius » (« terre sans maître »), au mépris des peuples autochtones qui occupent le territoire depuis 60 000 ans. Une terre sans propriétaire est une terre prendre. Colonisation et spoliation vont de pair. Les aborigènes ne verront leurs droits fonciers reconnus que deux siècles plus tard, avec le vote de l’Aboriginal Land Rights Act le 16 décembre 1976. Cette loi, pour la première fois, fait valoir une occupation traditionnelle et des liens « spirituels » de longue date avec les territoires.
Pour les colons britanniques, faire main basse sur l’Australie, c’est s’approprier une étendue physique de roches, de sables et de broussailles, c’est convoiter surtout la grande richesse du sous-sol minier. Pour les aborigènes, la terre constitue certes une ressource matérielle, mais elle recèle aussi, et tout autant, une dimension spirituelle. Depuis la lecture des pages du fameux livre the Songlines (« Le Chant des pistes » ) de l’écrivain voyageur Bruce Chatwin, le monde a découvert que les aborigènes chantent leurs terres pour leur donner forme et retrouver leur chemin. En guise de GPS, ils ont recours depuis des millénaires aux songlines – des récits épiques qui cartographient des paysages immenses sous forme de chants, révélant les noms des lieux indispensables à la survie matérielle (les points d’eau) ou spirituelle (les sites sacrés).
L’artiste Anawari Inpiti Mitchell en 2015, en train de réaliser une œuvre « tjanpi ». Ces sculptures sont constituées de bottes d’herbe liées entre elles, rehaussées de laine, raphia, plumes d’émeu ou graines.
© Photo Vicki Bosisto / Tjanpi Desert Weavers.
Contrairement à nos épopées antiques comme l’Illiade et l’Odyssée, ces chants ne sont pas figés, ils changent au gré des territoires et des communautés qui se les transmettent de génération en génération. Avant le terme songlines, on parlait de Dream time (« Temps du rêve »). Dès le début du XXe siècle, deux anthropologues australiens, Baldwin Spencer et Francis James Gillen, ont identifié l’existence de ce réseau de chants qui rend lisible le monde. L’appellation songlines a été utilisée pour la première fois par l’ethnomusicologue Alice Moyle en 1966, mais elle a été popularisée par Bruce Chatwin au mitan des années 1980 et adoptée depuis par tous, la communauté scientifique comme les aborigènes, qui utilisent aussi le terme Jukurrpa [ou Tjukurrpa].
Niningka Lewis “Kungkarangkalpa Walka Board”, 2016 (à gauche) ; Wingu Tingima “Kuru Ala”, 2007 (à droite)
À gauche : pyrogravure et acrylique sur contreplaqué ; à droite : acrylique sur toile de lin • À gauche : 90,5 x 90,5 cm ; à droite : 214,5 x 214 cm • À gauche : centre d’art Maruku ; à droite : coopérative d’artistes Tjungu Palya • Coll. et © National Museum of Australia,Canberra.
« Nous sommes sœurs, mères, filles, petites-filles, tantes (aunties), nièces. Nous sommes peintres, nous sommes des femmes martu, qui veillons sur notre Pays. »
L’extraordinaire exposition « Songlines – Chant des pistes du désert australien », présentée en ce moment au musée du quai Branly – Jacques Chirac, est dédiée à l’un de ces chants fondateurs: celui qui retrace l’épopée des Sept Sœurs. Ce chant connecte les communautés autochtones Martu, Anangu, Pitjantjatjara, Yankunytjatjara et Ngaanya-tjarra à un territoire réparti sur trois régions désertiques du centre et de l’ouest de l’Australie. Sur plus de 7 000 km, ce récit déroule la fuite en avant de Sept Sœurs pourchassées par un sorcier qui ne cesse de se métamorphoser. Le parcours de l’exposition, calqué sur le périple des héroïnes, permet au visiteur de progresser de site en site, de chant en chant, d’œuvre en œuvre. Car les aborigènes ne chantent pas seulement le paysage, ils le dessinent sur leur corps et sur le sable, ils le peignent aussi sur des toiles. Plus récemment, ils le cartographient même sur des céramiques et des textiles.
Mulyatingki Marney, Nancy Nyanjilpayi Chapman & May Wokka Chapman, Minyipuru at Pangkal, 2016
Ce tondo a été réalisé par des femmes de la coopérative d’artistes Martumili, en territoire Martu. Il est le fruit d’un voyage vers Pangkal, au cœur du Pays des Minyipuru (le Pays des Sept Sœurs) et a été peint sur place. Dans le récit, à un moment de leur voyage, les Sœurs se transforment en rochers et s’endorment. Les formes circulaires figurent ces roches éparpillées dans les dunes.
Acrylique sur toile • diam. 220 cm • Coopérative d’artistes Martumili • Coll. et © National Museum of Australia, Canberra.
Les œuvres réunies dans l’exposition sont toutes issues des collections du National Museum of Australia ou bien exécutées dans le cadre d’un programme de recherche. « Ce projet, né à Canberra, émane d’une volonté aborigène et d’un sentiment d’urgence », raconte Stéphanie Leclerc-Caffarel, responsable des collections Océanie au musée du quai Branly. Depuis quatre ans, elle est à Paris la référente scientifique de ce projet unique et exemplaire. « À l’origine, il s’agissait pour un petit groupe d’aînés de la communauté Anangu de favoriser la préservation et la transmission des songlines, en proie à un déclin préoccupant. À la spoliation des terres ancestrales, à la disparition des anciens, s’ajoute le désintérêt des plus jeunes, devenus urbains, qui sont peu soucieux de revenir au pays pour apprendre les récits. » En 2010, lors d’une première réunion entre aînés et membres de différents musées, universités et centres d’art, l’idée naît de créer conjointement un programme de recherche intitulé Alive with the Dreaming! Songlines of the Western Desert (Vivre avec le rêve, les songlines du désert occidental).
Angilyiya Tjapiti Mitchell, Kungkarrangkalpa (Sept Sœurs), 2014
Cette peinture représente le moment où les Sept Sœurs s’envolent et se transforment en étoiles. L’épisode a lieu en territoire ngaanyatjarra, à Kura Ala, une formation rocheuse à flanc de falaise.
Acrylique sur toile • 139 x 137,5 cm • Coopérative d’artistes de Papulankutja • Coll. et © National Museum Of Australia, Canberra.
C’est ainsi que des équipes d’archéologues, d’anthropologues et de conservateurs se sont accordées pour travailler avec des initiés aborigènes, réticents d’habitude à livrer leurs secrets. Des années durant, ils ont sillonné ensemble les déserts, découvert des sites sacrés, assisté à des cérémonies, noté des chants, collecté des données qui ont été intégrées à une base d’archives numériques supervisée par un conseil anangu [ai.ara-irititja.com]. « L’idée de réaliser une exposition pour rendre ces savoirs accessibles au public non initié résulte de ce premier projet. Un commissariat autochtone a été mis en place, en collaboration avec une commissaire générale, elle-même aborigène, Margo Neale, conservatrice en chef au National Museum of Australia. Le projet a donc été mené à 100 % par des aborigènes. La plupart des objets, œuvres, films et installations multimédia qui nourrissent l’exposition sont le fruit des voyages effectués par cette équipe d’une quinzaine de personnes. »
Au fil du parcours, certaines œuvres mettent particulièrement en lumière la prouesse de cette exposition qui immerge le visiteur dans la perception aborigène du monde. C’est le cas notamment de la grande peinture intitulée Minyipuru (Les Sept Sœurs, 2007). Réalisée par trois femmes artistes de la communauté Martu, elle est coupée en deux par une ligne verticale. De part et d’autre, des dizaines de voies secondaires et vibratiles sont tracées, ponctuées de petits cercles bleus.
Les artistes de la coopérative Tjanpi Desert Weavers brandissant les sculptures de leurs Sœurs. Papulankutja., 2015
© Photo Vicki Bosisto / Tjanpi Desert Weavers.
« Contrairement aux routes, les songlines ne craignent pas d’être détruites et effacées, aussi longtemps que leurs gardiens restent vivants et capables de les chanter. »
« La ligne centrale, explique Stéphanie Leclerc-Caffarel, c’est la route des Blancs qui déchire le paysage. Les voies adjacentes, ce sont les routes aborigènes. Elles figurent les chemins qui mènent d’un site à un autre, et les points d’eau qui les jalonnent. Mais elles constituent tout autant des trajectoires intellectuelles, spirituelles, écologiques. » Comme l’écrit Margo Neale dans le catalogue de l’exposition, « une route construite de main d’homme est bidimensionnelle, strictement linéaire, tandis qu’une songline peut être suivie dans n’importe quelle direction, y compris dans le temps et l’espace. Contrairement aux routes, les songlines ne craignent pas d’être détruites et effacées, aussi longtemps que leurs gardiens restent vivants et capables de les chanter. »
Cette œuvre, « Yarrkalpa (Hunting Ground) », est une encyclopédie peinte qui renseigne sur les saisons, les techniques de brûlis, les ressources naturelles et leurs usages. Elle est présentée ici près de l’abri-atelier des artistes de la coopérative Martumili, à Parnngurr., 2013
© Photo Gabrielle Sullivan, Coopérative d’artistes Martumili.
Cette idée de sauvegarde des terres par le chant prend toute sa résonance aujourd’hui, alors que la planète est menacée et que de nouveaux rapports avec le vivant s’imposent. « Chez les aborigènes, on ne possède pas un territoire, on appartient à un territoire. On en est le gardien spirituel et physique, déclare Stéphanie Leclerc-Caffarel. Chaque œuvre est un portail vers des récits, vers des territoires, mais aussi vers des savoirs agricoles ancestraux, comme les techniques de brûlis qui permettent de préserver la diversité de la faune et de la flore dans le désert. Ces brûlis, on les retrouve figurés dans certaines peintures. » Les dramatiques incendies qui ont endeuillé l’Australie ces dernières années montrent que les aborigènes pourraient bien avoir des clés pour la survie de leur pays. « Conserver les chants, diffuser les œuvres, ajoute-t-elle, c’est maintenir le territoire sain et sauf. »
Pour en savoir plus
En total immersion
L’exposition, vaste, se déploie sur les deux tiers de la galerie Jardin. En plus des 200 peintures, photographies et objets d’art, elle s’articule autour de vingt installations multimédia et du DomeLab, un dispositif immersif de 7 m de hauteur sous lequel on peut découvrir notamment l’art rupestre du site de Walinynga (Cave Hill) représentant les Sept Sœurs. Le parcours est très incarné puisque l’on est accueilli par une vidéo sur grand écran présentant, à taille réelle, 10 « aînés » qui nous emmènent et nous guident ensuite tout au long de l’exposition, en nous livrant les clés de leur cosmogonie.
Songlines. Chant des pistes du désert australien
Du 4 avril 2023 au 2 juillet 2023
Musée du quai Branly - Jacques Chirac • 37, quai Branly • 75007 Paris
www.quaibranly.fr
À voir aussi
Parallèlement à l’exposition, qui est déjà passée par Canberra, Perth, Plymouth et Berlin, l’ambassade d’Australie en présente deux autres : la première est centrée sur les chefs-d’œuvre aborigènes d’une collection privée, la seconde met en scène la reconstitution d’un atelier dans un centre d’art typique du désert.
Kulata Tjuta. Chefs-d’œuvre de la collection Pierre et Alexandre Vaysse
Du 4 avril 2023 au 25 août 2023
Ambassade d'Australie • 4 Rue Jean Rey • 75015 Paris
france.embassy.gov.au
Songlines. Centres d’art du désert australien
Du 4 avril 2023 au 3 juillet 2023
Ambassade d'Australie • 4 Rue Jean Rey • 75015 Paris
france.embassy.gov.au
À lire
Catalogue sous la direction de Margo Neale • coéd. El Viso / musée du quai Branly – Jacques Chirac • 272 p. • 43 €
Le Chant des pistes par Bruce Chatwin • éd. Livre de Poche • 416 p. • 8,40 €
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Chacun des participants a représenté la partie du récit et le Pays dont il avait la responsabilité. Pour collaborer à ce récit dramatique impliquant un python, chacun doit savoir ce qu’il peut et ne peut pas dire, et cela suppose une connaissance précise de la façon dont la parenté, le Pays et l’histoire s’emboîtent.